Coronavirus : Entre Emmanuel Macron et le Conseil scientifique, un an de relations ambiguës

CONFINEMENT, UN AN APRES Depuis la création du Conseil scientifique par Emmanuel Macron en mars 2020, les relations entre l'exécutif et les experts se sont distendues. Une situation délicate, alors que l'épidémie reste à un niveau élevé

Thibaut Le Gal
— 
Emmanuel Macron.
Emmanuel Macron. — STEPHANE MAHE / POOL / AFP
  • Un an après l’entrée en vigueur du confinement, décrété le 17 mars pour lutter contre l’épidémie de Covid-19, 20 Minutes revient sur le rapport parfois tumultueux entre le Conseil scientifique et l’exécutif.
  • Au début de la crise, Emmanuel Macron et ses ministres s'appuyaient régulièrement sur les avis du Conseil scientifique. 
  • Mais depuis quelques semaines, le chef de l'Etat semble avoir pris ses distances avec les recommandations des scientifiques. Un pari risqué ?

Peu après 20 heures ce lundi 16 mars 2020, les craintes se confirment. Emmanuel Macron annonce le confinement du pays pour lutter contre le coronavirus, qui se propage sur le territoire. « Nous sommes en guerre », lâche le chef de l’Etat, la mine grave, depuis son bureau de l'Elysée. « Jamais la France n’avait dû prendre de telles décisions – évidemment exceptionnelles, évidemment temporaires – en temps de paix. Elles ont été prises avec ordre, préparation, sur la base de recommandations scientifiques avec un seul objectif : nous protéger face à la propagation du virus ».

Le Conseil scientifique recommande le confinement

Le président de la République ne nomme pas encore le Conseil scientifique. Mais dès le début du mois de mars, alerté par la situation sanitaire en Chine et en Italie, il a réuni dans l’urgence plusieurs spécialistes pour évoquer l’émergence, en France, de ce nouveau virus. Et le 11 mars, le Conseil scientifique est officiellement mis en place, avec à sa tête, l'épidémiologiste Jean-François Delfraissy. « L’objectif est d’installer un conseil collégial dans la durée, pour éclairer la décision publique dans la gestion de crise à l’aide de notes, de modèles, de projections, se souvient aujourd'hui l’Elysée. Car le président a vite l’intuition que ce qui se passe en Italie, notamment, n’est pas anodin, et que nous avons sûrement 15 jours de décalage par rapport à eux. »

Les experts publient rapidement trois notes et, dans celle du 16 mars,  recommandent « la mise en œuvre d’un confinement généralisé strict sur le modèle de l’Italie, mis en place au niveau national […] le plus vite possible », ce qu’annoncera le chef de l’Etat le lendemain aux Français. « Mettre le pays à l’arrêt est une décision lourde. A la lumière des avis scientifiques, on a compris qu’il fallait réagir vite pour être efficace et reprendre le contrôle », assure l’Elysée.

Des divergences aux tensions

Pendant les semaines suivantes, les recommandations du Conseil scientifique sont régulièrement citées par Emmanuel Macron et ses ministres pour justifier leurs décisions. Au déconfinement, pourtant, le gouvernement décidede rouvrir les écoles contre l'avis des experts, régulièrement invités dans les médias pour commenter l’évolution du virus. Début juin, Jean-François Delfraissy surprend l'exécutif en déclarant dans le JDD que « la situation est sous contrôle » et qu’il faut « laisser les gens vivre ».

Mais c’est quand l’épidémie connaît un rebond, à la rentrée, que les relations commencent à se tendre. Jean-François Delfraissy presse le gouvernement à prendre « des décisions difficiles ». Il est vite recadré par Emmanuel Macron. « Le conseil scientifique est dans son rôle, qui est technique », mais il revient aux dirigeants « démocratiquement élus » de prendre des décisions « sans céder à quelque panique que ce soit », dit-il, avant d’annoncer, finalement, un couvre-feu puis un nouveau confinement fin octobre.

Fin janvier, le chef de l’Etat prend plus directement ses distances avec l’avis des experts. Alors que le 24 janvier, Jean-François Delfraissy s'alarme sur BFMTV d'une situation alarmante et évoque un troisième confinement inéluctable face à l’irruption des nouveaux variants, Emmanuel Macron décide de ne pas confiner le pays, préférant maintenir le couvre-feu et renforcer les mesures de restriction.

Le « président scientifique » face aux experts

Les multiples sorties du président du Conseil semblent alors agacer au sommet de l’Etat. « Il est quand même incroyable Delfraissy ! Il préconise l’auto-confinement des personnes âgées, mais dans ce cas, qu’il se l’applique à lui-même ! », lance, cruel, un ministre dans L'Obs. Dans les jours suivants, alors que l’épidémie ne connaît pas de rebond, l’entourage d’Emmanuel Macron vante l'image d'un président scientifique, capable d’avaler les revues spécialisées – même en anglais !– pour damer le pion aux experts.

« J’étais content de voir que le politique reprenait la main. Macron a fait le pari de dire que même si les variants sont plus contagieux, on peut tenir sans confiner. C’était risqué », souligne François Patriat, le patron des sénateurs LREM et proche du président. « Mais c’est dans sa nature de ne pas se laisser dicter ses choix, il aime prendre le contre-pied, et a compris, contrairement aux infectiologues qui s’en foutent, que la lassitude gagnait les Français ».

«Le rapport de confiance n’a jamais été rompu»

Depuis, les membres du Conseil scientifique sont moins actifs dans les médias. Et le gouvernement ne rend public leurs travaux qu’après plusieurs jours ou semaines. Pour ne pas voir contrecarrées les mesures prises ? La note préconisant un « confinement strict de quatre semaines », rédigée fin janvier, n'a ainsi été publiée que le 24 février dernier. Les experts estimaient alors qu'un troisième confinement aurait permis de réduire le nombre d’infections à 5.000 par jour, l’objectif initial d’Emmanuel Macron, bien loin des 25 à 30.000 actuellement.

Cette émancipation des avis scientifiques est-elle risquée pour l'exécutif, alors que l'épidémie reste à un niveau élevé ? « Il y a toujours des échanges réguliers, le rapport de confiance n’a jamais été rompu. Mais c’est le rôle du président d’assumer la décision politique », dit-on sobrement à l’Elysée. Du côté du Conseil scientifique, on insiste sur « l’indépendance » des travaux réalisés et on réfute toute tension avec le pouvoir politique, un « sujet créé par les médias ». Contacté par 20 Minutes, un de ses membres botte en touche : « Il a été décidé par les membres du Conseil scientifique de ne pas commenter les interactions avec l’exécutif ».

La dernière note publique du comité est datée du 12 février dernier. Mais l’hypothèse d’un prochain confinement, qui refait surface ces derniers jours, pourrait relancer les débats sur l'application, ou non, des recommandations du Conseil scientifique. Et entacher l’image du président épidémiologiste ?