« La violence est consubstantielle à la culture de Twitter », analyse le journaliste Samuel Laurent

INTERVIEW Journaliste au « Monde » en charge de la rubrique de vérification ou « fact-checking » pendant cinq ans, Samuel Laurent publie ce jeudi « J’ai vu naître le monstre. Twitter va-t-il tuer la #démocratie ? » aux éditions Les Arènes

Propos recueillis par Hélène Sergent
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Samuel Laurent, journaliste au Monde, a dirigé la rubrique de vérification
Samuel Laurent, journaliste au Monde, a dirigé la rubrique de vérification — Philippe Quaisse
  • Présent sur le réseau social Twitter depuis son lancement en France, Samuel Laurent a été le témoin de l’évolution de la plateforme et de ses usages.
  • Ciblé par plusieurs vagues de cyberharcèlement dans le cadre de son activité, le journaliste dénonce la violence « consubstantielle » à la plateforme qui nuit au débat public.
  • Dans son ouvrage J’ai vu naître le monstre, Twitter va-t-il tuer la #démocratie ? publié ce jeudi, il pointe aussi l’effet de « miroir déformant » joué par Twitter dans la fabrique de l’information.

Après une décennie passée à tenter de convaincre, débattre et chasser « le faux » sur Twitter, Samuel Laurent a décroché. Au printemps, 2019, après une énième vague de cyberharcèlement, le technophile craque et prend ses distances avec le réseau. Journaliste à la tête du service de vérification des faits du Monde entre 2014 et 2019, il publie ce jeudi une analyse désenchantée de cette plateforme devenue, selon lui, celle de « l’indignation et de la colère ».

Que reste-t-il de la promesse démocratique initiale offerte par Twitter ? Quel rôle le réseau social a-t-il joué et joue encore dans la fabrication de l’information ? Dans son ouvrage, J’ai vu naître le monstre*, Samuel Laurent qui officie désormais au pôle Enquêtes du quotidien du soir, décortique les ressorts de ce réseau devenu l’un des canaux préférés de la classe politique, de leurs militants et des rédactions.

Quel rôle a joué Twitter sur la fabrication de l’information en France ?

À l’origine, Twitter était un outil rêvé qui nous permettait de trouver des sujets très facilement en nous donnant l’illusion de voir tout ce qui se passait dans le monde sans quitter notre bureau. Le problème, c’est que très vite il y a eu une surreprésentation des sujets nés sur Twitter dans la fabrication de l’information. Je me souviens d’une anecdote relayée en 2018 sur ce réseau par une jeune femme qui avait été placée en garde à vue après un incident à une caisse automatique d’un magasin Ikea. J’avais compté 27 reprises dans les médias. On peut s’interroger : si cette même jeune femme avait écrit par courrier aux médias, combien se seraient emparés de son récit ? Twitter, c’est un filtre déformant qui donne l’illusion de refléter une France miniature. Si la majorité des rédactions n’a pas vu arriver le mouvement des «Gilets Jaunes», c’est parce qu’ il n’est pas né sur Twitter mais sur Facebook, un réseau plus varié et plus large sur lequel les journalistes sont moins présents et surtout moins actifs.

Quand vous vous lancez sur Twitter, vous dites : « À l’époque, j’ai encore de grands principes, qui me paraissent stupides aujourd’hui : je pense qu’on peut, par la seule discussion, convaincre une personne qu’elle se trompe ». Pourquoi cette idée est-elle devenue stupide ?

Parce que je l’ai fait des milliers de fois et je me suis bien rendu compte que ça ne fonctionnait pas. Convaincre quelqu’un en 140 signes, c’est sans espoir. Twitter, c’est le média de l’indignation et de la colère. Or une fois qu’on a ressenti et exprimé cette indignation, c’est très difficile de se dire : « J’ai eu ce sentiment pour une mauvaise raison, je me suis trompé ». Il y a cette phrase d’internautes qui revenait sans cesse après la vérification de faits à l’origine d’un mouvement d’indignation et qui résume tout : « C’est pas vrai, mais ça aurait pu ». Les échanges sur Twitter s’articulent autour de récits moraux et beaucoup moins autour de faits objectifs.

« Si la majorité des rédactions n’a pas vu arriver le mouvement des Gilets Jaunes, c’est parce qu’il n’est pas né sur Twitter »

Comment, ce que vous nommez « l’écosystème du faux », a-t-il pu se développer aussi vite sur Twitter ?

Le faux existait bien avant Twitter. Mais la nouveauté, c’est que ce réseau l’a propulsé au centre du jeu en proposant une horizontalité entre tous ses utilisateurs. Il n’y a aucune hiérarchie ou séparation entre la personne qui poste un message et celle qui lui répond. On peut donc avoir un prix Nobel qui poste un tweet et « Toto33 » qui lui répond, se moque de son message, le détourne et obtient plus de retweets (une fonction de partage), donc d’audience que le prix Nobel. Et, comme sur Facebook, Twitter permet de s’enfermer dans des « bulles de filtre », en choisissant quel compte suivre ou ne pas suivre, en proposant des suggestions de comptes similaires à ceux que vous suivez. C’est un travers dans lequel il est difficile de ne pas tomber parce qu’il est plus aisé et confortable de lire et d’entendre des discours plus proches du nôtre. Et quand vous vous enfermez dans une bulle de fausses informations, il est difficile d’en sortir.

Qu’est-ce que l’arrivée de personnalités politiques sur Twitter a changé dans cet écosystème ?

Les politiques ont vu en Twitter une puissante machine pour se passer des médias traditionnels. Ils ont eu accès à toute une communauté à laquelle ils pouvaient directement s’adresser sans être contredits ou démentis. Beaucoup sont rapidement tombés dans une surconsommation de Twitter et se sont enfermés dans une dictature de l’émotion : il faut réagir à tout et tout le temps. Aujourd’hui, la défiance à l’égard des médias traditionnels est telle qu’un internaute se méfiera davantage d’un article d’un titre traditionnel que de la parole directe d’un politique. Et cette défiance est entretenue par des élus de tous bords.

Vous pointez aussi une « moralisation » de Twitter. De quoi s’agit-il et quelles ont été les conséquences ?

Un des usages qui s’est rapidement développé sur Twitter, c’est celui du « boycott » ou de la dénonciation. Pour certains sujets – je pense au mouvement #Metoo ou #Blacklivesmatter – c’est un outil très efficace qui permet de montrer la variété d’une parole, sa fréquence et refléter l’ampleur d’un problème de société. Mais ça peut aussi provoquer des phénomènes d’indignation collective néfastes. On va désigner des gentils, des méchants, juger collectivement sans attendre la réponse judiciaire. On évacue toute nuance ou complexité. Là où Twitter peut être très utile, il arrive qu’il devienne un outil de lynchage collectif.

Vous dressez aussi ce constat : « Vérifiez les faits sur les réseaux sociaux c’est tenter d’arrêter la marée (…) nos efforts pour enrayer un tant soit peu le phénomène de désinformation sont nécessaires, mais ils restent peu efficients ». Comment l’expliquez-vous ?

Il y a une perte de confiance générale dans les médias traditionnels. Une perte de confiance à mettre en perspective avec la présence de plus en plus fréquente de « passeurs d’infox » à la télévision et un récit global relayé par le politique qui dit : les médias nous mentent et nous manipulent. Cette croyance dans les théories conspirationnistes ou le crédit accordé aux faits alternatifs sont aussi le signe d’un désenchantement de la réalité. On manque de récits collectifs. L’autre problème central, c’est que les GAFAM ont longtemps évacué la question de la modération en justifiant ce choix par leur statut d’hébergeur. En parallèle, les médias ont du mal à jouer ce rôle de « filtre » de l’information puisque nous sommes nous-mêmes instrumentalisés par les réseaux sociaux.

Au printemps 2019, vous êtes ciblé par un nouveau harcèlement de « meute » venu de militants LREM. Une séquence qui se soldera par un calcul rénal et à l’issue de laquelle vous dites avoir « frôlé » le burn-out. Pourquoi cette séquence a-t-elle été un déclic ?

Je crois que c’était celle de trop. Je m’étais déjà un peu éloigné de Twitter, après la présidentielle de 2017 mais j’avais envie d’y revenir. Cette campagne de harcèlement, contrairement aux fois précédentes, ne venait ni de l’extrême droite ni de l’extrême gauche mais du parti au pouvoir. Les comptes qui me visaient réagissaient à un article que j’avais écrit après la prétendue « attaque » de «Gilets Jaunes» contre l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris. L’objectif de cette campagne, c’était de faire triompher le récit de la majorité qui accusait les manifestants, à tort. C’était du harcèlement organisé, professionnalisé, ça a duré des mois et c’était le plus puissant en termes de volume, ça ne s’arrêtait pas.

Plusieurs personnalités – journalistes, politiques ou militants – ont récemment fait le choix de quitter ce réseau. S’agit-il selon vous d’un mouvement de fond ?

Twitter a conscience de la violence qui s’exprime sur ce réseau. Mais elle est consubstantielle à la culture de Twitter. Avoir une parole modérée est de plus en plus difficile et on voit effectivement de nombreuses personnalités privilégier Instagram à Twitter, où l’horizontalité est moins forte. Pour autant, abandonner Twitter n’est pas forcément la solution, c’est aussi à nous journalistes et à tous les « producteurs de discours » qui l’utilisent d’adopter une pratique plus apaisée. Cela peut passer par refuser de réagir à chaque polémique, de la commenter, d’alimenter les hashtags, bref de se méfier de l’attrait pour le « buzz ».

*J’ai vu naître le monstre. Twitter va-t-il tuer la #démocratie ? de Samuel Laurent (Editions Les Arènes, 240 pages, 19 euros.)