Complotisme : Pourquoi le mouvement « QAnon » est-il dans le viseur du gouvernement français ?

RESEAUX SOCIAUX Une mission d'inspection, commandée par Marlène Schiappa, doit rendre prochainement un rapport sur les nouvelles formes de dérives sectaires

Tom Hollmann et Hélène Sergent

— 

Des adeptes du mouvement QAnon étaient présents lors des émeutes à Washington le 6 janvier dernier.
Des adeptes du mouvement QAnon étaient présents lors des émeutes à Washington le 6 janvier dernier. — zz/STRF/STAR MAX/IPx/AP/SIPA
  • Dans une interview accordée à France 3, la ministre déléguée Marlène Schiappa, chargée de la Citoyenneté, s’est dite « préoccupée » par l’émergence de « nouveaux groupes complotistes » en France, citant le mouvement « QAnon ».
  • Née en ligne et active outre-Atlantique, cette mouvance promeut l’idée que les États-Unis sont contrôlés par des puissances occultes que seul Donald Trump est à même de contrer.
  • Relayées en France et dans d’autres pays du monde, les théories « QAnon » inquiètent le gouvernement et seront abordées dans le rapport d’une mission d’inspection sur les dérives sectaires commandé par Marlène Schiappa.

Les membres du groupe « QAnon » doivent-ils être considérés comme appartenant à une mouvance sectaire ? C’est l’analyse esquissée, dimanche dernier, par la ministre déléguée chargée de la Citoyenneté, Marlène Schiappa. Invitée sur le plateau de l’émission « Dimanche en politique », sur France 3, elle a précisé que le groupe complotiste était dans le « viseur » d’une mission d’inspection sur l’émergence de nouveaux groupes sectaires sur le territoire national.

Quelques jours après l’invasion du Capitole par des militants pro-Trump, plusieurs manifestants  ont pu être identifiés comme appartenant à la mouvance « QAnon », cette communauté complotiste selon laquelle Donald Trump aurait pour mission de sauver le monde d’une élite pédo-satanique et de ce qu’ils appellent « l’État profond » (« Deep State »). Ce mouvement, qui s’implante « en France par influence des Etats Unis », est jugé préoccupant par Marlène Schiappa et le gouvernement, qui devrait recevoir les résultats de ce rapport d’ici la fin du mois de janvier.

« Cartographier » les dérives sectaires

Lancée à l’initiative de la ministre déléguée il y a « plusieurs mois » de cela, précise le cabinet de Marlène Schiappa, cette mission a pour objet de « cartographier » les dérives sectaires actives en France. « Actuellement, nous ne disposons pas d’un état des lieux sur ce sujet. Or nous constatons l’émergence de dérives sectaires sous différentes formes et nous avons un rôle d’alerte du grand public sur ces sujets-là », justifie l’entourage de la ministre auprès de 20 Minutes.

Qui sont-ils ? Quelles sont leurs revendications et leurs modes d’action ? Comment influencent-ils leurs membres et comment agir contre ? Toutes ces questions seront abordées dans le rapport de cette mission confiée à la fois aux services d’enquête de la police nationale, de la gendarmerie et à la Miviludes (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires). Si la mouvance QAnon n’est pas la seule spécifiquement visée par ces travaux, des éléments relatifs à ce mouvement devraient figurer au rapport.

Des ramifications nombreuses en France

« QActus », « QAnon-FR », « Les DéQodeurs »… Le mouvement profite de nombreuses ramifications lui permettant d’élargir son influence sur le territoire français, et ce principalement par le biais des réseaux sociaux ou des messageries cryptées telles que Telegram. « Le mouvement est décentralisé et participatif, ce qui le rend très difficile à quantifier, analyse Tristan Mendès France, maître de conférences associé à l’Université de Paris et membre de l’Observatoire du conspirationnisme. De nombreuses têtes de gondoles se font le relais des messages de "Q", cette figure tutélaire anonyme qui poste des messages cryptiques sur des forums alternatifs. »

Selon une enquête fournie, publiée en octobre dernier sur le site de Vice, les théories du mouvement QAnon ont d’abord été relayées aux internautes français par l’entremise d’adeptes québécois. « Les thèses de QAnon ont pu prendre racine en France car le terrain était fertile, poursuit Vice. Dans un rapport récent, la start-up "anti-fake news" Newsguard rapporte que des membres de groupes Facebook de "gilets jaunes" et de défenseurs de Didier Raoult ont repris des vidéos publiées sur le site de Léonard Sojli », administrateur du groupe « Les DéQodeurs ».

Peut-on qualifier le mouvement « QAnon » de secte ?

Un mouvement complotiste revêt-il pour autant un caractère sectaire, comme le laisse entendre la ministre ? « On ne peut pas affirmer que QAnon est une secte, tempère Tristan Mendès France. Toutefois, le caractère extrémiste de ses croyances et sa profonde religiosité sont des caractéristiques du mouvement sectaire. Il brise des liens familiaux, affectifs et amoureux et isole par conséquent ses membres de la société. »

D’après lui, quelques dizaines de milliers de personnes s’intéresseraient à QAnon en France : « Il est important, aujourd’hui, d’estimer le taux de pénétration réel de cette mouvance afin de savoir si l’importation du discours de Q en France se traduit avec la même intensité qu’aux États-Unis ». Alors que Twitter a annoncé avoir supprimé 70.000 comptes liés à la mouvance QAnon mardi​, la migration de ces comptes vers des plateformes plus confidentielles pourrait s’avérer problématique. « Sur des plateformes comme Vkontakte ou Gab, qui sont des réseaux sociaux sans modération et des repaires de l’antisémitisme ou du nationalisme, ces personnes déjà influençables pourraient s’exposer à des contenus encore plus virulents », s’inquiète Tristan Mendès France.