En quoi consiste « l’unité de contre-discours républicain » qui va bientôt être mise en place sur les réseaux sociaux ?

CONTRE-DISCOURS La ministre déléguée chargée de la Citoyenneté, Marlène Schiappa, veut créer une cellule gouvernementale chargée de lutter contre les discours de radicalisation sur les réseaux sociaux

Hakima Bounemoura

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Un policier travaillant pour le site Pharos à Nanterre le 19 janvier 2015.
Un policier travaillant pour le site Pharos à Nanterre le 19 janvier 2015. — Patrick Kovarik/AP/SIPA
  • Après l’assassinat de Samuel Paty, la ministre déléguée à la Citoyenneté, Marlène Schiappa, a annoncé la création d’une « unité de contre-discours républicain sur les réseaux sociaux ».
  • L’objectif de cette nouvelle cellule gouvernementale est d’organiser la riposte face au « cyber islamisme », et notamment de lutter contre les discours de radicalisation sur les réseaux sociaux.
  • « Il est vraiment fondamental que l’Etat occupe ce terrain-là », explique Romain Pigenel, ancien directeur adjoint chargé du numérique au service d’information du gouvernement.

Comment lutter aujourd’hui contre le « cyber islamisme » ? Après l’assassinat de Samuel Paty le 16 octobre à Conflans-Sainte-Honorine, de nombreuses pistes ont été évoquées par le gouvernement pour lutter contre les discours de radicalisation sur le Web. Renforcement de la plateforme Pharos, collaboration plus étroite avec les plateformes en ligne, création d’un « délit de mise en danger de la vie d’autrui sur Internet »… En plus de ces mesures, la ministre déléguée à la Citoyenneté, Marlène Schiappa, a annoncé la création « d’une unité de contre-discours républicain sur les réseaux sociaux ».

Il s’agirait concrètement de mettre en place une cellule gouvernementale chargée de « porter un discours de contre-propagande » face aux « discours d’islamistes sur la Toile, de victimisation systématique », a expliqué Marlène Schiappa dans une interview à L'Obs. Cette unité sera sous la surveillance du Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation, dirigée par Christian Gravel, un proche de Manuel Valls et ancien conseiller en communication du président Hollande. 20 Minutes fait le point sur cette nouvelle cellule gouvernementale, qui devrait prochainement être créée.

Pourquoi créer « une unité de contre-discours républicain » ?

L’objectif de cette nouvelle cellule gouvernementale est d’organiser la riposte face au « cyber islamisme », et notamment de lutter contre les discours de radicalisation sur les réseaux sociaux. « On voit se développer des discours d’islamistes sur la Toile, de victimisation systématique, sans que personne ne les démente », explique Marlène Schiappa, qui souhaite ainsi que le gouvernement porte « un discours de contre-propagande ». « L’idée c’est de s’immiscer dans l’ensemble des conversations qui existent sur les réseaux sociaux autour des sujets de l’islamisme, pour répondre et pour riposter. Il n’y a aucune contradiction qui est apportée aux islamistes, et ça nous semble important de le faire », ajoute la ministre déléguée à la Citoyenneté.

Marlène Schiappa cite, en exemple, la perquisition des locaux de l’association BarakaCity. « Nous sommes dans un État de droit. S’il y a eu une perquisition sous l’autorité du juge, c’est parce qu’il y avait des éléments dans un dossier judiciaire. Nous avons mis plusieurs jours à répondre » par le biais de la porte-parole du ministère de l’Intérieur, explique la ministre. « La prochaine fois, il faut que le contre-discours soit prêt, pour défendre nos valeurs. »

« Cette unité de contre-discours républicain n’est pas quelque chose d’utile, c’est juste essentiel », explique à 20 Minutes Romain Pigenel, ancien directeur adjoint en charge du numérique au Service d’information du gouvernement, qui a piloté de 2014 à 2016 la communication digitale de crise sur les sujets liés au terrorisme, et le projet « Stop Djihadisme », un dispositif qui a beaucoup inspiré Marlène Schiappa dans la création de « cette cyber-brigade républicaine ». « Aujourd’hui, la socialisation des jeunes se fait de manière croissante via les plateformes en ligne classique, mais aussi par le biais de réseaux sociaux plus fermés comme Snapchatou TikTok, et par des messageries instantanées, sur lesquelles les communautés éducatives – et les parents – ont très peu d’emprise. Il est donc vraiment fondamental que l’Etat occupe ce terrain-là », souligne-t-il.

Quelles seront les missions de « cette cyber-brigade républicaine » ?

Le dispositif que souhaite mettre en place Marlène Schiappa rappelle donc celui mis en place après les attentats de 2015 à l’initiative de Manuel Valls et déjà dirigé, à l’époque, par  Christian Gravel. Le projet « Stop Djihadisme » avait pour but d’enrayer la machine de la radicalisation grâce à des « bataillons de community managers » promis par le Premier ministre de l’époque. « Ces bataillons n’ont pas été mis en place, il y a eu des embryons, mais pas les arbitrages nécessaires à l’époque pour les créer vraiment », explique aujourd’hui Marlène Schiappa.

« Les pistes sur lesquels nous avions commencé à travailler avec "Stop Djihadisme" seront probablement exploitées », note Romain Pigenel. « Il s’agira d’abord de réaffirmer une présence en ligne de l’État, en ayant des personnes qui sont en capacité d’aller répondre et de lutter pied à pied dans des discussions en ligne, pour rappeler la loi et convaincre en avançant des arguments. Mais aussi repérer, faire de la veille d’information et identifier des conversations afin de pouvoir aller interagir avec les personnes qui tiendraient des discours problématiques », détaille-t-il.

Le ministère va peut-être vouloir associer à cette démarche des influenceurs, ajoute également Romain Pigenel, aujourd'hui enseignant en communication digitale à Sciences Po. « Certains possèdent des comptes très suivis sur YouTube, Instagram ou TikTok, et ont une aura très forte auprès des jeunes. Les associer dans ce projet apparaît aujourd’hui nécessaire. Le but n’est pas d’embrigader ou d’endoctriner, mais tout simplement de faire de la contre-propagande, de rappeler les valeurs républicaines, et le danger des discours de haine tenus sur les réseaux sociaux. »

Comment cette cellule va-t-elle fonctionner ?

La ministre chargée de la Citoyenneté n’a pas donné de détails sur le fonctionnement et les moyens mis en place par le gouvernement pour accomplir cette mission. « Il existe des unités spécialisées au Royaume-Uni pour lutter contre ce genre de discours en ligne, explique Romain Pigenel. Mais il y a finalement peu d’initiatives de ce genre qui ont vraiment fonctionné à ce jour, dans un environnement numérique qui évolue sans cesse. Plusieurs projets ont déjà été tentées, mais il est indispensable de mettre les moyens nécessaires pour que cela puisse marcher. »

Marlène Schiappa a bien évoqué des exemples en Angleterre et en Allemagne « dont on pouvait s’inspirer ». Mais beaucoup s’interrogent, au sein même du gouvernement, sur le fonctionnement de cette nouvelle cellule. Interrogé dimanche sur France Info sur la proposition de Marlène Schiappa, le secrétaire d’État au Numérique, Cédric O, a reconnu qu’il ne « savait pas exactement » de quoi il s’agissait. « S’il s’agit de faire de la contre-propagande, je ne suis pas certain que ce soit la bonne proposition […]. S’il s’agit d’adapter un discours institutionnel à des plateformes qui le sont moins, là je pense que ça peut être intéressant. Tout dépend de quoi il s’agit, de quelle est sa fonction », a-t-il déclaré.

Quand sera-t-elle mise en place ?

« Les premiers recrutements doivent intervenir dans les prochains jours », a confié l’entourage de Marlène Schiappa au Journal du dimanche. Cette unité de contre-discours républicain pourrait donc être effective d’ici la fin de l’année.