Attentat à Conflans : Le gouvernement veut renforcer le rôle de Pharos, outil de la lutte contre le « cyber islamisme »

DJIHADISME Afin de « lutter contre la haine en ligne », le gouvernement entend renforcer les effectifs de ce service de la police judiciaire chargé de traité les signalements transmis par des internautes

Thibaut Chevillard

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Un enquêteur de Pharos (illustration)
Un enquêteur de Pharos (illustration) — PHILIPPE HUGUEN / AFP
  • Le compte Twitter d’Abdoullakh Anzorov, le terroriste qui a décapité un professeur d’histoire-géographie à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), avait été signalé à plusieurs reprises aux autorités, via la plateforme Pharos. Le jeune homme était pourtant passé sous les radars de l’antiterrorisme.
  • Comme l’a annoncé le Premier ministre le 23 octobre dernier, les effectifs de Pharos devraient être prochainement renforcés et leur plage de travail élargi.
  • Le gouvernement souhaite également fluidifier les échanges avec les plateformes comme Twitter et Facebook.

Abdoullakh Anzorov était un adepte des réseaux sociaux. Sous le pseudo de « Tchetchene_270 », le terroriste avait revendiqué sur Twitter, quelques minutes seulement après avoir commis les faits, l'assassinat et la décapitation, le 16 octobre dernier à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines), de Samuel Paty, professeur d’histoire-géographie. Son compte, qu’il utilisait depuis plusieurs mois, avait été signalé à plusieurs reprises à Pharos (Plateforme d’harmonisation, d’analyse, de recoupement et d’orientation des signalements), un service de la direction centrale de la police judiciaire qui traque les contenus illicites sur Internet. Malgré ces alertes répétées, le jeune homme était passé sous les radars des services antiterroristes.

« Pharos a bien fait son travail », a assuré le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, dans une interview accordée à Libération lundi. Basés à Nanterre (Hauts-de-Seine), une trentaine de policiers et gendarmes, spécialistes de la cybercriminalité, analysent quotidiennement les signalements transmis par des internautes afin de déterminer si une infraction a été commise. En 2019, ils en ont traité chaque semaine 4.395, soit plus de 228.000 en un an. Selon les chiffres communiqués par la police nationale à 20 Minutes, près de 60 % d’entre eux sont liés à des escroqueries, 11,2 % à des atteintes aux mineurs, et 7,7 % à des discriminations.

Renfort d’effectifs

Les contenus terroristes, eux, ne constitue qu’une infime partie de ces signalements (4 % en 2017, dernier chiffre connu). Mais ils ont tendance à être plus nombreux après une attaque terroriste. « Pharos en a reçu plus de 1.200 après l'attentat de Conflans », explique par exemple à 20 Minutes l’entourage de Marlène Schiappa. La ministre, chargée de la Citoyenneté au sein du gouvernement, devrait détailler prochainement les renforts d’effectifs pour ce service, qu’elle souhaiterait actif même la nuit, ce qui n’est pas le cas actuellement.

« Ils sont en capacité de travailler, ce n’est pas réellement une question de moyens », tempère-t-on cependant dans l’entourage de la ministre. Si les contenus analysés enfreignent la loi, les enquêteurs de Pharos transmettent le dossier à un service de police ou de gendarmerie territorialement compétent qui poursuivra les investigations. Dans le cas des tweets d’Abdoullakh Anzorov, certains avaient été signalés à l’Unité de coordination de la lutte antiterroriste une première fois en juillet 2020. Chargée d’évaluer sa dangerosité, la DGSI avait estimé que les messages postés ne permettaient pas de caractériser une menace imminente et n’avait pas cherché à en savoir davantage sur Tchetchene_270.

« Combattre les discours de haine » sur Internet

Le jeune homme n’était donc ni suivi, ni fiché S. « Il s’agit d’un cas parmi les plus de 2.000 comptes anonymes signalés en 2020. Or, il est impossible d’identifier tous les comptes », explique à 20 Minutes une source sécuritaire, précisant que le travail d’enquête nécessaire pour le faire serait trop important. « Il y a donc une priorisation des tweets et signalements qui sont exploités ensuite, il s’agit des plus menaçants ou récurrents. Mais il ne pourra jamais en aller autrement sans saturer les services », souligne ce bon connaisseur de l’affaire.

Il n’empêche, au fil des mois, Anzorov n’hésitait plus à afficher sur Twitter un intérêt marqué pour le djihad et la religion. « La lutte contre le cyber islamisme est une priorité du gouvernement, des personnes peuvent se radicaliser en ligne. Il n’y a plus de tolérance avec le fait de laisser des contenus choquants prospérer sur Internet », poursuit-on place Beauvau, soulignant que Marlène Schiappa est bien décidée à « combattre les discours de haine » sur Internet.

« Notre droit ne nous permet pas de suivre efficacement l’islam radical »

L’enjeu est aussi d’améliorer les relations avec les plateformes, la plupart situées à l’étranger, et qui ne retirent pas toujours systématiquement les contenus considérés comme illicites en France. En effet, même un service comme Pharos « n’a pas le pouvoir de retirer de son propre chef les contenus », souligne Gérald Darmanin dans Libération.

Depuis plusieurs années, la France appelle donc les plateformes comme Facebook ou Twitter à redoubler d’efforts dans la lutte contre le djihadisme en ligne et souhaite fluidifier les échanges avec elles. Le gouvernement aimerait également que les signalements n’aillent pas que dans un sens. « Des tentatives de republication de la photo de la tête de Samuel Paty, postée par le terroriste après l’attentat, ont bien été bloquées, se félicite-t-on dans l’entourage de ministre la chargée de la Citoyenneté. Mais il faudrait que ce genre de blocages soient également remontés à Pharos. »