Benjamin Chapon
L'essentiel
- Riot Games a lancé Riftbound, un jeu de cartes à collectionner basé sur l’univers de League of Legends, et le présente à la Paris Games Week du 22 au 25 octobre.
- La stratégie de Riot a d’abord ciblé les joueurs de cartes dans les magasins spécialisés avec succès, avant de séduire les fans de League of Legends grâce aux champions qui « crée[nt] une passerelle » entre le jeu vidéo et les cartes.
- Le jeu attire une communauté compétitive avec des tournois importants et développe un aspect collection croissant, tout en bénéficiant d’une ambiance plus courtoise qu’en ligne car « avec des cartes, on se dit bonjour, on se serre la main, on voit bien que c’est un autre humain en face ».
Il y aura des écrans géants, des casques à LED et des files d’attente interminables pour tester les derniers jeux vidéo. Bien sûr. Mais il y aura aussi, quelque part dans les allées de la Paris Games Week, qui se tient du 22 au 25 octobre à Paris Expo Porte de Versailles, des fans de League of Legends assis devant… des cartes en carton. Riot Games, l’éditeur du célèbre jeu vidéo, y fait découvrir Riftbound, son jeu de cartes à collectionner (ou TCG, pour trading card game). Le calendrier tombe bien : sorti en anglaisil y a un an, le jeu compte désormais cinq extensions, la dernière, « Radiance », étant lancée le 23 octobre, en plein salon.
Sur le papier, le mariage a tout de l’improbable. D’un côté, des joueurs de jeu vidéo réputés pour leurs nuits blanches et leurs nerfs à vif. De l’autre, un loisir de boutique, avec ses decks ultra-réfléchi, ses règles touffues, ses classeurs de collection… « Il y a une vingtaine d’années, le jeu de cartes était perçu comme un jeu geek, au sens négatif du terme », se souvient Damien Guillemard, directeur général à UVS Games, responsable du jeu organisé pour Riftbound et vétéran du TCG depuis vingt-cinq ans. « Aujourd’hui, il est devenu de plus en plus grand public. »
D’abord séduire les joueurs de cartes
Contrairement à l’évidence, Riftbound n’a pas d’abord visé les fans de League of Legends. « Au lancement, on a vraiment cherché à capter la communauté du jeu de cartes, en lançant le jeu dans les magasins spécialisés », raconte Damien Guillemard. Une cible facile, de son propre aveu, « pour peu qu’on ait un bon jeu, bien équilibré », et un pari gagnant. Au dernier trimestre 2025, la première extension s’est hissée au troisième rang des ventes sur la plateforme TCGplayer, devant Lorcana, le TCG Disney de Ravensburger, pourtant alors en pleine hype.
Léo et Brian, créateurs de contenu spécialisés, ont fait partie de cette première vague. Ils venaient de Magic, le doyen des jeux de cartes, et peinaient à rattraper « toutes les années de retard » de développement d’un jeu devenu incompréhensible à force d’extensions et modes de jeux spéciaux. Avec Riftbound, ils se sont dit : « Enfin un TCG où on va pouvoir commencer dès le début ! » Dont acte.
Le champion, cheval de Troie
C’est donc seulement dans un second temps que Riot est allé chercher les fans de son jeu vidéo, là où ils se trouvent : sur les compétitions esport et dans les salons. Avec un argument massue, les champions, ces personnages que les joueurs incarnent dans League of Legends sont présents dans Riftbound. « On joue un champion dans le jeu vidéo, on joue un champion dans Riftbound. Ça crée une passerelle », explique Damien Guillemard. Certains joueurs attendent même la sortie en carte de leur personnage fétiche pour construire un deck autour de lui.
Léo et Brian confirment, gourmands : le Baron Nashor, monstre emblématique du jeu vidéo, est là, et les champs de bataille du TCG rappellent les fameuses « lanes » du jeu vidéo.
« Il y a Ziggs qui va sortir, on va pouvoir poser des bombes et tout faire exploser. C’est vraiment le même gameplay ! »
Reste un obstacle de taille pour passer de l’écran aux cartes : apprendre à jouer. Le côté intuitif que l’on peut ressentier manette en main n’existe pas avec les TCG. D’après les statistiques de Riot, seule une infime part de la communauté League of Legends connaît le jeu de cartes. Riot a donc conçu un parcours en marches d’escalier : une démonstration d’une trentaine de minutes, puis une boîte de démarrage, puis des decks prêts à jouer, avant de construire son propre deck. « La majorité des personnes qui ont fait la démo m’ont dit : j’aimerais bien continuer », assure Damien Guillemard. Riot affirme avoir participé à une quinzaine de conventions cette année, en Europe et aux États-Unis. La présene à la Paris Games Week s’inscrit dans cette tendance.
Des try harders bien élevés
S’il y a bien un point sur lequel les acharnés du clavier ne se sentent pas dépaysés, c’est avec l’aspect compétitif, présent dans les deux cas. Les tournois Riftbound foisonnent que ce soit aux Etats-Unis et en Europe. À Lille, pour le premier tournoi Riftbound en France, près d’un millier de curieux sont venus s’ajouter aux 800 compétiteurs, juste pour l’ambiance. « Les joueurs de League of Legends et Riftbound partagent aussi une culture du jeu où, si tu veux passer des heures pour être le meilleur, c’est OK », résument Léo et Brian.
Reste un obstacle de taille, pourtant : l’ambiance. Les communautés TCG ne sont pas toutes réputées pour leur bienveillance à l’égard des nouveaux venus. Et League of Legends traîne une réputation de jeu « un peu toxique », reconnaissent les deux créateurs. Pourtant, autour de la table, les mêmes joueurs semblent soudain très polis. Pour léo et Brian, l’explication est simple :
« Derrière un écran, on se sent protégé, comme quand on insulte les gens au volant de sa voiture. Avec les jeux de cartes, on se dit bonjour, on se serre la main, on voit bien que c’est un autre humain en face. La politesse s’installe. »
Riot a d’ailleurs fait le choix de ne proposer, pour l’instant, aucune version numérique de son jeu.
Le collectionneur, prochain boss
Et ceux qui veulent juste posséder les cartes, sans jouer ? Pas de problème pour Damien Guillemard : « Si des personnes collectionnent uniquement et se font plaisir, je suis super content. » La collection semble d’ailleurs prendre son envol : près de 24.000 cartes Riftbound ont été envoyées à la certification PSA en septembre, plus du double du mois précédent. Sur ce terrain, Riftbound n’a pas encore rattrapé One Piece ou Pokémon, estiment Léo et Brian, « mais il apprend très très vite. »
Notre rubrique Jeux de sociétéAlors, les joueurs de League of Legends se sont-ils convertis ? Une partie, oui, et la porte est grande ouverte. Mais Riot le sait : la partie ne fait que commencer. « On est seulement au début, prévient Damien Guillemard. On ne juge de la qualité d’un TCG qu’à une chose : sa capacité à durer. »