Sexualité des 18-29 ans : « Il n’y a pas de rejet du couple, mais une expérimentation sexuelle qui se développe »
Interview•L’ouvrage « La sexualité qui vient », à paraître ce jeudi, explorent la sexualité des 18-29 ans à travers le prisme des relationsPropos recueillis par Anissa Boumediene
L'essentiel
- Ce jeudi sort l’ouvrage « La sexualité qui vient » (éd. La Découverte). Un livre enquête qui éclaire la vie sexuelle et relationnelle des jeunes adultes.
- Les 18-29 ans rejettent-ils le couple ? Comment le mouvement #MeToo a-t-il fait évoluer les mentalités ? Quelles sont les attentes des jeunes en matière relationnelle ? Autant de questions explorées dans cet ouvrage.
- Et si « aujourd’hui, il y a une multiplicité de relations », cela ne traduit pas nécessairement un rejet du couple, souligne la sociologue Marie Bergström, qui a dirigé l’ouvrage, et qui répond aux questions de « 20 Minutes ».
Le couple fait-il toujours rêver les jeunes ? Ont-ils encore envie de s’engager ? Ou souhaitent-ils davantage explorer leur sexualité durant leur jeunesse ? C’est ce qu’étudie le livre-enquête La sexualité qui vient. Jeunesse et relations intimes après #MeToo, (éd. La Découverte) à paraître ce jeudi, qui analyse l’Enquête sur la vie affective des jeunes adultes menée en 2023 par l’Institut national des études démographiques (Ined) auprès d’un échantillon de 10.000 personnes de 18 à 29 ans.
Et à la différence des générations précédentes, les jeunes ont aujourd’hui une « injonction à expérimenter, profiter de leur jeunesse avant de s’installer dans la conjugalité », observe la sociologue Marie Bergström, qui a dirigé l’ouvrage et répond aux questions de 20 Minutes.
Pourquoi avez-vous choisi d’étudier la sexualité à travers le prisme des relations ?
On part du principe que la sexualité est notamment déterminée par le contexte relationnel. Or, aujourd’hui, il y a une multiplicité de relations. Il y a le couple, une forme relationnelle importante y compris dans la jeunesse, et la sexualité sans lendemain. Mais le spectre est plus large, avec aussi d’autres formes de relations sexuelles suivies.
Donc si on veut s’intéresser à l’intimité, à la sexualité, il faut accorder une certaine importance au type de relations dans lesquelles les personnes s’engagent. Cette diversité des relations est intéressante parce que cela dit quelque chose de la complexification de nos vies amoureuses et sexuelles, et nous aide à comprendre certaines évolutions. On a ainsi observé que l’exclusivité sexuelle est devenue un sujet qui est beaucoup discuté dans le couple. Si on ne regarde que le couple, on ne comprend pas d’où cela vient : c’est justement en constatant qu’il y a d’autres formes de relations non exclusives comme les « sex-friends » et les « plans cul réguliers », qui peuvent s’inscrire – ou non – dans la durée, que la notion interroge jusque dans le couple. Il ne s’agit pas du tout d’une remise en cause de l’exclusivité : la question est discutée dans les couples, mais pas tant pour la remettre en cause que pour l’affirmer : 88 % d’entre eux font le choix d’être exclusifs.
L’ouvrage se concentre sur la sexualité des 18-29 ans, post #MeToo, qui ont érigé la notion de consentement au rang de valeur cardinale. Comment cela se manifeste-t-il concrètement dans leur approche de la sexualité ?
Aujourd’hui, on est toujours dans cette séquence de politisation de la sexualité, de visibilisation des violences, et cette génération est marquée par ce contexte. On le voit de différentes manières : dans l’augmentation très forte des déclarations de femmes qui dénoncent les violences sexistes et sexuelles qu’elles subissent, dans la part très importante de femmes – et d’hommes – qui se disent féministes, ou encore à l’émergence de différentes manières de négocier au sein des relations.
Dans le livre, on s’intéresse à la manière dont les personnes qui sont en couple ou dans d’autres types de relations hétérosexuelles discutent, négocient et abordent les questions de désir, de plaisir. Et on observe qu’une part importante de femmes disent désormais non à certaines pratiques sexuelles qu’elles n’aiment pas. Donc on voit que cette question du consentement est travaillée au sein de l’intimité.
On note également que les jeunes femmes d’aujourd’hui sont actrices de cette évolution de la sexualité. En quoi sont-elles différentes de celles qui les ont précédées ?
Elles s’émancipent du statut d’objet sexuel et revendiquent leur droit au plaisir. Il y a d’abord des changements en termes de pratiques : les femmes de 18-29 ans d’aujourd’hui ont plus de partenaires sexuels que la même tranche d’âge il y a vingt ans. Chez les hommes, on passe de 8 à 12 partenaires en moyenne à cet âge-là. Chez les femmes, c’est un peu moins : on passe de 4 à 8 partenaires, mais c’est notable : les chiffres ont doublé. On estime que dans ces chiffres, il y a des couples mais aussi des relations non conjugales, ce qui traduit une expérimentation sexuelle qui se développe. Et les femmes sont les forces motrices de cette évolution : elles accèdent aujourd’hui à l’expérimentation sexuelle plus que par le passé. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a plus d’inégalités de genre ou de double standard des sexes : les femmes sont toujours plus jugées sur leur sexualité que les hommes. Mais les lignes bougent.
Du côté des représentations, il y a aussi du changement : une majorité de jeunes d’aujourd’hui rejettent l’idée selon laquelle les hommes auraient plus de besoins sexuels que les femmes. Il y a une forme de remise en cause de la différence entre les sexes en matière de sexualité. Ainsi qu’une interrogation et une critique du genre, avec une part des jeunes qui se disent aujourd’hui non-binaires. Et même si les jeunes continuent à s’identifier très majoritairement comme soit homme, soit femme, 24 % d’entre eux se questionnent sur leur féminité et leur masculinité.
Dans ce contexte nouveau d’évolution de l’approche de la sexualité et du couple, comment les rencontres ont-elles évolué ? La drague existe-t-elle encore ?
Il y a cette idée fausse qui a circulé, selon laquelle les jeunes ne font plus de rencontres, parce qu’ils sont soit désintéressés, soit incapables de nouer des relations, et qu’il y aurait une sorte de retrait de la sexualité. Mais ce n’est pas du tout ce que nous avons observé. D’abord, il y a une très grande diversité des lieux de rencontres. Les jeunes utilisent des applications, c’est vrai, mais se rencontrent aussi beaucoup sur leur lieu d’études, en soirées, au travail ou encore dans des bars : ils ont une sociabilité vive et intense et font beaucoup de rencontres. Il n’y a pas du tout de signes d’une séduction qui serait une perte de vitesse, bien au contraire : on voit une intensité et une diversité relationnelles.
D’ailleurs, il émerge chez les 18-29 ans d’aujourd’hui l’envie d’explorer différentes formes de relations, sans nécessairement s’engager. Rejettent-ils le couple ?
C’est un sujet sur lequel il y a eu des malentendus, or notre étude montre qu’il n’y a pas du tout de rejet du couple. Bien au contraire, le couple reste une forme relationnelle très importante et majoritaire chez les jeunes. Ce qui s’est passé, c’est qu’on a, au fil des générations, un report de l’installation dans un couple cohabitant : on cohabite et on forme une famille plus tard, avec une période d’expérimentation relationnelle durant la vingtaine, des périodes en couple, et des périodes hors couple qui, elles, ne sont pas vides du tout, mais marquées par beaucoup de rencontres, notamment non conjugales.
Dans le même temps, il y a un report de l’indépendance, de l’autonomie matérielle et financière. C’est une période d’incertitude où l’on se cherche, à des âges où on ne sait pas forcément ce que l’on fera l’année suivante. Ce qui peut limiter l’envie ou la capacité de s’engager en couple. Cela n’empêche pas de vouloir vivre des relations intimes. Cela caractérise une jeunesse plus longue et plus diverse.
Pour la première fois, l’âge médian du premier rapport sexuel en France. Comment l’expliquez-vous ? Entre cela et la baisse de l’activité sexuelle chez les jeunes ces dernières années, est-ce l’illustration d’une « génération no sex » ?
Non, il n’y a pas de génération « no sex ». Effectivement, il y a cette évolution de l’âge médian d’entrée dans la sexualité pour la génération récente : Il est de 18 ans pour les jeunes nés en 2000-2004, contre 17,4 ans pour ceux nés en 1993-1996. Plusieurs hypothèses expliquent cela : la pandémie de Covid-19, la santé mentale des jeunes qui s’est dégradée sur le long terme, mais aussi le mouvement #MeToo. Mais cela ne traduit pas du tout un rejet de la sexualité, simplement une entrée un peu plus tardive dans la sexualité.



















