«Une femme qui se masturbe est une femme libre»

INTERVIEW Dans « Le petit guide de la masturbation féminine », Julia Pietri déconstruit les idées reçues autour du plaisir féminin et fait la part belle aux témoignages de femmes pour mieux libérer la parole et briser le tabou associé au clitoris

Propos recueillis par Anissa Boumediene

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Longtemps absent des manuels d'anatomie, un clitoris vient d'être conçu en taille réelle et en 3D, l'objectif étant d'enseigner l'organe du plaisir féminin aux adolescents.
Longtemps absent des manuels d'anatomie, un clitoris vient d'être conçu en taille réelle et en 3D, l'objectif étant d'enseigner l'organe du plaisir féminin aux adolescents. — Vimeo/Marie Docher
  • Orgasme vaginal, frigidité, tabou de la masturbation : les idées reçues en matière de sexualité féminine sont tenaces.
  • Dans son ouvrage « Le petit guide de la masturbation féminine », Julia Pietri entend bien déconstruire ces contre-vérités.
  • Et libérer la parole des femmes pour mieux libérer leur sexualité.

« Une femme qui se masturbe et se donne du plaisir sans culpabiliser est une femme libre. » Dans Le petit guide de la masturbation *, Julia Pietri passe à la loupe ce plaisir solitaire que chaque femme peut s’offrir du bout de ses doigts. Un ouvrage qui donne la parole aux femmes, qui déconstruit les idées reçues en matière de sexualité féminine et qui fait du bien en libérant la parole.

Votre ouvrage regorge de témoignages. Pourquoi était-il important pour vous de restituer la parole des femmes sur la masturbation au fil des pages ?

Dans ce livre, je ne fais pas parler de médecins, de sexologues ou de quelconques experts, seulement les femmes, qui sont les premières concernées et qui à ce titre sont celles qui parlent le mieux de la masturbation féminine ! Pour la conception de ce guide, j’ai lancé le compte Instagram @gangduclito afin de relayer mes appels à témoignages. Et j’en ai recueilli plus de 6.000 en à peine un mois ! C’est un sujet qui aujourd’hui encore est extrêmement tabou et qui véhicule des idées reçues particulièrement tenaces.

Or, les femmes ont envie de parler de leur clitoris et de leur sexualité, de briser ce tabou et de se réapproprier leur corps et leur sexualité. Il est important de libérer la parole : plus on en parlera du clitoris et plus les femmes auront une approche instruite et libre de leur vie sexuelle.

Quel rôle joue la masturbation solitaire dans l’épanouissement sexuel d’une femme ?

Le rapport au corps est primordial : la connexion que chacune a avec son corps dépend de la confiance en soi. Se masturber, c’est évidemment se faire plaisir, mais au-delà de ça, cela apporte beaucoup de choses : la capacité à lâcher prise, à s’accorder un moment rien qu’à soi. La masturbation est une découverte de son corps et de sa sexualité, c’est un rapport à soi particulier. Une femme aura différents partenaires dans sa vie, découvrira différentes pratiques sexuelles. Mais la masturbation est la seule sexualité qui n’appartient qu’à nous, et c’est précieux.

Pour moi, quand j’écris qu'« une femme qui se masturbe et se donne du plaisir sans culpabiliser est une femme libre », on est ici dans le registre de l’émancipation, c’est politique et militant. Longtemps, le clitoris – et avec lui le plaisir féminin – a été nié, utilisé comme une arme contre les femmes pour les traiter d’hystériques ou pour leur infliger des mutilations sexuelles​. Aujourd’hui, on peut revendiquer le droit de se faire jouir, de se réapproprier son corps, d’avoir la reconnaissance du clitoris.

Il y a un côté éducatif aussi dans ce livre, avec des pages décrivant l’anatomie du clitoris. Les femmes ne se connaissent pas ?

Evidemment qu’elles ne se connaissent pas ! Et les hommes ne les connaissent pas non plus d’ailleurs. Rendez-vous compte que ce n’est qu’en 1998 que le clitoris a été découvert ! Et il a fallu attendre 2016 pour en avoir une vision 3D. C’est difficile à croire tellement c’est tard ! La littérature scientifique sur le sujet est quasi inexistante. C’est un organe, et à ce titre il a ses fonctions et ses dysfonctions, ses possibles malformations. Pourtant, en 2019, c’est un non-sujet médical. On ne l’analyse pas, et toute femme qui aurait un trouble lié au clitoris s’entend dire que son problème est dans sa tête. Le corps médical et scientifique ne s’intéresse pas au clitoris parce que c’est un organe de pur plaisir sexuel, qui n’a pas de rôle reproductif, contrairement au pénis. C’est donc d’autant plus facile de lui attribuer un caractère tabou, honteux et sale. D’où la nécessité d’éduquer, et de lancer la révolution du clitoris.

Je suis heureuse quand je reçois des messages de lectrices qui m’écrivent qu’elles savent enfin à quoi ressemble leur clitoris parce qu’elles n’en avaient aucune idée jusqu’alors. L’idée, c’est que ce livre devienne un outil de transmission : que la génération de nos mères ait accès à ce savoir qui n’existait pas quand elles ont découvert la sexualité, que les femmes trentenaires comme moi apprennent à s’emparer de leur plaisir et que la nouvelle génération de jeunes femmes puisse se construire une sexualité différente, affranchie des tabous. Que les jeunes femmes – et les moins jeunes – sachent qu’elles ont elles aussi, comme les hommes, un organe sexuel érectile.

On renvoie souvent les femmes à leur manque de désir, de libido. Pourtant, les témoignages recueillis montrent que des femmes de tous âges arrivent à se faire jouir très facilement, et parfois en quelques secondes. Pouvez-vous rétablir la vérité ?

La notion de frigidité n’a été inventée que pour masquer le manque de connaissances que l’on a sur le clitoris. Ce livre sert à déconstruire les idées reçues tenaces, et il existe encore beaucoup de mythes phallo centrés à déconstruire aussi. Longtemps, la sexualité n’a été abordée que sous l’angle de la pénétration. Même la presse féminine n’a pas arrangé les choses avec ses articles centrés sur la pénétration et ses tests pour découvrir si on est clitoridienne ou vaginale, alors que la seule vérité est que 100 % des femmes sont clitoridiennes, puisque l’orgasme vaginal n’existe pas !

La masturbation, c’est un moyen d’apprendre à se connaître, et parfois aussi de se réapproprier son corps après des épreuves (violences sexuelles, violences obstétricales, maladie)…

Absolument, au cours de leur vie, les femmes peuvent traverser des périodes de grande vulnérabilité. Dans ce cas, la masturbation leur permet de renouer avec leur corps, cela traduit une bienveillance envers soi-même. Des femmes victimes de mutilations sexuelles réveillent leur corps, leur confiance en elles et leur désir grâce à la masturbation. Le clitoris est un organe que l’on éveille tout au long de sa vie.

D’ailleurs votre livre dispense aussi des conseils pratiques pour se faire plaisir. Peut-on apprendre à se masturber ?

Mais on ne peut qu’apprendre à se masturber ! L’apprentissage de la masturbation est quelque chose de personnel et unique. Chacune va avoir « sa technique », comme une petite routine efficace. Sans savoir qu’il existe toute une variété de pratiques, de gestes qui peuvent mener une femme à la jouissance. Et comme le sujet est tabou, il y a peu de sources pour faire son apprentissage. Mais cela s’apprend, en partant à la découverte de son corps et, si on le souhaite, en essayant de nouveaux mouvements. La sexualité en solitaire est très riche, c’est une découverte perpétuelle. Et tout le monde peut lire ce livre : les femmes bien sûr, mais aussi les hommes, qui peuvent y apprendre beaucoup de choses !

Au bout des doigts. Le petit guide de la masturbation, éditions Better Call Julia, en vente en ligne et à partir de septembre 2019 en librairie, 16,90 euros.