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Danser pour faire la fête, est-ce devenu un truc de boomer ?
RINGardos ?•Depuis les années 1980, 70 % des boîtes de nuit ont disparu en France, dont 30 % rien que depuis le Covid-19Laure Beaudonnet
L'essentiel
- «Être dans le vent, c’est avoir un destin de feuille morte », disait le poète. Vraiment ? Aujourd’hui, les tendances vont et (re) viennent à un rythme ahurissant.
- Pour s’y retrouver, 20 Minutes vous propose une série d’articles sur des retours de hype insolites et d’inattendues plongées dans le ringard.
- Aujourd’hui, nous essayons de comprendre pourquoi les jeunes boudent les boîtes de nuit.
«Les boîtes de nuit, ce n’est plus trop à la mode. Je préfère sortir chez des amis, on met une enceinte et on danse », raconte Shemsi, étudiante à Nice. Elle met le doigt sur une tendance forte. Les discothèques ont clairement été désertées par les jeunes au profit des rassemblements entre amis dans des appartements ou des lieux hybrides.
Les chiffres ne mentent pas. Depuis les années 1980, 70 % des boîtes de nuit ont disparu en France et la tendance s’est accentuée depuis le Covid-19. Il ne reste plus que 1.100 établissements de nuit, selon l’Union des métiers et des industries de l’hôtellerie (UMIH), contre 4.000 il y a quarante ans. Pourquoi la génération Z boude-t-elle les pistes de danse ? Doit-on en conclure que se trémousser sur le dancefloor est passé de mode ?
« J’ai l’impression de me forcer à faire la fête »
« Les gens aiment danser, mais ils veulent aussi discuter. A Paris, beaucoup de gens fument, ils enchaînent les pauses clope », décrit Camille, étudiante en école d’ingénieur qui préfère les soirées organisées par son école où tout le monde se connaît. « J’aime bien passer un moment convivial avec mes amis. J’aime aussi quand on se retrouve pour parler », confirme Jeanne, 22 ans, étudiante en école de commerce, pour qui aller en boîte entre en conflit avec sa réalité économique.
« Je n’aime pas forcément être bloquée à danser, je préfère mixer les deux, reprend la jeune femme. Et en boîte de nuit, tu dois rester longtemps ». Car, il faut rentabiliser le prix de la soirée. « N’oublions pas que de nombreux jeunes sont en précarité et que le coût d’entrée des boîtes est élevé », précise Luc Gwiazdzinski, géographe, professeur à l’Ecole nationale d’architecture de Toulouse.
« Il y a le coût du transport, que ce soit votre voiture personnelle dans les zones périurbaines et rurales, ou un taxi pour rentrer dans les zones urbaines. L’entrée et les consommations coûtent cher, détaille Jérémie Peltier, codirecteur de la Fondation Jean Jaurès et auteur de La Fête est finie (L’Observatoire, 2021). « Si je n’aime pas la soirée, j’aime bien avoir la liberté de partir sans culpabiliser d’avoir dépensé "x" euros. J’ai l’impression de me forcer à faire la fête alors que je n’ai pas forcément envie », reprend Jeanne.
« Des garçons viennent vous parler toutes les 30 secondes »
Certes, les boîtes de nuit font chauffer la carte bleue et pâlir nos conseillers bancaires mais « elles restent des pôles centraux de sociabilité et de rencontres dans les espaces périurbains et ruraux déjà désertés par d’autres services. Leur maintien est essentiel », alerte Luc Gwiazdzinski. Sauf que la crise sanitaire a accéléré leur agonie. Et comme si ce n’était pas suffisant, elles pâtissent en plus d’une très mauvaise réputation auprès d’une génération biberonnée au féminisme post-MeToo.
Les jeunes filles sont reluquées, draguées, voire agressées. « Ce n’est pas très safe, pointe Camille. Si on sort en groupe de filles, il y en a au moins une qui va se faire accoster ». « C’est de plus en plus lassant. Des garçons viennent vous parler toutes les 30 secondes, les gens sont bourrés et il y a même des piqûres [sauvages] », confirme Shemsi qui préfère maîtriser la liste des invités.
« Dès 2015, des enquêtes réalisées en Grande-Bretagne montraient que des jeunes Britanniques n’allaient plus en boîte de nuit par crainte de faire une mauvaise rencontre », souligne Jérémie Peltier. Après le Covid-19, la vague de piqûres sauvages a laissé des traces. En 2022, plus de 800 plaintes et 1098 victimes ont été concernées par des piqûres sur les bras, les fesses, le dos, dans des discothèques, des bars et des festivals sur tout le territoire.
De quoi démotiver d’aller se mélanger à une foule d’inconnus pour se déhancher. La peur d’être agressé a renforcé la tendance à se sédentariser et à se recroqueviller chez soi. A domicile, on a le contrôle sur la soirée, sur la liste d’invités et sur la musique. « Je peux être mon propre DJ. Dans une époque qui a l’habitude de maîtriser en permanence ce qu’elle a dans les oreilles, on a du mal à accepter que quelqu’un d’autre ait la main sur la musique », analyse Jérémie Peltier.
Danser pour les réseaux sociaux
Le twerk, le zouk, et autres moves électro sont toujours au rendez-vous, mais les lieux de fête s’hybrident. « La dimension corporelle est centrale dans ces moments festifs où tous les sens sont convoqués », insiste Luc Gwiazdzinski. « Quand vous offrez la possibilité à des individus de danser librement sur une place publique, par exemple, ils s’y adonnent assez facilement », observe Jérémie Peltier. La fête n’est plus cantonnée à un espace clos, elle mute. Une forme de nomadisme nocturne s’impose. « L’été, la "fête" se déplace dans les lieux publics, dans les parcs, au bord des fleuves, la mode est à l’esthétique des palettes plus qu’à l’esthétique des paillettes », précise Luc Gwiazdzinski.
L’ingrédient danse dans sa dimension collective reste un élément phare de la fête. « A l’heure des réseaux sociaux, on se met en scène en train de danser seul dans nos chambres, remarque Jérémie Peltier. La danse qui supposait quelque chose de collectif s’est un peu abîmée au profit de la danse individuelle qui ne sert qu’à montrer votre performance ». La danse n’est pas en voie de disparition mais « il y a sans doute moins d’espaces de soupape et de moments de fête que par le passé, nuance-t-il. Une société qui parle de fête tout le temps, c’est que la fête est sans doute nulle part ». Au même titre que l’insouciance.



















