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VITICULTUREQuelle est cette « cuvée 1741 » qualifiée « d’exception » et « confidentielle » ?

Vin de Bordeaux : Quelle est cette « cuvée 1741 » qualifiée « d’exception » et « confidentielle » ?

VITICULTURE
Marc et Andréa Perrin, dernière génération de la famille propriétaire du château Carbonnieux en Pessac-Léognan, lancent une « cuvée 1741 » 100 % sémillon, comme cela se faisait au XVIIIe siècle
La toute première « cuvée 1741 » du château Carbonnieux est produite à 1.500 bouteilles seulement.
La toute première « cuvée 1741 » du château Carbonnieux est produite à 1.500 bouteilles seulement. - Mickaël Bosredon / 20 Minutes
Mickaël Bosredon

Mickaël Bosredon

L'essentiel

  • Château Carbonnieux vient de lancer sa toute première « Cuvée 1741 », récoltée à la main sur les plus anciens pieds de vigne en sémillon du domaine, comme les moines bénédictins le faisaient au XVIIIe siècle sur la propriété.
  • « Le sémillon est présent à Bordeaux depuis au moins 400 ans, et au XVIIIe, les vins blancs secs de ce terroir étaient majoritairement issus de ce cépage », indique Andréa Perrin, qui avec son frère Marc est à l’origine de cette initiative.
  • Une première production récoltée en 2020 et limitée à 1.500 bouteilles, destinée au particulier comme aux tables gastronomiques et étoilées, vient d’être mise sur le marché.

Une cuvée « d’exception » et « confidentielle », en hommage aux moines de l’abbaye Sainte-Croix de Bordeaux, qui cultivaient il y a un peu moins de trois siècles leur premier millésime sur ce territoire des graves du nord, appelé aujourd’hui Pessac-Léognan. Château Carbonnieux (grand cru classé de graves) vient de lancer sa toute première « Cuvée 1741 », récoltée en toute discrétion en 2020, à la main, sur les plus anciens pieds de vigne en sémillon du domaine, comme cela se faisait au XVIIIe siècle avec ces moines bénédictins.

« On sait que le sémillon est présent à Bordeaux depuis au moins 400 ans, et au XVIIIe, les vins blancs secs de ce terroir étaient majoritairement issus de ce cépage », indique Andréa Perrin, qui avec son frère Marc a fait de nombreuses recherches historiques avant de se lancer dans la production de cette cuvée. « Nous voulions rendre hommage à ce cépage et à l’un de ses terroirs originels, qui est celui du sud Bordeaux et des graves, poursuit Marc Perrin. Aujourd’hui, il n’y a plus que très peu de 100 % sémillon, et plus aucun dans l’appellation Pessac-Léognan, nous faisons désormais un assemblage avec du sauvignon qui apporte de l’acidité, et qui a un caractère plus universel. »

« Un pont temporel entre l’âge d’or de la propriété et nous »

C’est ce vin 100 % sémillon que les deux frères, troisième génération de la famille Perrin, propriétaire de Carbonnieux, ont voulu recréer. « On ne peut pas vraiment faire redécouvrir un goût d’avant, ce serait difficile, ne serait-ce que parce que nous ne connaissons pas l’origine précise de nos anciennes vignes, qui ont aujourd’hui 70 ans », prévient Marc Perrin. Le goût a par ailleurs évolué par rapport au XVIIIe siècle. « Certainement qu’ils faisaient un vin plus sucré à cette époque. » « Notre vin est un produit qui a les deux pieds en 2023, mais qui se veut un pont temporel entre l’âge d’or de la propriété et nous », ajoute Andréa Perrin.

Andréa (à gauche) et Marc Perrin, à l'origine de la Cuvée 1741 du château Carbonnieux.
Andréa (à gauche) et Marc Perrin, à l'origine de la Cuvée 1741 du château Carbonnieux. - Mickaël Bosredon

C’est en tout cas un produit « qui n’existe pas aujourd’hui », même si le sémillon est un cépage que les grands crus redécouvrent depuis quelques années. A Carbonnieux, ils représentent désormais 35 à 40 % de l’ensemble du vignoble. « Nous avons toujours eu un coup de cœur pour ce cépage que l’on trouve riche, équilibré, des qualités exceptionnelles que l’on perd un peu dans un assemblage, assure Marc Perrin. C’est là que nous nous sommes dit que ce serait intéressant de faire une cuvée parcellaire, en la rattachant à l’histoire de la propriété, car Carbonnieux jouit de huit siècles d’histoire, avec notamment cette période très importante du XVIIIe siècle, durant laquelle les moines bénédictins de l’abbaye de Sainte-Croix, qui avaient déjà été propriétaires ici entre le XIIIe et le XVIe siècle, reviennent s’installer, en 1740. Jusqu’à 1789 et la Révolution, Carbonnieux retrouve un pic de popularité grâce à eux. »

Etiqueté « eau minérale de Carbonnieux » en Turquie

Si une grande partie de la production, uniquement du blanc à cette époque, « était vendue dans les paroisses avoisinantes en tant que vin de messe », poursuit Marc Perrin, le reste se négociait à prix d’or : « Carbonnieux était à cette époque la marque de vin blanc sec la plus chère de la place. » « Il était distribué dans les grandes cours européennes, et jusqu’en Turquie puisque le sultan de Constantinople faisait rentrer du Carbonnieux pour une Française de son harem, qui avait été capturée par des pirates. Mais en raison de la loi coranique, le vin blanc très clair de Carbonnieux entrait sous la dénomination "eau minérale de Carbonnieux", que les moines étiquetaient ainsi. »

On retrouve cette référence jusqu’en Amérique, où Carbonnieux était aussi distribué, et dont le surnom sur le marché américain était « le vin des Odalisques, l’Odalisque étant une femme emprisonnée et vendue par les pirates… »

Carbonnieux doit son export jusqu’en Amérique à la faveur de Thomas Jefferson. En 1787, celui qui n’est pas encore le troisième président des Etats-Unis, mais ambassadeur en France, établit un classement des vins de Bordeaux, considéré comme l’ancêtre du classement des grands crus 1855. « Il passe à Carbonnieux et visite la propriété, nous avons retrouvé dans son journal de voyage quelques lignes consacrées au château et à ses moines, qui, dit-il, "élèvent leur vin et ne le vendent jamais avant trois à quatre ans d’âge". Ce qui correspond tout à fait au sémillon, qui a effectivement besoin d’évolution en bouteille pour s’exprimer. »

Commercialisée aux alentours de 145 euros la bouteille

La propriété était alors « managée » par un moine cellérier, « sorte de gestionnaire de la cave ». C’est à ce moine, Dom Galéa, que la « cuvée 1741 » rend particulièrement hommage. « Il s’agissait d’un moine très érudit qui s’intéressait notamment à l’astronomie, d’où le clin d’œil sur notre étiquette, poursuit Marc Perrin. Ce contemporain de Montesquieu, qu’il côtoyait dans les salons bordelais, dénotait par sa modernité. »

Vinifiée et élevée en barriques pendant dix mois au sein du domaine, cette « cuvée 1741 » a été mise en bouteille en novembre 2021 et a poursuivi sa maturation durant deux années dans les caves du château. Elle est aujourd’hui commercialisée entre 145 et 150 euros la bouteille.

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« Nous avons réalisé une première production limitée de 1.500 bouteilles, destinée au particulier comme aux tables gastronomiques et étoilées, explique Andréa Perrin. Son bouquet aromatique commence à s’exprimer, on peut donc commencer à le boire, mais il peut encore évoluer un ou deux ans, cela dépend comment on apprécie son vin. » Reste maintenant à savoir s’il y en aura d’autres. « Nous ferons en fonction des millésimes, détaille Marc Perrin. Nous avons renoncé en 2021, mais il y aura certainement un millésime 2022, et pour 2023 nous ne savons pas encore. »

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