Roland-Garros 2024 : Comment les joueurs français gèrent la relation avec les nouveaux « trash-talkers » des réseaux ?
TENNIS•Une communauté tennis prend de l’ampleur sur les réseaux sociaux, parfois moqueuse, mais souvent pleine de bonnes intentions envers les tricoloresJulien Laloye
L'essentiel
- Loin des médias traditionnels, une nouvelle communauté de suiveurs passionnés de tennis partage ses humeurs parfois caustiques sur les réseaux sociaux.
- La plupart des joueurs tricolores, souvent attentifs à ce que l’on peut dire d’eux, aiment échanger avec ces nouveaux acteurs malgré quelques petits dérapages.
Troublos a-t-il un contrat sur sa tête ? La question agite fébrilement les conversations dans les coursives de la salle de presse du Chatrier (absolument pas, mais on dramatise pour les besoins de l’article). Quelques mois de lumière à peine et le trash-talkeur en chef de la nouvelle vague de suiveurs du tennis français sur les réseaux sociaux a déjà un dossier ouvert aux prud’hommes avec la moitié des tricolores du top 100.
Et on est d’avis que son dernier tweet sur le match d’Arthur Fils – « Tu crois que tu vas passer entre les gouttes parce que personne regarde ta bouse ? » – ne va pas contribuer à renforcer sa cote de popularité chez nos Bleus.
« Le tennis n’est pas le sport chiant que l’on croit »
Parmi la nouvelle commu tennis qui fait son beurre sur twitter, le dit Troublos, qui nous a d’abord dit ok pour le papier avant de faire le mort, est le plus violent, le plus drôle aussi. Ses acolytes se pincent un peu le nez, mais sous cape, ça rigole sans culpabilité. Fan assumé de Dominic Thiem et forcément plein d’autodérision, ces derniers temps, Rémi (@RemeliTennis) se montre presque un peu jaloux : « J’aime bien vanner gentiment pour montrer que le tennis n’est pas le sport chiant que l’on croit, mais je vais jamais aussi loin. »
David (@frauderer), fondateur du regretté compte parodique de Patrick Mouratoglou, s’y essaie, parfois, mais aucune remontrance de la dimension de Troublos à signaler. « Avant, il ne se passait rien pendant Roland, à part les blagues éculées sur les Français en deuxième semaine. Maintenant, j’ai tout le temps X (ex-Twitter) devant les matchs, parce qu’il y a des vannes de connaisseur. Mais j’essaie d’éviter les embrouilles, moi ! »
Tout ce petit monde apporte un regard drôlement rafraîchissant sur un milieu qui a tendance à se regarder un peu le nombril, selon un rituel médiatique savamment organisé depuis des générations. D’un côté, des journalistes souvent ultra-spécialisés, de l’autre des joueurs plutôt bien traités, en dehors de quelques critiques à fleuret moucheté qui suffisent parfois à nourrir des rancœurs discutables. On se souvient, par exemple, de la petite pique adressée aux médias par Jo-Wilfried Tsonga le jour de sa retraite – « J’étais Français quand je gagnais et Suisse quand je perdais » – en souvenir d’un très vieux papier de L’Equipe titré « Moi, Je-Wilfried Tsonga ».
Bien peu de choses au regard de ce que peuvent balancer les nouveaux snipers de la commu tennis en 2024 sur des joueurs eux-mêmes accros aux réseaux sociaux. « Les joueurs actuels, ils ont X, ils ont Insta, ils voient tout, parfois ils lisent des choses qui ne leur plaisent pas, juge Rémi. Ça m’est arrivé plein de fois d’écrire une blague sans la poster parce qu’elle n’est pas assez drôle. Si je la poste, c’est que je me dis qu’au pire, ils vont se marrer. »
Une petite explication avec Fils
La réflexion fait sourire Romain (@Romainnextgen), connu pour son suivi presque encyclopédique de n’importe quel joueur français de plus de trois ans. Le jeune homme a lui aussi eu droit à sa petite mésaventure à l’automne dernier, avec Arthur Fils. « J’avais écrit dans un de mes tweets qu’il avait « mouillé » lors de sa finale du Masters Next Gen. Il m’avait interpellé en privé pour me dire qu’il aimait bien ce que je faisais mais qu’il fallait que je choisisse mieux mes mots, en gros. » Une expérience qui lui a permis de mieux jauger ses écrits et de changer de braquet.
« X c’est une ambiance un peu particulière. J’ai décidé de montrer ma tête et de passer sur Twitch, là il y a eu un changement. J’ai commencé à avoir de vraies interactions avec Droguet, Debru, Mpetshi… Au début, les joueurs étaient méfiants, c’est normal, puis quand ils voient que tu fais les choses correctement, il y a une relation de confiance qui s’installe. » »
Mpetshi-Perricard, par exemple est devenu un habitué des lives Twitch de Romain, où il a passé une tête pour la première fois en janvier après le Challenger de Nouméa : « J’avais fait un retour sur son match contre Gasquet qui l’avait totalement embrouillé en lui faisant à l’ancienne, il était venu pour me dire que j’avais parfaitement lu ce qui s’était passé. » Le récent vainqueur de Lyon sera peut-être le prochain à participer au nouveau concept Twitch imaginé par Rémi et Romain : des joueurs pro qui pointent leur nez pour deviner le classement d’un anonyme qui aura envoyé un extrait de match en vidéo. « Gaël est chaud pour venir, espère Rémi, mais il n’est pas facile à choper. »
Des joueurs dans l’ensemble réceptifs ?
On sera moins affirmatif pour Coco Moutet, particulièrement remonté contre le dénommé Troublos, lequel lui rend bien dans sa bio (« Dans un bunker car Coco Moutet me cherche »). Plus généralement, le Français, qui a un temps quitté X à cause de « sa méchanceté gratuite », plaide pour plus de bienveillance de la part des suiveurs sur les réseaux : « En France, si on ne gagne pas de Grand Chelem, c’est honteux parce qu’il y en a qui en ont gagné 23 ou 24. Mais enfin le tennis, c’est dur, même être 400e, c’est incroyable quand on voit le nombre de gens qui tentent leur chance, tout ça ce n’est pas assez respecté. Aujourd’hui, j’ai une ambition plus élevée que d’être 50e mondial évidemment, mais si je suis 50e toute ma vie, ce n’est déjà pas donné à tout le monde. »
David estime ne jamais franchir les limites. « Ma spécialité, c’est d’aller plus loin que le fameux mental pour décrypter ce qui fait qu’un joueur va rater tel coup sous la pression. Le coup droit de Benoit Paire, par exemple, il n’est pas suffisant si tu prends un référentiel professionnel. Mais je me vois mal arriver devant lui pour lui dire qu’il n’a pas de coup droit. Au contraire, j’ai plutôt tendance à protéger les joueurs français quand ça surréagit un peu en cas de défaite. »
« Des jeunes qui parlent à des jeunes »
Cela n’empêche pas certains clashs, mais c’est aussi dans la culture numérique de la nouvelle génération : comme les joueurs qu’ils suivent, nos twittos ont plutôt 20 ans que 25, et ils se rejoignent sur les mêmes codes. « Ce n’est plus le tennis d’il y a 20 ans, précise Romain. Gabriel Debru a 18 ans, Arthur Fils a 20 ans, Harold Mayot à 22 ans, on est tous nourris par cette culture du trash-talk, des jeunes qui parlent à des jeunes sur des formats rapides. Ils sont ouverts à cette relation. »
Une relation qui devient parfois réelle physiquement, par la grâce d’accréditations médias désormais délivrées par quelques challengers français, comme à Bordeaux dernièrement. Romain a pu y rencontrer Fils pour la première fois, et cela s’est très bien passé. Personne n’a « mouillé » en voyant l’autre.


















