Sascha Bajin, l'entraîneur qui fait tourner les têtes sur le circuit féminin

TENNIS L’entraîneur allemand, élu meilleur coach en 2018, a été prépondérant dans la réussite de Serena Williams, Naomi Osaka ou Kristina Mladenovic

Antoine Huot de Saint Albin

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Kristina Mladenovic en compagnie de son ancien entraîneur Sascha Bajin.
Kristina Mladenovic en compagnie de son ancien entraîneur Sascha Bajin. — CHRISTOPHE SAIDI/SIPA
  • Sascha Bajin est un entraîneur qui a amené plusieurs joueuses au top.
  • A 35 ans, il a permis à Naomi Osaka de gagner deux tournois du Grand Chelem.
  • Il vient d'arrêter sa collaboration avec Kristina Mladenovic.

Demandes d’interviews restées lettre morte, réponse « je n’ai pas grand intérêt à m’exprimer sur le sujet » d’un entraîneur français présent sur le circuit… On a longtemps galéré pour que le petit monde du tennis français nous parle de Sascha Bajin et de sa méthode. Suffisant pour penser que, si on avait proposé un débat « que pensez-vous du conflit israëlo-palestinien » à nos intervenants, on aurait eu plus de réponses.

Non, Sascha Bajin (35 ans) ne détient pas les codes de l’arme nucléaire, pas plus que la recette du Coca Cola. Il est juste l’entraîneur qui réussit dans le tennis féminin. Et, visiblement, ça ne doit pas plaire à tout le monde. « C’est un personnage atypique, qui peut, peut-être, déranger, explique à 20 Minutes Séverine Beltrame, ancienne joueuse, désormais consultante sur beIN Sport, qui diffuse la WTA. C’est quelqu’un de très ambitieux, sans que cela ne soit péjoratif, et il ne le cache pas. » 

« Il agit à l'américaine »

Pourtant, à écouter l’Allemand, il n’y a rien de bien croustillant à se mettre sous la dent. « Je suis quelqu’un d’ennuyeux, je vais à la salle de sport, je ne sors pas, je n’ai pas d’amis », reconnaissait-il, de son propre chef, dans un podcast sur le site tennis.com. « C'est quelqu'un de très secret », ajoute Camille Pin, ex-joueuse, consultante sur Eurosport. Le bodybuildé de Munich a peut-être une vie sociale aussi impressionnante qu’un abbé dans un monastère, il n’empêche qu’il a une méthode qui fonctionne.

La preuve, il a ramené la lumière chez Kristina Mladenovic cette année. Terminées, les dérouillées consécutives au premier tour qui lui avaient valu ris et quolibets. Finis, les bilans où le pourcentage de défaites était supérieure à celui des victoires. En six mois de collaboration, « Kiki » était même revenue dans le top 50 au classement WTA (passée de la 66e à la 39e place) et espérait que ce tube dure encore et encore, même si ce n’était qu’un début, d’accord, d’accord.

L’arrivée de Sascha a fait du bien à Kristina, qui était un peu en crise d’identité, un peu perdue sur le terrain, reprend Beltrame. Il agit fortement sur le mental et la confiance, plus que techniquement. Il agit à l’américaine, en disant à la joueuse qu’elle est la meilleure. »

Il a amené Osaka au top

Mais Sascha Bajin a dit stop, dimanche, à la grande surprise de la Française. « Je suis très déçue de la décision de Sascha de ne pas continuer notre collaboration. J'ai aimé notre travail, nous avons eu de belles victoires. » Tristoune, notre Kiki nationale. Et on a peur, maintenant, du retour de bâton, que la Nordiste retombe dans ses travers et dans les bas fonds du classement WTA. « Elle a été touchée par cette décision, il va lui falloir quelques semaines pour la digérer, indique Camille Pin. Ça peut avoir une influence sur la suite, car, avec lui, elle était en confiance. Il va vite falloir qu'elle trouve un entraîneur. »

L’expérience, à un degré bien moindre, vécue par Naomi Osaka. Prise en main par l’Allemand en 2017, la Japonaise était devenue l’une des meilleures joueuses mondiales en deux ans. Alors, quand elle a décidé de se séparer de son entraîneur, après avoir remporté l’US Open et l’Open d’Australie et être montée à la première place du classement mondial (alors qu’elle était 68e en 2017), tout le monde était un peu interloqué. La Nipponne avait préféré rester évasive sur les raisons de ce divorce, officialisé en février : 

« Je ne vais pas sacrifier ça [le bonheur de se réveiller chaque matin pour s’entraîner] juste pour garder une personne à côté de moi. Mon bonheur passe au-dessus de mes victoires. »

Travailler plus pour gagner plus

De belles paroles d’instagrammeuse, mais pas sûr que Naomi Osaka ait eu beaucoup le sourire les mois qui ont suivi sa rupture avec Bajin. Des résultats en berne, une légère chute au classement, des éliminations précoces à Wimbledon ou Roland-Garros…« Il faut vraiment être sûr de soi quand on arrête avec un entraîneur, affirme Séverine Beltrame. Ça peut être difficile de rebondir, surtout quand on arrête après une victoire en Grand Chelem. Normalement, on arrête quand ça va pas. » 

Alors, qu’a bien pu faire ce bon Sascha Bajin pour mettre Naomi Osaka dans cet état. On a une petite idée. « J’en demande parfois un peu trop à mes joueurs, avouait-il dans le podcast. Naomi, après avoir gagné l’US Open, le samedi, je lui ai demandé de s’entraîner en vu du tournoi de Tokyo, qui commençait le mardi. C’est dur, car vous devez profiter, mais en même temps travailler pour la suite. » Travailler plus pour gagner plus. Sascha « Sarkozy » Bajin ne s’arrête jamais. Et demande ainsi à ses protégées la même chose. Jusqu’au trop plein ?

Environ 330 jours par an avec Serena Williams

« Je suis perfectionniste, pas seulement avec mes joueuses, mais aussi avec moi, insistait-il. Mon job, c’est tellement plus que d’être sur le terrain. Si je dois aider mes joueurs à faire la lessive, je le fais. » Une omniprésence qui n’a pas gêné Serena Williams, restée huit ans avec Bajin. L’Allemand, appelé par l’Américaine en 2007 pour devenir partenaire d’entraînement, passait environ 330 jours par an en compagnie de la meilleure joueuse de tous les temps, jusqu’à vivre dans sa maison pendant trois ans. « En dehors de mes parents, c’est sans doute la personne la plus importante de mon équipe, expliquait la joueuse américaine dans USA Today. Il est comme un grand frère. » Résultat : 13 tournois du Grand Chelem et des semaines et des semaines passées n°1 mondiale.

Sur un court, le bonhomme est le partenaire d’entraînement idéal pour progresser. « Ce n’est pas facile de trouver un bon partenaire d’entraînement, et je pense que Sascha est peut-être le meilleur sur le circuit, affirmait , dans le New York Times Wim Fissette, l’entraîneur de Victoria Azarenka qui a bénéficié des conseils de l’Allemand en 2015. Il joue la balle exactement comme tu veux, il est fort partout sur le terrain. Et il a une grande expérience avec Serena. Il sait ce que c’est d’être dans une demie ou une finale de Grand Chelem. »

Association avec Clijsters ?

Si l'expérience avec  Williams a été concluante pour l'Américaine, elle l'a aussi été pour le technicien. « Il a énormément appris avec Serena, explique Camille Pin. Il a dû transmettre l'état d'esprit irréprochable qu'elle avait aux joueuses avec qui il a travaillé ensuite. Ce n'est pas facile de passer de partenaire d'entraînement [poste qu'il occupait avec Williams, Azarenka, Stephens ou Wozniacki] à coach [avec Osaka]. Personnellement, j'étais sceptique. Mais il a réussi. »

Désormais sans joueuse sous le coude depuis qu’il a quitté Mladenovic, Sascha Bajin devrait être très sollicité. Les rumeurs font état d’une possible alliance avec Garbiñe Muguruza ou, encore mieux, d’une collaboration avec la revenante Kim Clijsters, qui est sortie de sa retraite après sept ans d’absence. « Vu son caractère, ça ne serait pas étonnant », relève Séverine Beltrame.

Une association win-win, comme on dit dans les start-up. D’un côté, la Belge, qui a annoncé avoir un programme assez léger, profiterait de l’expérience de Bajin. De l’autre, l’Allemand pourrait un peu souffler : « Ma grand-mère vieillit, je vois ma mère un peu plus vieille à chaque fois que je rentre, ma sœur a 26 ans, mais je pense toujours qu’elle en a 14… J’ai une belle vie, mais je rate certaines choses. »