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Derrière la polémique, le naufrage de la boxe aux JO et l’influence russe

JO 2024 – Il y a un an : Derrière la polémique Imane Khelif, le naufrage de la boxe olympique et l’influence du Kremlin

souvenez-vous l'été dernier (15/18)La polémique Imane Khelif a marqué les Jeux, avec une conférence de presse lunaire de l’IBA en forme de déclaration de guerre totale au CIO, sur fond d’anti-occidentalisme poutinien
William Pereira

William Pereira

L'essentiel

  • Au coeur d’une controverse infondée sur leur genre, Imane Khelif (66 kg) et Lun Yu-Ting (57 kg) sont en finale du tournoi olympique de boxe et combattront pour l’or, ce soir à Roland-Garros.
  • Le président de l’IBA, Umar Kremlev, proche du Kremlin, a organisé en urgence un simulacre de conférence de presse, lundi à Paris. Où il a notamment été question d’épingler le CIO et d’insulter Thomas Bach de « sodomite en chef ».
  • L’IBA est écartée de l’organisation de la boxe aux JO d’abord en 2019 de manière suspensive, puis en 2023 de manière définitive, par le CIO. Ce dernier a organisé les tournois olympiques de Tokyo et Paris mais ne veut pas se réengager à LA 2028. La boxe aux JO est en péril.

Il y a un an se tenaient les plus beaux Jeux olympiques de l'histoire (oui, on le pense toujours). Du 26 juillet au 12 août, « 20 Minutes » vous propose de revivre un grand moment de chaque journée, à travers les récits de ses envoyés spéciaux. Une manière de faire revivre l'émotion, et se rappeler où l'on était quand ils se sont déroulés.

De notre envoyé spécial (bientôt) en Sibérie,

Faillite totale pour l’IBA, la fédération internationale de boxe amateur. Après Imane Khelif en 66kg, la Taïwannaise Lin Yu-Ting s’est qualifiée pour la finale des Jeux olympiques de Paris 2024 chez les 57kg. Les deux boxeuses, qui combattront pour l’or vendredi soir à Roland-Garros, sont au coeur d’une controverse où les propos post-abandon d’Angela Carini ont servi de détonateur, même si l’affaire prend ses racines dans les championnats du monde de boxe de 2023. A l’époque, l’IBA avait choisi d’évincer Khelif et Lin au beau milieu de la compétition en raison d’un présumé échec à un test de genre aux contours encore flous.

Comme rappelé par le CIO dans un communiqué, l’instance qui régissait auparavant la boxe olympique avait elle-même concédé dans un procès-verbal daté des Mondiaux de 2023 ne pas disposer d’une « procédure claire concernant les tests de genre », et la décision d’écarter Imane Khelif ainsi que Lin Yu-Ting reposait sur deux hommes : le Secrétaire Général et le CEO de l’IBA. On a connu procédure moins partiale.

Dans une interview à La Stampa, le président du Comité olympique italien, Giovanni Malago, affirme de son côté avoir reçu de la plus haute autorité médicale du CIO un document attestant de la régularité de la présence de la boxeuse maghrébine, et regrette les ragots dont son athlète s’est fait le relais. Notons qu’elle a été rejointe mercredi soir par la Turque Esra Yildiz Kahraman après sa défaite contre la Taïwanaise en demi-finale : celle-ci a mimé la lettre X avec ses doigts. Oui, comme le chromosome.

Le président de l’IBA traite Thomas Bach de « sodomite en chef »

Lundi, en réponse à la contre-attaque incendiaire du Comité olympique, l’IBA a convoqué en urgence une conférence de presse totalement lunaire à Paris, en tordant le bras à une société d’événementiel. Attablés face à un parterre de journalistes pas tout à fait amadoués par la qualité du buffet – même si on ne dit pas non aux belles verrines quand on a bouffé pendant deux semaines de la pomme granny en salle de presse sur les sites olympiques – le PDG Chris Roberts et le docteur Ioannis Filippatos sont surplombés en arrière-plan par le visage du président de l’IBA, Umar Kremlev, en visio. Difficile de faire plus méchant de James Bond que ça. Confronté par des confrères algériens au cas Imane Khelif, le trio campe sur ses positions.

Superbe décor avec le visage géant d'Umar Kremlev, 10/10 sur l'échelle de l'improbable
Superbe décor avec le visage géant d'Umar Kremlev, 10/10 sur l'échelle de l'improbable - Capture d'écran

> Roberts évoque deux tests de genre effectués en 2022 et l’autre en 2023. « Les résultats des analyses de 2022 étaient peu concluants, aussi une nouvelle prise de sang a été faite juste avant le début des Mondiaux 2023. Les résultats sont arrivés après les demi-finales. Deux des boxeuses présentant des chromosomes pas en conformité avec les règlements de l’IBA, il a été décidé de les retirer de la compétition. Ces résultats ont été communiqués au Comité International Olympique qui n’en a pas tenu compte. »

> Filippatos, ancien président du comité médical de l’IBA, en remet une couche. « Parfois, on ne peut pas tout dire. Je dis que les résultats médicaux sanguins nous ont dit que ces boxeuses sont des hommes. Je n’étais pas là le jour où elles sont nées. Les résultats du laboratoire montrent qu’elles ont des caryotypes masculins. »

> La prise de parole d’Umar Kremlev fait basculer la conférence de presse dans le (géo) politique. Auréolé de symboles bibliques, ce proche de Poutine, qui se revendique bon chrétien, déborde sur le terrain des valeurs morales, dénonce une cérémonie d’ouverture dégoûtante et va jusqu’à traiter le président du CIO, Thomas Bach, de « sodomite en chef », après lui avoir reproché de tuer le sport féminin.

Umar Kremlev joue la partition du Kremlin

Par sa sortie, Kremlev trahit une intention à des années-lumière de la seule parité sportive qu’il prétend défendre, à savoir la promotion de valeurs anti-occidentales. « C’est une stratégie qui va bien au-delà d’Umar Kremlev, c’est une stratégie de l’Etat russe, expose Lukas Aubin, directeur de recherches à l’Iris et spécialiste de la géopolitique de la Russie et du sport. Je pense qu’il faut l’interpréter en tant que tel. Dans cette stratégie, plusieurs éléments reviennent régulièrement. L’idée que l’occident possède le sport mondial et qu’il faut le concurrencer, l’idée que l’occident diffuse des valeurs décadentes (LGBT, satanisme, etc.) par le biais du sport mondial. On l’entend d’un coup chez nous, mais ces discours sont hyper fréquents en Russie depuis plusieurs années. » Voilà bien longtemps que ces théories infusent dans les milieux réacs d'Europe ou des Etats-Unis, les prises de position de Meloni et Musk sur le cas Khelif en sont témoin.

La volonté russe de distiller sa doctrine par le sport a connu une franche accélération ces dernières années. il faut y voir une double frustration : d’abord l’ostracisme né du rapport McLaren sur un dopage d’Etat en Russie, puis celui lié à l’invasion de l’Ukraine en 2022, les deux ayant grandement contribué à l’affaiblissement du sport russe, pourtant essentiel au soft-power de l’Etat. L’IBA a de son côté une troisième dent contre le grand complot occidental : son éviction du giron olympique par le CIO en 2023, après avoir été suspendu en 2019. Las des scandales à répétition liées à l’arbitrage aux JO et scandalisé par la dette monumentale de l’instance, alors présidée, cerise sur le gâteau, par l’un des « leaders du crime organisé ouzbek », le Comité présidé par Thomas Bach avait décidé de confisquer la boxe olympique le temps que l’IBA fasse le ménage.

Même exclue des JO, l’IBA arrose ses boxeurs médaillés

Son nouveau leader, Umar Kremlev, s’était engagé à assainir la boxe amateur, mais son arrivée a rapidement posé la question de l’influence de Moscou et de la dépendance économique à Gazprom, jugée problématique par le CIO. Après Tokyo, ce dernier décide donc de garder la main sur le tournoi de Paris 2024. Furax, Kremlev portera l’affaire devant le TAS. L’action se traduira par un échec total : le tribunal a confirmé en avril dernier des carences en matière de transparence, d’arbitrage et de gouvernance. Dans le même temps une nouvelle fédération internationale voit le jour en 2023 (World Boxing) sous l’impulsion de plusieurs représentants des États-Unis, de la Grande-Bretagne, des Pays-Bas, de la Suède, de la Nouvelle-Zélande et des Philippines. L’Ouest contre l’Est, on a déjà vu ça quelque part.

Sur la question financière, l’IBA avait pourtant plus ou moins montré patte blanche en annonçant la même année la fin du partenariat avec le géant de l’énergie « pour le moment ». « Mais elle a également déclaré qu’elle souhaitait augmenter les "prize money", s’interroge Boris van der Vorst, membre fondateur de World Boxing, dans une interview à Flashscore. Le manque de transparence financière de l’IBA signifie que personne ne sait d’où elle tire son argent. »

Yu Ting Lin est également visée par les attaques de l'IBA et de certaines de ses adversaires au même titre qu'Imane Khelif
Yu Ting Lin est également visée par les attaques de l'IBA et de certaines de ses adversaires au même titre qu'Imane Khelif - Ulrik Pedersen/Cal Sport Media/S

La promesse d’une récompense pour les médaillés olympiques à Paris 2024 même en étant exclu de l’organisation de la compétition (90.000 euros pour l’or, 46.000 pour l’argent, 23.000 pour le bronze), illustre parfaitement la manière dont Umar Krelev et sa bande tiennent les rênes du noble art. « Je vais la garder, je vais mettre ça sur mon compte », souriait Djamili-Dini Aboudou en évoquant cette prime après sa défaite en demi-finale chez les poids lourds, synonyme de médaille de bronze. Angela Carini sera quant à elle récompensée « comme si elle était une championne olympique ». Une belle preuve de reconnaissance de la part de Kremlev envers ses pions, certains soupçonnant même l'instance d'avoir proposé de l'argent en amont à l'Italienne pour se « coucher » et provoquer le drama que l'on a vu.

La boxe olympique plus que jamais menacée de disparition

Reste désormais à savoir ce qu’il restera de la boxe amateur après ces Jeux olympiques. Par sa politique d’arrosage par l’argent, l’IBA entend garder avec elle une majorité de boxeurs et de fédérations et parasiter la dissidence incarnée par World Boxing. Celle-ci se rêve en future organisatrice des JO, mais plafonne à une trentaine de pays-membres. Or, le Comité olympique exige du futur organisateur de la boxe olympique qu’elle fasse consensus dans le milieu. Autrement, le CIO ne garantira pas la présence du noble art à Los Angeles 2028, faute de pouvoir organiser un nouveau tournoi aux JO « pour des raisons de gouvernance ». Le CIO a besoin d’une Fédération Internationale partenaire pour la boxe d’ici le début de l’année 2025. Bon courage.