JO 2016 : On a lu le rapport McLaren, et non, Tony Yoka n’a pas volé sa médaille d’or

BOXE Il confirme le système de corruption massif qui était jusque-là soupçonné, mais aucune preuve n'existe concernant la finale olympique du Français, qui a été étudiée parmi d'autres combats

Julien Laloye (avec N.C.)
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Tony Yoka lors des JO 2016 à Rio.
Tony Yoka lors des JO 2016 à Rio. — SIPANY/SIPA
  • L'avocat canadien Richard McLaren a rendu public ce jeudi son rapport d'enquête sur les soupçons de corruption dans la boxe lors des JO 2016. 
  • Ce rapport confirme un système ficelé en amont de la compétition, et pointe certaines rencontres «possiblement truquées».
  • La finale de Tony Yoka face à Joe Joyce, sur laquelle la presse britannique avait fait ses gros titres jeudi matin, a été inspectée, mais rien ne permet de remettre en cause son résultat. 

Grosse suée derrière la nuque en lisant nos confrères britanniques les plus éminents jeudi matin. Alors comme ça, Tony Yoka allait se faire déposséder de sa médaille d’or olympique à Rio, celle qui a tout déclenché, l’incroyable engouement médiatique pour son histoire Walt Disney avec Estelle Mossely, le contrat du siècle avec Canal, la conquête feutrée vers un éventuel titre des lourds, toussa toussa ?

C’était comme si c’était fait puisque la fuite émanait de Richard McLaren lui-même, l’homme qui fait trembler toutes les magouilleurs du monde sportif depuis qu’il a éclairé à la torche l’immense imposture des Russes aux JO d’hiver 2014. Missionné par le nouveau président de la fédération internationale de boxe (l’AIBA), soucieux de se faire bien voir du CIO, pour tirer les fils du scandale de Rio 2016, l’Eliott Ness canadien a rendu son rapport ce jeudi.

Les boxeurs et leurs entourages absolument pas en cause

Résultat : 152 pages charnues qui reviennent sur le complot en partie révélé par les médias ces dernières années. En résumé, un système de corruption massif des arbitres dits « 5 étoiles », les meilleurs du lot, orchestré d’en haut par le directeur exécutif – Français de son état civil – Karim Bouzidi, qui aurait favorisé quelques nations ciblées dont la Team Solide, repartie du Brésil avec six médailles, un bilan proprement stupéfiant. Précisons ici que cette « rumeur » d’une équipe tricolore bien lotie nous avait été confirmée à plusieurs reprises par des acteurs spécialisés, et que les boxeurs et leurs entourages ne sont absolument pas en cause.

Parmi les combats visés, la finale de Tony Yoka remportée face au britannique Joe Joyce, dans la dernière ligne droite de l’olympiade, alors même que tous les arbitres et juges 5 étoiles avaient été suspendus après une franche rigolade en finale des lourds quelques jours plus tôt. Thomas Bach, sensé remettre la médaille d’or, s’était carapaté furieux, et le président de l’AIBA avait fait fusiller tout le monde pour l’exemple. Bref, revenons à notre Yoka national, dont le rapport McLaren explique qu’il a trouvé « des problèmes en lien » avec la décision de lui accorder la médaille d’or.

Tony Yoka et Estelle Mossely à leur retour de Rio.
Tony Yoka et Estelle Mossely à leur retour de Rio. - ALAIN ROBERT/SIPA

Les problèmes en questions, quand on se coltine le rapport de A à Z, ressemblent plus à un enchevêtrement d’hypothèses plus ou moins vérifiables, et on ne dit pas ça par chauvinisme. En gros, la finale gagnée par le Français fait partie des 65 combats sur les 273 de la compétition qui ont donné lieu à une décision partagée des juges : parmi les cinq juges chargées de décider du vainqueur, dont trois seulement sont finalement retenus par tirage au sort après le combat, trois lui avaient donné la victoire, et deux l’avaient mis derrière Joyce. Avec un autre tirage, Yoka aurait donc pu être déclaré perdant, mais il aurait joué de malchance. Voici ce que nous dit Kevinn Rabaud, le DTN de l’époque :

Je vous invite à regarder le combat. Les Anglais devraient juste s’interroger sur leurs choix tactiques. C’était un combat très serré, et la stratégie de Tony était la mieux adaptée pour l’emporter. Ce n’était pas sa plus belle boxe, mais c’est celle qu’il fallait face à cet adversaire pour le faire déjouer. J’étais avec Alexis Vastine en 2008… Concernant la finale de Yoka, je ne vois pas comment on peut parler aujourd’hui de corruption ou de vol. »

Le rapport précise que le combat de Yoka fait partie des rencontres suspectes pendant l’olympiade. Toutefois, les enquêteurs, qui ont analysé tout son parcours, n’ont vu émerger « aucun modèle » de comportement suspect parmi les juges et arbitres retenus tout au long de sa quête.

Tout juste ont-ils concentré leurs efforts sur un combat d’un tour préliminaire (entre le Jordanien Iashaish et le Roumain Nistor) « qui aurait pu être arrangé pour permettre à Yoka d’arriver plus facilement aux combats pour les médailles », sans dégager de tendance nette. Il est donc totalement exagéré d’écrire que le Français pourrait se voir retirer sa médaille d’or au terme de la procédure, à moins que de nouveau éléments ne soient révélés dans les deux rapports à venir de l’avocat canadien et de son équipe.

Karim Bouzidi au coeur des accusations

Mais si McLaren met les formes, reconnaissant que « le comptage est tout à la fois un art et une science tout à fait subjectifs qui dépendent de l’angle du ring où les juges sont placés, ce qui le rend vulnérable par essence à la manipulation et aux soupçons », il ne mâche pas ses mots sur Karim Bouzidi, lequel n’a pas répondu à nos sollicitations. Ce proche de Brahim Asloum arrivé à la boxe par le biais de la Fédération algérienne au début des années 2000, est nommément accusé d’avoir « favorisé l’arrangement des rencontres » et ce dès les tournois de qualification aux JO de Rio, même si les « graines avaient été semées des années auparavant, au moins à partir des JO du 21e siècle ».

« Les juges et arbitres savaient ce qui se passait mais se conformaient au système de trucage. D’autres étaient incompétents mais voulaient continuer à être arbitre ou juge et étaient prêts à se conformer ou à fermer les yeux sur ce qui se passait », est-il ajouté.

Consignes et chantage

Ainsi, plusieurs juges et arbitres, dont la compétence avait été remise en cause en amont par plusieurs membres de l’AIBA dans des courriers exhumés par l’enquête, ont vu leur présence être validée à Rio par Bouzidi, le directeur exécutif, en dépit du bon sens. L’un des juges concernés, qui s’est révélé être le plus utilisé au Brésil (87 fois) a accepté de témoigner. Trong Vuong Nghia avance qu’il assistait tous les matins à une réunion avec les autres juges « trois étoiles », ou leurs grands frères « cinq étoiles » leur donnaient la couleur du vainqueur à venir en cas de combat serré dans la journée.

Un autre, qui a préféré rester anonyme, évoque des menaces à peine voilées lors des championnats d’Europe précédents de la part de ces mêmes « 5 étoiles », de mèche avec Bouzidi selon le rapport : « Trois collègues sont entrés dans ma chambre d’hôtel et m’ont fait comprendre que je ne donnais pas les bons scores, ça irait mal pour moi », raconte-t-il.

Quelques combats « qui lui restent en travers de la gorge » des Français aussi

Débarqué trois jours avant la fin des JO, Bouzidi a continué jusqu’à récemment à grenouiller à l’AIBA, selon nos confrères du Monde. Mais la Fédération française de boxe a toujours rappelé, à raison, qu’elle s’était contentée de jouer les bons élèves en amont, organisant par exemple plusieurs compétitions sur son sol afin de donner de la notoriété à ses athlètes avant les Jeux.

« La FFB n’a pas agi dans ces manquements, elle a surtout travaillé, avec l’encadrement technique, à préparer idéalement des athlètes, assure Kevinn Rabaud, qui pointe d’ailleurs plusieurs combats « qui lui restent en travers de la gorge » à Rio malgré le triomphe collectif : « On peut aussi se questionner sur certains résultats ».

Comme le pauvre Mourad Aliev, symbole d’une équipe tricolore totalement désemparée cinq ans plus tard à Tokyo, et pas toujours aidée par l’arbitrage, cette fois. L’AIBA, pourtant, n’y est pour rien. Tenue d’expier ses fautes, la fédération internationale n’avait pas été autorisée à organiser elle-même le tournoi olympique de boxe. Cela n’a pas changé grand-chose à l’affaire, au fond.