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Le très léger volant de badminton pèse lourd dans l’empreinte carbone

Badminton : Seize plumes, cinq grammes… Le très léger volant pèse lourd dans l’empreinte carbone

Hors terrainPlus de 3.500 volants (en plumes d’oie) devraient être utilisés cette semaine, à l’occasion des six jours de compétition des Internationaux de France de badminton organisés près de Rennes
Camille Allain

Camille Allain

L'essentiel

  • Un jeudi sur deux, dans sa rubrique « Hors terrain », 20 Minutes explore de nouveaux espaces d’expression du sport, inattendus, insolites, astucieux ou en plein essor.
  • Cette semaine, on s’intéresse à la question du volant en plumes, à l’occasion des Internationaux de France de badminton qui ont démarré mardi à la Glaz Arena de Cesson-Sévigné, près de Rennes, avec les meilleurs joueurs du monde.
  • Dans le monde du bad, l’ensemble des compétiteurs, y compris les amateurs, jouent avec des volants en plumes d’origine animale, sans que cela ne pose réellement question.

Trente secondes et deux points. C’est approximativement la durée de la carrière professionnelle de ce volant utilisé lors du match de mixte entre la paire coréenne Seo-Chae et le double danois Thyrri-Magelund. Disputé en trois sets accrochés, ce 16e de finale des Internationaux de France de badminton a été remporté par les Scandinaves en un peu moins d’une heure. Une heure au cours de laquelle 19 volants en plumes auront été utilisés. Un chiffre qui n’a rien d’anormal dans le tournoi qui se déroule d’habitude à Paris. Délocalisé à la Glaz Arena de Cesson-Sévigné, près de Rennes, l’événement offre un sacré spectacle. Jusqu’à dimanche, les meilleures joueuses et joueurs de badminton du monde s’affronteront dans l’espoir de conquérir ce tournoi doté d’un prize-money de 850.000 dollars, sponsorisé par Yonex. Pour la marque japonaise, ces six jours de compétition sont une occasion immanquable d’imposer ses propres volants.

L’an dernier, un total de 3.472 volants avaient été utilisés, soit 290 boîtes. Alors imaginez ce que cela donnera aux JO de Paris 2024. « Sur l’année, je ne saurai même pas dire combien on en passe. On s’entraîne deux fois par jour, on joue tout le temps. Ce n’est pas quantifiable. Je crois que ça choquerait », reconnaît Thom Gicquel. Lucide, le meilleur joueur de mixte français admet qu’il ne pense « presque jamais » à la quantité qu’il utilise. « On est des princesses, surtout moi. Dès qu’il y a un petit truc sur une plume, je le change. Parfois, on le fait même pour casser le rythme d’un match », concède-t-il. Sa partenaire Delphine Delrue reconnaît qu’elle y réfléchit parfois. « Le problème, c’est qu’on a grandi avec la plume et qu’on ne peut pas faire autrement. Aujourd’hui, il n’y a pas d’alternative pour nous », explique la joueuse de 24 ans, éliminée mercredi, aux côtés de Thom Gicquel, en 16e de finale des IFB. Précisons que les volants abîmés sont ensuite réutilisés pour des exercices d’entraînement ou donnés à des clubs.

Le double mixte français composé de Thom Gicquel et Delphine Delrue, ici lors de l'Open d'Allemagne en mars dernier, fait partie des meilleurs mondiaux de la discipline.
Le double mixte français composé de Thom Gicquel et Delphine Delrue, ici lors de l'Open d'Allemagne en mars dernier, fait partie des meilleurs mondiaux de la discipline. - I. Fassbender/AFP

Dix millions de volants jetés chaque année, dont huit millions en plumes

Le badminton n’est pas le seul à « consommer » ainsi des projectiles. Le problème du volant, c’est qu’il est très fragile et qu’il intègre une partie animale qui pèse lourd dans l’empreinte environnementale de ce sport. Conçu à partir de 16 plumes d’oie (plus qualitatives) ou de canard, le volant contient aussi du liège dans son bouchon, de la ficelle et une petite dose de colle pour maintenir le tout. Presque intégralement fabriqués en Asie, les projectiles capables de voler à plus de 400 km/h font l’objet d’une incroyable sélection avant de traverser le monde dans des cargos. Mais à quel prix ? Combien de volailles faut-il plumer pour satisfaire les exigences des badistes ?

En France, on estime que 10 millions de volants sont jetés chaque année, dont 8 millions en plumes et 2 millions en nylon. Il ne s’agit pas ici d’accabler mais de poser un constat. Plutôt réservée aux débutants et aux joueurs loisirs, la version plastique constitue la très grosse majorité des modèles vendus sur le marché européen. Plus résistant, ce volant en nylon a l’avantage de pouvoir durer un an. Mais il ne vole pas de la même manière, imitant la trajectoire d’une parabole. Inconcevable pour tous ceux qui tâtent un peu. Représentant de la marque Yonex en France, Patrick Lauret évalue à environ 70 % la part des ventes de plastique dans l’Hexagone.

Le volant en plastique (nylon) offre une durée de vie beaucoup plus longue mais sa trajectoire parabolique est jugée beaucoup moins performante par les adeptes du badminton.
Le volant en plastique (nylon) offre une durée de vie beaucoup plus longue mais sa trajectoire parabolique est jugée beaucoup moins performante par les adeptes du badminton. - C. Allain/20 Minutes

« L’Europe a une dominante de pratiquants loisirs, confie-t-il. Les compétiteurs ne représentent qu’un tiers du marché. C’est tout le contraire en Asie. Tout le monde y joue avec de la plume. Tous les élevages d’oies sont là-bas. » Imaginez un peu la quantité d’animaux qu’il faut fournir pour assouvir la passion de millions d’Indiens, de Chinois ou d’Indonésiens, complètement dingues de ce sport pourtant nommé en référence au château de Badminton, dans le comté de Gloucestershire, en Angleterre.

Plus de 200 millions de licenciés dans le monde

Dans la plupart des pays d’Asie, le badminton fait partie des sports les plus populaires et on estime à plus de 200 millions le nombre de licenciés dans le monde. La France a eu beau établir un record de plus de 200.000 licenciés l’an dernier, elle pèse bien peu dans cette économie mondiale. « Depuis l’épidémie de Covid-19, la pratique a littéralement explosé en Asie, c’est une folie », assure Patrick Lauret. Une aubaine pour la marque qu’il représente, qui fait turbiner ses usines de fabrication. Dans quelles conditions ? On ne va pas vous mentir, on l’ignore. A l’image des enseignes de prêt-à-porter, les marques communiquent peu sur leurs sites de fabrication, où la conception de ces volants reste encore très manuelle. Complexe, elle nécessite énormément de main-d’œuvre pour intégrer les seize plumes et nouer les fils qui les maintiennent. La vidéo de la marque anglaise RSL présentée ci-dessous vous en dira un peu plus sur la technique de fabrication. Mais pas sur les conditions de vie des animaux élevés pour être déplumés. Ni sur les conditions d’exercice des salariés.

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L’utilisation d’une source animale peut poser une question d’éthique à toutes celles et tous ceux qui les utilisent. D’ailleurs, peut-on être végan et jouer en compétition au badminton ? En France, l’ensemble des matchs officiels doivent se jouer en plumes si les adversaires sont classés au moins D9, ce qui équivaut à un petit niveau départemental. Comme ses frères et sa compagne, Vincent joue au badminton depuis tout petit dans la région rennaise. Adepte de la plume, il s’interroge beaucoup sur son usage depuis sa reconversion professionnelle dans la protection de l’environnement. « Les volants en plumes posent la question du bien-être animal. Comment sont-elles prélevées ? Il y a peu d’informations à ce sujet », estime le joueur amateur. Engagé, Vincent « limite au maximum sa consommation de plumes » et a pendant un temps opté pour des volants Qetzal. Créée en 2018 par un joueur qui se voulait plus respectueux de l’environnement, la marque française a depuis disparu.

De 20 à 50 euros la boîte de 12 volants

Cet échec est sans doute la preuve que dans le petit milieu du bad, la consommation de volants en plumes ne semble pas tellement questionner. Pour bon nombre de pratiquants, c’est davantage la question du prix qui freine l’achat. Pour une boîte de 12, il vous faudra compter entre 20 et 50 euros. Dans le budget d’un compétiteur assidu, avouez que cela peut peser lourd. « Je pense que bon nombre de joueurs amateurs passent trop vite à la plume. C’est évident que la plume et le nylon n’ont pas la même trajectoire. Mais bon nombre de gens peuvent largement s’amuser en restant au nylon. Notre curseur de niveau pour passer à la plume est trop bas », estime Yohan Penel.

Yohan Penel est le président de la Fédération française de badminton depuis 2020.
Yohan Penel est le président de la Fédération française de badminton depuis 2020. - C. Allain/20 Minutes

Élu en 2020, le président de la Fédération française de bad travaille au quotidien sur l’impact de son sport sur l’environnement. Une étude récemment publiée montrait que l’ensemble des pratiques générait 100 tonnes de déchets par an, réparties entre les volants, les cordages et les tubes. Très pratiqué dans le milieu scolaire, le badminton tente de mener des actions d’éducation auprès des clubs afin de les sensibiliser à ces questions, notamment auprès d’entraîneurs de jeunes qui voudraient trop vite lancer leurs poulains avec de la plume. « Ils ont tout le temps. Il faut rappeler que ce n’est pas une nécessité », insiste Yohan Penel.

Des tonnes de volants recyclés et transformés

Pour tenter de réduire l’impact environnemental, la nouvelle équipe à la tête de la fédération a noué un partenariat avec la société Compo’Plume. Basée à Remouillé, en Loire-Atlantique, la start-up est la seule en France à recycler les volants en plumes. Elle en sort du mobilier design comme des tables et de l’isolant, rien que par un procédé de broyage. « En 2022, on avait collecté 1,5 tonne de volants. Et pour 2023, on est déjà à 1,8 tonne. On sait que le gisement est énorme, sans doute de l’ordre de 40 tonnes par an », témoigne Emy Rivaud, l’une des trois salariées de l’entreprise.

Pour s’en sortir financièrement, Compo’Plume fait payer aux clubs le prix de la collecte, soit 27 euros pour un carton de 700 volants environ. « Certains en remplissent un par semaine. On pourrait sans doute en collecter beaucoup plus mais il faut que l’on trouve des débouchés derrière. » La petite entreprise ne pourra pas tout traiter. Des bénévoles nous ont confié que bon nombre de cartons étaient partis à la poubelle lors des championnats de France organisés en début d’année à Cesson-Sévigné.

En Asie, la question environnementale ne se pose même pas

La solution passera par les industriels et leur capacité à innover. Des volants hybrides décrits comme plus résistants ont bien été commercialisés, mais ils ne satisfont pas les compétiteurs. « S’ils me trouvent une solution, moi je suis preneur. Mais ce sera compliqué de changer. La plume, on connaît son bruit, son toucher. Je doute qu’ils puissent reproduire la même chose en synthétique », avance le numéro un français Thom Gicquel. « C’est aux marques d’innover pour nos licenciés. Il faut trouver des matériaux capables de reproduire la trajectoire dissymétrique de la plume qui fait que le volant freine et tombe », enchaîne Yohan Penel.

NOTRE DOSSIER HORS TERRAIN

Chez Yonex, on n’a pas encore opté pour l’hybride. Mais on assure que le sujet fait l’objet d’intenses travaux de recherche et développement. « Yonex a développé un volant avec des plumes de carbone qui a une durée de vie plus longue mais il n’a pas encore été lancé. À terme, je suis sûr qu’on aura du synthétique mais pour l’heure, le toucher est trop différent », reconnaît Patrick Lauret. Le représentant de Yonex en France nous rappelle au passage que nos considérations environnementales sont « très européennes » et que la question n’émerge sans doute même pas en Asie, où les marques peuvent continuer à écouler leurs tubes de volants par millions. « Je pense que la plume a encore un bel avenir », admet le représentant français. Pourquoi changer un produit qui se vend si bien ?