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Marathon : « Raccrochée à la vie » grâce à la course à pied, Anaïs Quemener a vaincu un cancer et rêve des JO de Paris
HORS TERRAIN•Double championne de France du marathon après avoir survécu à un cancer du sein, cette aide-soignante de 32 ans vient de réaliser à Berlin un chrono (2h29'01'') qui la place comme deuxième meilleure Française de la distance cette annéeJérémy Laugier
L'essentiel
- Un jeudi sur deux, dans sa rubrique « Hors terrain », 20 Minutes explore de nouveaux espaces d’expression du sport, inattendus, insolites, astucieux ou en plein essor.
- Cette semaine, nous vous proposons le portrait d’Anaïs Quemener, double championne de France de marathon (2016 et 2022), qui vient de réussir à Berlin le meilleur chrono de sa carrière (2h29'01'').
- Une sacrée « revanche sur la vie » pour cette aide-soignante ayant dû affronter un cancer du sein en 2015, à seulement 24 ans.
Anaïs Quemener reconnaît que lorsqu’elle a appris qu’elle était atteinte d’un cancer du sein, en août 2015, elle se trouvait « complètement dans le déni ». A tel point que pour sa première consultation médicale, cette aide-soignante alors âgée de seulement 24 ans a demandé au docteur Jean Denarnaud un délai pour commencer son traitement, afin qu’elle puisse participer au championnat de France de marathon du 25 octobre à Rennes. « Oui, vous pouvez très bien attendre novembre, vous ferez une très belle championne de France, mais en cercueil », lui a alors répondu l’oncologue et radiothérapeute à Tremblay-en-France, comme il le raconte dans Anaïs.
Ce poignant documentaire initié par Salomon, qui sponsorise l’athlète depuis un an, sera visible sur YouTube à partir de mardi prochain. La belle histoire par excellence, en plein Octobre rose, de la rémission d’une athlète extrêmement attachante. La réalisatrice Hélène Hadjiyianni, qui a suivi pendant trois mois Anaïs Quemener, à l’hôpital Jean-Verdier à Bondy (Seine-Saint-Denis) où elle travaille exclusivement de nuit, mais aussi sur les traces de ses racines familiales à La Réunion, résume ainsi ce sacré personnage d’1,51m : « Anaïs est le feu et le mouvement. Juste après le dernier Marathon de Paris, elle a couru le jour même 10 km, comme ça, par plaisir. C’est une femme fascinante et inspirante ».
« Quand j’allais courir, j’avais l’impression de ne pas être malade »
Car oui, Anaïs Quemener court de plus belle, au point d’être devenue depuis sa maladie double championne de France de marathon, avec un incroyable premier sacre… dès septembre 2016 ! « Un an plus tôt, c’était un gros coup dur pour moi d’apprendre que je ne participerai pas à l’édition 2015, confie l’intéressée. Mais dans ma tête, ce n’était pas la fin. Il était clair pour moi que je serai là en 2016. » Et ce au prix d’un combat contre le cancer traversé aux côtés de son père Jean-Yves, son entraîneur depuis toujours.
« On ne savait pas trop comment allait évoluer la maladie, comment j’allais réagir aux traitements, explique Anaïs Quemener. Mais tout ce que je savais, c’est que ce n’était pas envisageable pour moi d’arrêter de courir. Peu importe l’allure, la distance, que ce soit 2 ou 4 km, j’avais besoin de courir. Parfois, je ne pouvais même que marcher mais je sortais quand même. Car quand j’allais courir, je me sentais comme tout le monde, j’avais l’impression de ne pas être malade. C’est ce qui me raccrochait à la vie. Pourquoi quelqu’un qui a un cancer devrait absolument se reposer tout le temps dans son canapé ? Il est prouvé que le sport permet de limiter le risque de récidives, et les bienfaits de la pratique sportive sont évidents sur le plan mental. » »
Ancien champion de France militaire de cross-country, Jean-Yves Quemener se souvient avoir été tiraillé, au moment de suivre sa fille dans ses envies de sport tout au long de sa maladie. « La loi "sport sur ordonnance" [apparue en 2017] n’existait pas encore, et même si j’adaptais évidemment la pratique sportive à la forme d’Anaïs, j’étais regardé de travers », avoue-t-il. Notamment lorsqu’il accompagne Anaïs dès août 2015 sur une course dans la Somme, où elle avait prévu de s’aligner sur le 18 km, bien avant d’être au courant de son cancer. « Anaïs venait d’avoir sa première chimio, se souvient Jean-Yves Quemener. Heureusement que j’avais modifié sa distance pour la mettre sur le 10 km... D’un côté je n’aurais pas dû la laisser participer à cette course, mais comme elle s’était inscrite avant la maladie, je ne pouvais symboliquement pas l’empêcher de participer ce jour-là. » Si Anaïs avait tout de même remporté ce 10 km féminin, « elle avait perdu son sourire pendant cette période de maladie ».
« Il m’arrive de courir 150 km dans une semaine où je travaille 50 h à l’hôpital »
Un sourire qu’elle retrouve donc, plus éclatant que jamais, le 18 septembre 2016, après être devenue championne de France, record personnel à l’appui (2h55' contre 2h59' avant son cancer), six mois après la fin de ses traitements de chimio et de radiothérapie, et une opération chirurgicale. « J’avais envie d’une revanche sur la vie, c’est comme si j’avais tiré un trait sur le passé, décrit Anaïs Quemener. Il faut savoir que je ne repartais pas de zéro puisque je n’avais jamais arrêté de courir pendant toute ma maladie. Et puis pendant six mois, je ne pouvais pas travailler à l’hôpital car je n’avais pas de défense immunitaire. Mais comme je n’avais plus de traitement, j’ai pu beaucoup m’entraîner et revenir à mon niveau d’avant-maladie. Dans mon malheur, c’est la seule période de ma vie où j’ai pu m’entraîner, me reposer, et vivre comme une athlète de haut niveau. »
Car dans la foulée, elle a retrouvé son poste d’aide-soignante de nuit, avec son « équilibre de 5-6 heures de sommeil par jour ». Son emploi à temps plein se partage entre des semaines de 50 heures et de 20 heures, avec un créneau de sommeil habituel de 9 à 14 heures, après être rentrée de son travail à l’aube, en courant évidemment. « Il y a forcément une charge physique et mentale importante, concède-t-elle. Je n’ai pas le même quotidien que d’autres athlètes. C’est compliqué d’enchaîner mais ça reste un travail passion. L’avantage du sport et de la maladie, c’est que je connais bien mon corps et que je suis à son écoute. Il m’arrive de courir 150 km dans une semaine où je travaille 50 heures à l’hôpital. »
Elle n’est plus qu’à deux minutes des minima olympiques
Un rythme effréné qui ne l’empêche pas de monter en puissance sur la scène internationale, avec le soutien de l’atypique Meute Running à Mitry-Mory (Seine-et-Marne), « plus une famille qu’un club », qu’elle a créé avec son père et quelques amis en 2020, et dont elle est la vice-présidente. L’ancienne détentrice du record français du 10 km en cadettes améliore ses chronos à tout-va, entre son deuxième titre de championne de France, en novembre 2022 à Deauville (2h40'37''), puis le dernier Marathon de Paris en avril (2h32'12''). Avec des volumes de course allant jusqu’à 210 km par semaine le mois dernier, Anaïs Quemener a crevé l’écran comme jamais, le 24 septembre lors du Marathon de Berlin. Son temps canon de 2h29'01'' est la deuxième meilleure performance française de l’année sur cette distance de 42,195 km, et même la septième de l’histoire du marathon féminin français. De quoi envisager faire partie de l’aventure des Jeux olympiques de Paris 2024, non ?
« Ce temps record amélioré de trois minutes change un peu mes ambitions, avoue-t-elle. Je ne suis plus qu’à deux minutes des minima olympiques (fixés à 2h26'50''), donc oui, je pense sérieusement aux JO de Paris, alors que j’étais plus tournée vers ceux de 2028 jusque-là. Je suis un peu dans l’attente. » On a du mal à croire qu’après des Mondiaux d’athlétisme sans la moindre marathonienne française retenue, faute de minima atteints, Paris 2024 ne présentera que Mekdes Woldu (2h26'34''), la seule athlète tricolore à avoir atteint ces minima… Anaïs Quemener songe en tout cas à s’engager le 3 décembre à Valence (Espagne) pour tenter de rentrer dans ces minima, avant d’attendre un éventuel geste de World Athletics, puisque trois athlètes d’un même pays peuvent être retenus par discipline.
« La course à pied, une deuxième vie en parallèle »
Finalement, cette question serait-elle d’actualité si Anaïs Quemener pouvait bénéficier d’un statut d’athlète professionnelle auprès du ministère des Sports ? « C’est évident que par rapport à mon travail à temps plein, ma vie complètement décalée entre les horaires de nuit et mon alimentation compliquée à l’hôpital, il y aurait du temps à gagner si je ne travaillais pas, ou même moins. J’aimerais bien entendu pouvoir me concentrer uniquement sur mon sport, avec plus de temps pour m’entraîner et des phases de récupération. Mais j’ai les pieds sur terre : tout cela n’est pas possible pour l’instant si je veux payer mon loyer. La course à pied n’est pas mon métier mais un loisir, une deuxième vie en parallèle. »
NOTRE DOSSIER HORS TERRAINCelle qui martèle l’expression « Le sport comme thérapie », jusqu’à l’intitulé de sa page Facebook, ne va clairement pas lâcher sa passion sous prétexte qu’elle n’est pas soutenue financièrement par les institutions françaises (seulement par son sponsor Salomon). « Durant mon combat contre la maladie, j’ai reçu énormément de messages de soutien, indique Anaïs Quemener. Ça m’a fait beaucoup de bien et aujourd’hui, je vois que mon parcours booste plein de gens qui sont confrontés à des maladies. Je ne cours pas que pour moi et je n’ai donc pas le droit de me plaindre de quoi que ce soit. » Pas vraiment le genre de la maison, à en croire Hélène Hadjiyianni : « C’est une femme extrêmement forte, avec un amour total pour les siens et pour la course à pied ». On ne serait pas surpris qu’elle finisse par être l’une des belles histoires des JO de Paris.



















