Borussia Dortmund-PSG : Luis Enrique, un tacticien hors pair ou un coach poussé par un ego surdimensionné ?
football•Le coach du Paris Saint-Germain se démarque depuis le début de la saison par des changements constants et une foi inébranlable en sa méthode, même quand ça tangue sévère en Ligue des championsNicolas Camus
L'essentiel
- Le PSG se déplace sur la pelouse du Borussia Dortmund, mercredi soir, pour un match crucial quant à son avenir en Ligue des champions.
- Les Parisiens ont affiché de grandes lacunes lors de leurs deux premiers déplacements, à Newcastle puis Milan, sans que leur entraîneur Luis Enrique ne concède d’erreurs sur la stratégie adoptée.
- L’Espagnol est du genre sûr de son fait, pugnace, un coach aux ressorts complexes dont les choix ne sont pas toujours faciles à déchiffrer.
De notre envoyé spécial à Dortmund,
Les compos d’équipe de Luis Enrique, c’est un peu comme les calendriers de l’Avent. Une petite nouveauté à chaque fois qu’on ouvre une case histoire de conserver l’effet de surprise, et tant pis si on tombe sur le chocolat à la liqueur fruits rouges, équivalent dans notre esprit du 4-2-4 mode kamikaze imaginé à Newcastle. Le laborantin espagnol nous a habitués depuis le début de saison à ne jamais se trouver là où on l’attend au coup d’envoi des rencontres. Il prend apparemment plaisir à défier la logique qui semblait se dégager des sorties précédentes, et au matin du rendez-vous crucial pour l’avenir européen du PSG sur la pelouse de Dortmund, on ne peut s’empêcher de se demander quelle idée audacieuse (ou téméraire, selon la façon de voir les choses) a bien pu traverser son esprit torturé.
La volonté d’être acteur des matchs
Le questionnement n’est pas gratuit. Au-delà de la noyade à Newcastle (4-1), qui est le cas le plus emblématique, on pense à ces petites surprises disséminées à droite à gauche, à Vitinha ailier gauche face au Milan AC, à Soler défenseur latéral contre Strasbourg ou Le Havre, à Ramos totalement relancé contre Monaco puis remis au placard dans la foulée, ou à Danilo qui n’était pas vraiment au courant qu’il reviendrait directement comme titulaire pour le retour contre les Anglais après un mois sans jouer. Tout n’est pas à jeter, bien sûr, Vitinha figure parmi les meilleurs Parisiens depuis le début de saison, avec Hakimi, qu’on a souvent vu intégré avec bonheur au cœur du jeu. C’est juste que l’ensemble paraît un poil foutraque, sans réelle continuité, avec des joueurs qui semblent parfois déboussolés.
Enfin, si on pense ça, ça doit être parce qu’on ne comprend rien. Luis Enrique, qui déteste les journalistes de longue date (son transfert éventé du Real au Barça en 1996), manque rarement une occasion de rappeler que le seul qui peut saisir ce qu’il met en place, c’est lui. Pas mécontent de son équipe malgré deux bouillies contre Newcastle, désabusé par les 25 premières minutes lors de la victoire 3-0 contre le Milan AC au Parc, irrité par Mbappé un jour de triplé face à Reims, l’Espagnol est un homme de contre-pied, qui aime être considéré comme un vrai acteur des matchs. Quitte à en faire trop et à jouer contre son camp, comme il a été reproché à Pep Guardiola après ses coups tactiques aussi improbables que désastreux en Ligue des champions avec Manchester City ?
Energie, engagement et honnêteté
« Il s’inscrit dans cette lignée, estime Julien Mette, jeune entraîneur (41 ans) passionné de tactique, ancien sélectionneur de Djibouti. Pour lui, un bon entraîneur est un entraîneur qui fait un coup tactique que personne n’avait vu. On n’est plus dans l’ère du management à la Mourinho, mais dans celle de l’innovation perpétuelle, ce que recherche aussi Nagelsmann (le sélectionneur allemand, ancien coach du Bayern) par exemple. Luis Enrique entre totalement là-dedans, mais son entêtement peut parfois le perdre. » Comme avec l’Espagne à la dernière Coupe du monde, par exemple.
Dans le livre El metodo Luis Enrique, les auteurs Lluis Lainz et Marti Perarnau apportent des éléments qui permettent d’éclairer le personnage. Et de mieux comprendre sa façon de manager, subtil mélange entre son fort caractère et la manière dont il a été élevé au football. Un de ses formateurs lorsqu’il a passé ses diplômes d’entraîneur, interrogé dans l’ouvrage, dit notamment de lui : « Il y a trois aspects importants dans la personnalité de Luis Enrique : une grande énergie, qui se reflète dans chaque travail qu’il accomplit, un très haut niveau d’engagement et un attachement viscéral à l’honnêteté. Il défend ses idées jusqu’aux ultimes conséquences. »
Homme entier et entêté, le natif de Gijon est issu (comme Guardiola) d’une école de pensée qui veut que l’entraîneur soit un vrai maître tacticien, appelé à laisser une trace dans l’histoire de jeu (Leo Beenhakker, Rinus Michels, Johan Cruyff, Louis van Gaal, Carles Rexach). Sa conférence de presse de présentation lorsqu’il a pris en main le Barça à l’été 2014 constitue à ce titre un formidable manifeste de sa vision : « Les schémas sont des dessins tactiques dans lesquels vont évoluer les joueurs en fonction de ce qui se passe sur le terrain, de ce que nous voulons. Une ligne de trois, quatre ou cinq pourra apparaître soudain, selon nos intérêts, avait-il expliqué. Je veux que vous puissiez voir des choses qui vous font dire que l’équipe travaille dur et veut jouer le match, que ce soit à domicile ou à l’extérieur. »
Autrement dit, la patte du patron doit être sensible. D’où une grande variété d’approches et un turnover important à chaque rencontre, même si le schéma et les joueurs choisis lors de la précédente ont donné satisfaction. Une marque de fabrique déposée dès ses débuts à la tête de la réserve du Barça en 2008 et retrouvée partout où il est passé ensuite, à la Roma, au Celta Vigo, et encore davantage sur le banc du grand FC Barcelone, où il a dû trouver un moyen de se démarquer de l’héritage laissé par Guardiola.
« Il n’a jamais voulu accepter que Totti soit plus important que lui »
Ça ne s’est jamais fait sans heurts, Luis Enrique n’hésitant pas à marquer son territoire avec des choix forts qui ne l’ont pas aidé à vivre dans un climat serein. Deux épisodes pour illustrer ce travers : la sortie de l’emblème Francesco Totti lors d’un barrage d’accès à la Ligue Europa (finalement perdu) dès sa prise de fonction à Rome en 2011, qui a tendu les relations dans le vestiaire et avec les supporteurs, et la mise à l’écart de Lionel Messi et Neymar au coup d’envoi d’un match contre la Real Sociedad tout début janvier 2015, avec à la clé une défaite ayant entraîné (plus ou moins directement) les départs du directeur sportif Andoni Zubizarreta et de son adjoint Carles Puyol.
On entre là dans la complexité du personnage. Cette volonté d’avoir le contrôle sur tout et d’être la seule tête qui dépasse peut être perçue comme un signe de détermination sans faille, de respect des normes et des règles, ou comme l’expression d’un ego surdimensionné. « Il dégage à la fois cette conviction forte que ce n’est qu’avec le travail et l’engagement de tous que les objectifs fixés dans son projet seront atteints, et se laisse parfois emporter par des impulsions ou des idées trop rigides », écrivent ainsi Lainz et Perarnau à son propos. Avant de citer un ancien joueur de la Roma qui n’a pas vraiment apprécié ses méthodes : « Il n’a jamais voulu accepter que Totti soit plus important que lui et même que le pape ici. »
Le problème dans tout ça est que l’Espagnol n’a jamais pu compter sur les médias pour expliquer sa vision des choses, dont une grande majorité de techniciens considère pourtant qu’elle est brillante par bien des aspects. Là où certains voient dans ses changements permanents des tâtonnements, on peut au contraire déceler un chemin vers l’excellence parfaitement balisé, où tout est anticipé, calculé.
Son fameux turnover remplirait ainsi trois fonctions, selon les deux journalistes qui ont enquêté sur sa méthode : masquer la mise à l’écart de certains joueurs pour manque d’implication à l’entraînement (ce qui arrive apparemment plus souvent qu’on ne croit), donner à chacun l’opportunité de développer sur le terrain les concepts élaborés lors des séances et enfin doser les efforts pour que l’équipe tourne à plein régime en avril-mai, quand il faut aller chercher titres et trophées.
« Peut-être illisible pour les supporteurs, mais aussi pour les adversaires »
« C’est une question de management plus que de tactique, appuie Julien Mette. Au PSG, les changements se font surtout sur la ligne d’attaque. Il y a une forte concurrence, peut-être que pour Ramos par exemple il se dit après Monaco que c’est bon, il est en confiance, alors il décide de faire jouer Lee Kang-In et Barcola sur les matchs suivants pour qu’eux aussi la trouvent et s’intègrent. Son objectif est d’avoir toute son armada au top pour devenir invincible, et d’être imprévisible. C’est peut-être illisible pour les supporteurs, mais alors ça l’est aussi pour les adversaires. Quand tu joues le PSG, tu ne sais jamais ce qu’il te peut te sortir. »
Il ne faudrait donc voir dans cette première partie de saison du PSG, marquée par une fébrilité en phase de poule de Ligue des champions inédite sous QSI, qu’une période d’expérimentations pour rouler sur tout le monde dans quelques mois. Avec le risque, non négligeable ce mercredi matin, que ce soit en Ligue Europa. Tout le monde a hâte de voir les choix de Luis Enrique pour que ça n’arrive pas. Nasser Al-Khelaïfi a fait le déplacement à Dortmund pour ouvrir lui-même la petite case du 13 décembre de son calendrier de l’Avent personnel.


















