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« Les stades sont là, pas les hôpitaux »… Colère, manif et boycott au Maroc

Maroc : « Les stades sont là, mais où sont les hôpitaux ? »… Vagues de protestation et appel au boycott de la CAN

manifestationsDepuis plusieurs jours, de nombreux rassemblements sont organisés dans plusieurs villes marocaines pour réclamer des réformes rapides des secteurs publics de santé et éducatifs
Maroc : La Gen Z se mobilise pour réclamer un meilleur accès aux services publics
Antoine Huot de Saint Albin

Antoine Huot de Saint Albin

L'essentiel

  • Depuis samedi, dans toutes les grandes villes du Maroc, des manifestations lancées par le collectif GenZ 212 réclament des réformes des secteurs publics de la santé et de l’éducation.
  • Les manifestations ont commencé après le décès de huit femmes lors d’accouchements par césarienne à l’hôpital Hassan-II d’Agadir, surnommé « l’hôpital de la mort ».
  • Le mouvement de protestation, initialement pacifique, a dégénéré avec une forte répression policière, et les manifestants appellent désormais au boycott de la Coupe d'Afrique des nations qui débute le 21 décembre, estimant que « la santé, l’éducation, la justice sociale viennent avant le Mondial et la CAN ».

C’était une belle et grande fête, une date importante dans l’histoire du football marocain qui, d’un seul coup, le 5 septembre dernier, s’est qualifié pour la Coupe du monde 2026 en battant le Niger et a inauguré en grande pompe son nouveau petit bijou : le stade Moulay-Abdellah à Rabat. Un chef-d’œuvre de 70.000 places, des loges par dizaines, des sièges rouges à vous en faire perdre la vue pour accueillir, comme il se doit, la Coupe d'Afrique des nations cet hiver et le Mondial en 2030.

Sauf que, un mois plus tard, le festival son et lumière a disparu, les yeux ébahis se sont fermés et les préoccupations sportives sont passées au second plan. L’arène flambant neuve est devenue, à son insu, l’un des symboles de la grogne de la jeunesse marocaine qui dénonce, entre autres, des dirigeants prêts à investir des milliards dans les infrastructures sportives et l’organisation de compétitions internationales plutôt que dans les services de base.

« L’hôpital de la mort » à Agadir

« Les stades sont là, mais où sont les hôpitaux ? », entend-on ainsi régulièrement dans les manifestations dans les grandes villes du pays depuis samedi. Tout est parti, il y a quelques semaines, du décès de huit femmes à l’hôpital Hassan-II d’Agadir qui venaient accoucher par césarienne. « Les manifestations qui ont suivi ce drame à l’hôpital de la mort n’ont abouti qu’à de nouvelles promesses mensongères et à un mépris habituel, dénonce Younès, 23 ans, présent dans les rues. Cela a profondément indigné les Marocains. »

Dans le viseur dans un premier temps, le ministre de la Santé Amine Tahraoui, parachuté à ce poste, selon les manifestants, pour avoir été dirigeant de l’entreprise de la femme du Premier ministre, Aziz Akhannouch. Avant que de plus gros rassemblements pacifiques envahissent quotidiennement les grosses villes depuis le 27 septembre à l’appel d’un collectif de jeunes créé sur les réseaux sociaux, et notamment Discord, sous le nom de GenZ 212 (contraction de Génération Z et de l’indicatif téléphonique du Maroc) qui réclame des réformes rapides des secteurs publics de santé et éducatifs.

« Les jeunes rêvent d’une vie digne pour eux et leurs proches, analyse Abderrahim Bourkia, professeur et sociologue à Casablanca. Ils ne sont pas déconnectés de ce qui se passe autour d’eux : cherté de la vie, précarité, manque d’opportunités et disfonctionnement administratif. Ils portent en eux nos frustrations et nos aspirations, celles d’un système éducatif, social, économique et culturel et un système de santé qui peine à accoucher de solutions justes, concrètes et pertinentes pour tout un chacun. »

Répression policière et morts

« Le cadre était clair, on n’est pas contre le système, on n’est pas contre le gouvernement, on défend nos institutions, nous voulons seulement dire que nos priorités en tant que Génération Z sont l’éducation, la santé publique et l’équité sociale, reprend Mehdi, qui était encore au Maroc le week-end dernier. De samedi au lundi les participants n’ont commis aucun acte de violence ni de destruction, mais les forces publiques dès le premier jour ont commencé à réprimer les jeunes. »

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Des jeunes, parfois mineurs, ont été embarqués aléatoirement par la police, des rassemblements ont été interdits dans certaines villes comme Casablanca avant que de nombreux débordements n’éclatent ces derniers jours : des banques et des commerces ont été pillés et saccagés, des voitures des forces de l’ordre ont foncé dans la foule, des manifestants pacifiques ont été tabassés par une sorte de Brav-M locale et trois personnes ont été tuées mercredi soir alors qu’elles tentaient, en groupe, de prendre d’assaut un poste de gendarmerie dans le sud du pays.

Après plusieurs jours de silence, le gouvernement, via les partis de la majorité, a déclaré lundi comprendre les revendications sociales et être prêt à y répondre par le dialogue et des réformes. Le roi Mohammed VI est resté, pour le moment, silencieux. « Le jour même d’une protestation, nous avons appris que le prince héritier Moulay El Hassan inaugurait un centre équestre, ce qui prouve que les chevaux passent avant le peuple », s’énerve Younès.

Appel à boycotter la Coupe d'Afrique des nations

« Nous avons besoin d’investir dans le capital humain pas dans les infrastructures, reprend Mehdi. La santé, l’éducation, la justice sociale viennent avant le Mondial et la CAN. » A tel point que de nombreux appels à boycotter la Coupe d'Afrique des nations, qui débute le 21 décembre au stade Moulay-Abdellah, ont été relayés. « L’État adopte toujours une approche oppressive et le boycott est l’une des priorités, ajoute le jeune homme. Et si vous voyez des stades pleins, soyez sûr que ce sont des personnes rémunérées par le gouvernement. »

« Je ne pense pas que ce soit une vraie menace, tempère Abderrahim Bourkia. Au contraire, les Marocains veulent la CAN 2025. Il y en a qui cherchent à faire de la récupération et de la politique, car les élections s’approchent. » Au milieu se retrouvent les joueurs qui, après quelques jours sans commentaires, ont fini par prendre position en faveur des manifestants sur les réseaux sociaux, à l’image de Nayef Aguerd, le défenseur de l’OM :

Sur Instagram, cette photo est largement partagée par le peuple marocain.
Sur Instagram, cette photo est largement partagée par le peuple marocain. - Instagram

« Je suis de tout cœur avec tout ce qui se passe au Maroc. Les exigences des jeunes et des personnes âgées dans les domaines de la santé et de l’éducation sont la base de tout pays fort. Des exigences légitimes, reflétant leur amour véritable pour leur pays et leur désir de voir notre pays progresser et prospérer. »

Des millions dépensés pour des stades

Des prises de position qui peuvent avoir un poids au plus haut niveau de l’État ? « Si les joueurs étaient réellement attachés à leur pays, ils le défendraient non pas par une simple story publiée sur Instagram », grogne Younès. « Pour moi, le soutien c’est toujours une bonne chose, mais ils n’ont aucun impact réel. Le fait de dire “on est avec vous” ne se traduit pas en action de la part de la Fédération ou du ministère », ajoute Mehdi.

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Un ministère des Sports et de l’Education qui s’est gargarisé de voir son budget en nette hausse en vue des deux prochaines compétitions. Mais, avec environ 500 millions d’euros dépensés pour le stade Moulay-Abdellah à Rabat et un autre demi-miliard pour le Grand Stade Hassan-II de Casablanca (livré en 2028), qui deviendra le plus grand stade de foot du monde avec une capacité de 115.000 places, c’est encore l’éducation qui en a pris un coup. CQFD.