«Le reflet d’un malaise de la jeunesse»… Au Maroc, les ultras vus comme porte-voix de la contestation sociale

FOOTBALL Les supporters de clubs marocains donnent de la voix sur les problèmes socio-économiques dans le pays…

Antoine Huot

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Les Ultras du Raja Casablanca.
Les Ultras du Raja Casablanca. — Fadel Senna / AFP
  • Les ultras marocains sont nombreux à protester sur des thématiques socio-économiques, culturelles…
  • Même si leur activité a été de nouveau autorisée au début de l'année, les ultras sont encore énormément surveillés par les autorités. 

« Dans ce pays, on vit dans un nuage sombre. On ne demande que la paix sociale (…). Ils nous ont drogués avec le haschich de Ketama [une région au Maroc], Ils nous ont laissés comme des orphelins, à attendre la punition du dernier jour. Des talents ont été détruits, détruits par les drogues que vous leur fournissez. Comment voulez-vous qu’ils brillent ? Vous avez volé la richesse de notre pays, les avez partagées avec des étrangers. Vous avez détruit toute une génération… »

Non, ce n’est pas l’allocution d’un homme politique en campagne pour gagner un poste de député. Ce n’est pas, non plus, les paroles du dernier album de Benjamin Biolay. C’est le cri du cœur de milliers de supporters du Raja Casablanca, qui reprennent ensemble F’bladi delmouni, un chant lancé par les ultras Eagles à la suite de l’arrestation par les autorités de plusieurs de leurs membres.

Depuis le mois d’avril, les ultras sont de retour dans les stades marocains – les incidents violents et la mort de deux supporters du Raja, lors du derby face au Wydad en mars 2016, avaient déclenché l’interdiction des activités des groupes au niveau national. Alors, ils en profitent pour faire passer des messages. Mais ça ne date pas d’aujourd’hui.

« Ça remonte aux Printemps arabes, explique à 20 Minutes Abderrahim Bourkia, journaliste et sociologue, membre du Centre marocain des sciences sociales de Casablanca et chercheur au Laboratoire méditerranéen de sociologie LAMES Aix-Marseille. Il y avait des chants, notamment ceux du Raja Casablanca, qui pointaient déjà du doigt le gouvernement et les ministres: "Le virage du sud magana a le verbe tranchant et venimeux, déteste le gouvernement. On a un seul roi, Mohammed VI, et les autres sont des voleurs qui nous méprisent. Ils remplissent leur porte-monnaie avec l’argent des pauvres". C’était en 2011, lors du mouvement du 20-Février, où tout le monde était mobilisé dans les rues. Depuis ces années, les cris des supporters ne s’adressent pas uniquement aux responsables des clubs, mais aussi aux sujets qui les concernent tous les jours. »

« Pas évident de protester dans les rues »

En effet, les choses sont allées crescendo. Les contestations grimpent, et le stade paraît le meilleur endroit pour pouvoir exprimer son avis sur des questions socio-économiques, culturelles… « Même si les ultras se veulent apolitiques, on parle très souvent de politique dans les chants, nous raconte Yassine ancien membre du groupe ultra Green Boys du Raja entre 2009 et 2014. C’est aussi lié à notre histoire, un club fondé par les syndicats. L’année dernière, un autre chant évoquait aussi l’éducation des gens. » C’était en mars-avril, avec des étudiants de l’OFPTT (Office de la formation professionnelle et de la promotion du travail) vêtus de leurs blouses blanches qui reprenaient : « Vous ne voulez pas qu’on fasse des études, vous ne voulez pas qu’on travaille et vous ne voulez pas qu’on soit conscient. Vous voulez qu’on soit docile et résigné, comme la tâche serait facile pour nous dominer et nous gouverner. »

Alors, pourquoi ne pas transposer ces manifestations dans la rue ? Réponse de Yassine :

La jeunesse pense, à tort ou à raison, je ne sais pas, qu’ils n’ont pas le droit de s’exprimer librement. C’est dans ce sens que les ultras trouvent un peu de liberté dans le stade. Car au Maroc, ce n’est pas évident de protester dans les rues. Il y a une peur qui est historique, donc les jeunes évitent de protester dans les rues. Ce type de contestations dans les stades, selon moi, c’est pour éviter les arrestations. Aujourd’hui, les jeunes peuvent s’exprimer librement sur les réseaux sociaux, mais dans la vie réelle, c’est que dans les stades. »

Plusieurs arrestations parmi les ultras

Dernièrement, pourtant, les Matadores, un groupe ultra du Mogrheb Atlético Tetouan, se sont fait remarquer pour avoir défilé dans les rues, avant le match contre le Kawkab de Marrakech, à la suite du décès d’Hayat. Cette jeune étudiante de 19 ans a été tuée par les tirs de la Marine marocaine, fin septembre, alors qu’elle se trouvait à bord d’une embarcation clandestine en route pour l’Espagne.

Sur Facebook, le groupe ultra exhortait ses membres à se vêtir de noir, « comme une espèce de protestation contre la politique de répression et d’assassinat menée par l’Etat contre son peuple ». Si tout s’est bien déroulé avant le match, quelques débordements ont éclaté après la rencontre. Soufiane al-Nguad, 32 ans, qui avait publié cet appel sur le réseau social, a été condamné à deux ans de prison ferme pour « outrage au drapeau national », « propagation de la haine » et « appel à l’insurrection civile », selon son avocat Jabir Baba.

« Les Matadores ont subi une importante répression », confirme Nabil, membre de ce groupe ultra. Dix-neuf supporters âgés de 14 à 23 ans ont également été jugés à Tétouan pour « outrage au drapeau national », « manifestation non autorisée » et « destruction de biens publics et privés », pour avoir manifesté le soir du même match. Ils avaient été arrêtés peu après pour avoir brandi des drapeaux espagnols et crié des slogans comme Viva España. Ils avaient aussi manifesté sur le chemin du stade en appelant à « venger Hayat ».

A Agadir, un tribunal a disculpé, début octobre, quatre membres des ultras poursuivis pour avoir brandi le drapeau espagnol. Leur avocat, Mustapha Ouajine, a salué une « décision juste et équitable », ne voyant « aucun outrage » dans le fait de brandir le drapeau espagnol dans un stade de football.

Pas de grosses alliances prévues

Même si cela n’a pas été fait de manière officielle, ces manifestations publiques ont été saluées par les membres d’autres groupes. « Beaucoup de groupes ultras se sont retrouvés dans ces discours, indique Abderrahim Bourkia, qui a aussi écrit Des ultras dans la ville. Pareil pour les paroles du chant du Raja Casablanca, qui a eu de bons échos, car ce sont des sujets qui parlent aux gens. » Les ultras parlent de ce qui les concerne, de la jeunesse qui n’a aucune perspective, de la frustration engendrée dans cette société où ils se sentent exclus. A Kénitra, il y a ainsi eu des chants contestataires contre la remise en place du service militaire obligatoire. « Les jeunes marocains ne se sentent pas concernés par ça. Ils aiment bien leur pays mais ne se sentent pas prêts pour faire leur service militaire, ajoute le sociologue. Les chants dans les stades sont le reflet d’un malaise de la jeunesse. »

Si les groupes ultras y vont chacun de leur revendication, on ne devrait pas assister à une alliance de tous les groupes ultras, pour que leurs propos aient plus de poids. « Chaque groupe proteste à sa manière au niveau des revendications sociales, assure Yassine. Ce n’est pas une question de rivalité, mais l’Etat et la sécurité nationale devraient empêcher ça s’ils sentent que ça se met en place. Quand ça parle de politique et de société, c’est dangereux pour le noyau dur des ultras. Il n’y a pas de cadre juridique et on peut se faire arrêter à n’importe quel moment, juste parce que tu as chanté un truc contre la loi ou l’Etat. » Une impression partagée par Nabil : « Les autorités ne veulent pas que les associations ultras parlent de politique, parce qu’elles représentent les voix du peuple. Du coup, elles essaient de les faire taire. »