De la Lucarne à la CAN des quartiers, le foot de rue entre émancipation et marchandisation

FOOTBALL Porté par des phénomènes comme la Lucarne ou la CAN des quartiers, le football de rue séduit de plus en plus les marques. Une occasion entrepreneuriale pour quelques-uns, une réappropriation du milieu urbain pour d’autres et la dénaturation d’un phénomène social pour tout le monde

William Pereira
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La Lucarne surfe sur son succès et est devenue une marque à part entière
La Lucarne surfe sur son succès et est devenue une marque à part entière — La Lucarne

La banlieue influence Paname, Paname influence le monde. La veille de la démonstration d’impuissance de la préfecture de Paris en featuring avec les équipes de sécurité du Stade de France en marge de la finale de la Ligue des champions, se tenait un tournoi pour célébrer un savoir-faire local plus glorieux : le foot de rue francilien. « Un gros événement histoire de montrer qu’on a les plus grosses pépites du monde », comme le tweetait Walid Achechour, voix de l’After Foot et instigateur du tournoi Grand Paris. Le principe ? Huit équipes – une par département – de cinq joueurs (et deux remplaçants) s’affrontaient sur le playground ZZ 10, à Saint-Denis pour des places pour Liverpool-Real, dans une ambiance très underground avec la bénédiction d’Adidas et sous les yeux de Zinédine Zidane en personne.



Quelques jours plus tôt, Prime Video annonçait la diffusion sur sa plateforme de la finale de la Coupe nationale des quartiers (le 2 juillet à Créteil). L’aboutissement d’un phénomène né à Créteil trois ans plus tôt à l’occasion de la Coupe d’Afrique des nations, la désormais bien célèbre CAN des quartiers. Une appellation qui n’avait plus lieu d’être, d’après Moussa Sow (aucun lien), figure du tournoi et salarié à la Croix Rouge dans la vraie vie. « On l’a renommée parce que l’appellation CAN appartient à la CAF. Donc on a décidé de faire de notre coupe de France des quartiers. En 2019, c’était la CAN parce qu’il y avait la vraie CAN, là, c’est une année de Coupe du monde, donc on élargit. Ça nous a aussi permis d’intégrer naturellement l’équipe de France mais aussi des communautés comme le Portugal ou l’Italie, pour qui il y a eu de la demande.  » Petite revanche sur l’histoire : à l’inverse du foot pro, les Bleus ont du mal à attirer les meilleurs talents de Créteil, qui préfèrent défendre les couleurs de leurs origines ou celles de leurs parents.

Un mariage de raison avec les grandes marques

A mi-chemin dans la frise chronologique du buzz, la lucarne d’Evry a elle aussi bien grandi. D’un Saint-Jacques-de-Compostelle pour footeux, cf la venue de Nenê au quartier des Pyramides, la fenêtre la plus célèbre d’Île-de-France s’est transformée en aventure entrepreneuriale incubée à la Station F (13e arrondissement de Paris). Et elle voyage à son tour. Récemment aperçue au pied de la tour Eiffel, ou encore au Stade de France, la réplique mobile de la lucarne fait son tour de France depuis octobre 2021.

« Il ne fallait pas garder égoïstement tout ça à Évry, déclarait Mala, un des deux associés à avoir fait fructifier le projet à France Bleu, on voulait partager ces valeurs dans toute la France. » Et puis prendre un petit billet, tant qu’à faire : trois packs de location sont disponibles dès 4.500 euros pour les villes ou particuliers qui souhaiteraient la louer. Une belle somme, même si les instigateurs du projet peinent encore à se rémunérer.



Dénominateur commun des trois aventures « urbaines », les grandes marques continuent d’exploiter un filon dont la source remonte au stade de Kylian Mbappé à Bondy et le playground des possibilités de Paul Pogba à Roissy-en-Brie (Adidas). La marque aux trois bandes vantait à l’époque « un lieu de partage, de lien social pour les communautés locales et les associations qui l’utiliseront afin d’inciter à la pratique d’un jeu plus inclusif et égalitaire. » Si l’initiative privée est saluée par la street, notamment parce qu’elle permet une exposition médiatique sans équivalent – la lucarne a fait son caméo dans une pub où figure Lionel Messi – elle met aussi en cage la transversalité de ces initiatives. Moussa Sow :

« Il y a du positif et du négatif. Ça va ouvrir la porte à plein de jeunes pour entreprendre. Mais ont-ils vraiment la main sur ces trucs-là ? Est-ce que ce sont les marques qui leur disent quoi faire ? Nike nous a apporté des maillots mais demain si je veux faire venir les gars de La Lucarne je ne peux pas, car c’est Adidas [à l’inverse, la Lucarne a participé au tournoi Grand Paris, logé à la même enseigne] C’est trop contraignant. Ces marques, il ne faut surtout pas qu’elles nous bouffent. Ça doit être win-win. Associez-vous avec nous, et apportez-nous votre aide. »

Marchandisation et professionnalisme

Dans cette idée, la Coupe nationale des quartiers travaille avec un de ses sponsors, Heetch en mettant en place des formations VTC (Véhicule de tourisme avec chauffeur) pour les jeunes et en faisant de la mise en relation avec d’autres entreprises. « Il faut que ces partenariats aient du sens. » Professeur agrégé d’EPS et auteur de L’envers du stade. Le football, la cité et l’école, Maxime Travers regrette toutefois une « récupération économique » du foot de rue. « La lucarne, c’est une idée fantastique et c’est dommage que cet objet-là passe d’une valeur d’usage à une valeur marchande. C’est même gravissime. »

A la marchandisation du football de rue s’ajoute d’une forme de professionnalisation. Pour sélectionner leurs gars, les capitaines d’équipe du tournoi Grand Paris se sont mus en scouts et coachs d’un mois. Nicolas, alias Booska Colombien, était l’un d’eux : « j’ai organisé un five dans le 92. Pour faire le tri, j’ai publié un lien menant à un formulaire et ai incité les gens intéressés à postuler à cette détection. En fonction des cases remplies (amateur, pro, semi pro), on faisait un tri. On a appelé 20, 25 personnes pour les détections, je les ai regardés jouer, jusqu’à en dégager 7 joueurs. » Idem pour la Coupe nationale des quartiers, avec un nombre minimum de joueurs originaires de Créteil, avec pour objectif de ne pas dénaturer l’idée de base.

« Des vrais recruteurs qui viennent à la CAN des quartiers »

Pour Maxime Travert, le foot de bas d’immeuble est forcément travesti dès lors qu’il est encadré, car il perd toute sa spontanéité hors du contexte de la vie de quartier.

« Dans les cités, on s’oppose pour se poser, pour exister et donner du sens et une consistance à son existence le temps d’une partie. On s’emmerde, on se fait chier, on se fait une partie de foot et on a l’impression d’exister [c’est précisément de cette manière que naît la Lucarne]. Dans la compétition, à l’inverse, on s’oppose pour s’imposer, et ce qui donne du sens à toutes les manifestations organisées, c’est le résultat. Il y a deux registres de pratiques. On s’écarte de l’essence même du football de rue : le duel, éliminer avec élégance un adversaire de circonstance. A la Courneuve, j’avais des gamins qui au lieu de marquer quand ils arrivaient devant la cage, attendaient que le défenseur revienne pour l’éliminer. Le joueur qui illustre le mieux cette idée pas toujours compatible avec le cadre de très haut niveau étant Hatem Ben Arfa. »

Ce profil « à risque » plaît néanmoins de plus en plus aux scouts, notamment espagnols qui voient dans la CAN des quartiers une opportunité de dénicher un talent passé sous les radars. Sow : « à partir des quarts de finale, t’as des vrais recruteurs qui viennent. Parce que le vivier d’Ile-de-France est infini, et que certains galèrent dans les vrais clubs. »

« Les municipalités doivent faire survivre le foot de rue »

De passage à Evry et buteur « chanceux » lors de son pèlerinage à la Lucarne, le maire de Poissy Karl Olive dit avoir encouragé les jeunes des Pyramides dans cette voie et se satisfait de voir que ces derniers « ont réussi à se façonner eux-mêmes et rester acteurs de leur vie grâce à une de leurs idées ». Pas anodin dans un milieu ou le but du jeu est de sortir de la cité pour s’émanciper. Mais si l’idée de se réapproprier leur propre cage pour tenter d’en forcer les portes est importante, les banlieusards aimeraient être moins seuls dans leur entreprise d’évasion.

Les villes sont notamment attendues au tournant par tous les acteurs de ces épiphénomènes, qui profitent de leur nouvelle envergure pour peser dans les politiques locales. Avec pour vœu pieux de redonner un second souffle aux infrastructures sportives urbaines. Nicolas de Booska-P :

« Les municipalités doivent faire survivre le football de rue, c’est le meilleur centre de formation de France. Mais aujourd’hui, de moins en moins de jeunes descendent en bas des immeubles pour jouer au foot. La société a changé, il y a les réseaux, oui. Mais il y aussi l’arrivée de ces "five" (foot à cinq) super-propres qui donnent envie de jouer, sauf qu’ils ne sont pas accessibles à tous. Moi je peux faire un "five" avec des potes, mais un petit jeune non, et le petit jeune n’a pas envie de se casser les genoux à jouer sur le béton quand il voit d’autres personnes s’éclater sur des terrains tout propres. Les municipalités doivent faire l’effort de remettre un peu de budget, du beau synthé des belles grilles, des cages neuves pour les city-stades qui donnent envie à nos petits de jouer et de redescendre comme avant. »

En visant le rez-de-chaussée, peut-être atteindront-ils la lucarne.