Les supporters algériens fêtent la qualification de leur équipe nationale en finale de la CAN, le 14 juillet 2019 à Paris.
Les supporters algériens fêtent la qualification de leur équipe nationale en finale de la CAN, le 14 juillet 2019 à Paris. — Bastien Louvet/SIPA

INTERVIEW

Qualification de l'Algérie: «Une victoire est une occasion en or pour s’opposer et se montrer»

Le sociologue Abderrahim Bourkia explique ce que sont les manifestations de joie des supporters algériens en France, et les violences qui s'y greffent

  • L'Algérie s'est qualifiée dimanche soir pour la finale de la Coupe d'Afrique des Nations.
  • Les supporters algériens en France sont sortis dans la rue pour crier leur joie, mais la soirée a aussi été marquée par des violences partout en France. 
  • Le sociologue Abderrahim Bourkia explique ce que sont ces manifestations, et ce que veulent dire de notre société les heurts qui s'y greffent.

Les mêmes scènes qui reviennent, en période de Coupe du monde ou de CAN. Les supporters algériens sortent dans les rues fêter les victoires de leur équipe nationale. On entend des klaxons, des cris de joie, des gens fiers. Et l’on déplore aussi des violences, des vols, des blessés, voire pire. C’est également le cas, rappelons-le, dans bien des manifestations qui n’ont rien à voir avec les Algériens. Il y avait eu deux morts, des heurts et 292 gardes à vue lors de la nuit de célébration de la victoire des Bleus​ en Coupe du monde, il y a un an. Il n’empêche que ces événements disent quelque chose de la société française actuelle.

Abderrahim Bourkia, journaliste et sociologue, professeur et directeur du Centre de recherche Sociologie, Politiques et Gouvernance à l'Université Mundiapolis de Casablanca et chercheur associé au LAMES Aix-Marseille

Pour Abderrahim Bourkia, journaliste et sociologue, professeur et directeur du Centre de recherche Sociologie, Politiques et Gouvernance à l’Université Mundiapolis de Casablanca et chercheur associé au LAMES Aix-Marseille, ils sont l’expression d’un malaise s’exprimant par le biais du foot.

Comment analysez-vous les événements de la nuit dernière ?

Déjà, les manifestants ne sont pas un groupe homogène. Derrière chacune des personnes qui sortent dans la rue, il y a une raison bien précise. Il y a ceux qui manifestent de façon cordiale, civilisée, et d’autres qui se greffent à ça pour des actes de violence ou de vol. Ensuite, le football est un puissant catalyseur d’identité sociale et personnelle. Les personnes d’origine algérienne peuvent parfois se sentir bafouées, méprisées, et le foot est un moyen de répondre à ça. Une victoire est une occasion en or pour sortir, s’exprimer, s’opposer aussi. En s’opposant aux autres, on se montre. Là, c’est une opportunité de se montrer ensemble derrière un drapeau, d’être porteur d’identité.

Pourquoi ce besoin de montrer son identité, ses origines ?

Les joueurs de la sélection algérienne sont pour la plupart nés en France, ont grandi en France, sont allés à l’école française, ont appris le football dans des centres de formation français, et pour les supporters c’est une manière de se projeter, de dire « voilà comment on peut être, il n’y a pas chez nous que les exemples de délinquance. Il y a aussi des exemples qui ont réussi ». En France, en Belgique ou en Espagne, les gens d’origine immigrée ne se sont pas considérés comme des citoyens à part entière. On dit « des Français d’origine X ou Y », « des Belges d’origine X ou Y ». Et quand ils sont chez eux, en Algérie, au Maroc ou en Tunisie, ils ne sont pas considérés non plus comme des Algériens, des Marocains ou des Tunisiens. On dit que ce sont des émigrés, des « Algériens étrangers », qui n’appartiennent pas à cette terre-là. Du coup il y a ce double malaise. Ils ne sont ni d’ici, ni d’ailleurs. Chacun trouve donc un moyen propre d’exprimer son identité. Certains trouvent de bons outils, dans la culture, l’art ou le sport. D’autres n’y arrivent pas, ils suivent les mauvais exemples et tournent mal.

C’est là l’explication aux violences qui émaillent les célébrations des victoires ?

Il faut vraiment chercher un sens auprès de chacun d’eux. Chacun amène avec lui une partie de son éducation, de comment il se voit et de comment les autres le voient, aussi. Si un jeune a une image négative de lui-même, les autres lui renvoient cette image, et lui va chercher un moyen de s’opposer, de dire « moi aussi, je peux vous embêter ». « Vous cherchez toujours à me mépriser, voilà ma réaction ». Ce n’est pas forcément une réaction aux Français, mais une réaction à l’autre, de manière générale. Ça peut être contre son voisin, qui habite le même quartier, mais qui a sa famille qui prend soin de lui, un instituteur qui prend soin de lui, qui mange à sa faim, qui fait du sport, etc. Ce jeune-là, qui n’a pas cette chance, il voit toujours l’autre comme son ennemi. Et ensuite l’effet de groupe fait le reste.

Pourquoi les manifestations de joie et les violences qui viennent s’y greffer sont-elles exacerbées avec les Algériens (plus qu’avec les Marocains ou les Tunisiens, par exemple) ?

Le rapport à la violence des Maghrébins en général, et plus particulièrement des Algériens, est ambivalent. Ces manifestations identitaires « démesurées » ne font que refléter les maux de la société. Et surtout le grand malaise des auteurs des actes de violence qui ne sont qu’un produit social. Il est important d’appréhender cela comme la manifestation du dérèglement social. Les facteurs sociaux sont nombreux : situation familiale, faiblesse ou absence de contrôle parental, échec scolaire, habitat insalubre, absence de perspectives, etc.

Que disent ces violences et les débats qui en découlent de la société française actuelle et de l’histoire entre ces deux pays ?

Pour dresser une grille de lecture qui tienne la route sur la question, il nous faut une vision d’ensemble qui nous permette de comprendre ce que nous avons sous les yeux : des Français qui ne se considèrent pas totalement comme tels. L’image de l’histoire coloniale et de l’oppresseur est toujours présente, et a été exacerbée par une construction collective d’un certain nationalisme. Il faut se réconcilier avec ce passé et ne pas laisser les « populistes » et les personnes mal intentionnées exploiter ce malaise qui fait partie d’une histoire triste et douloureuse. Il y a un héritage historique que la France et l’Algérie doivent régler pour tourner la page et se projeter vers notre avenir commun, tous ensemble.

Par où commencer ?

Tout cela appelle à une démarche qui s’appuie davantage sur l’éducation, la responsabilisation, et surtout l’accompagnement et l’encadrement des jeunes en amont pour ne pas avoir ce genre de comportement déviant qui est devenu récurrent. Il faut s’interroger et s’intéresser davantage aux parcours et aux trajectoires des jeunes Maghrébins, qui conduisent à cette situation désolante. Il y a un nombre considérable de facteurs qui se trouvent imbriqués. Trouvons le moyen de convaincre ces jeunes qu’ils sont Français, pas Algériens. En France, il y a la liberté. Tu peux faire tout ce que tu veux, créer des choses, être productif, dans tous les domaines. Il faut inculquer ça. Si la famille ne peut pas, il faut que l’école, avec les ministères de l’Education et de la Culture, fasse un travail en ce sens. Je suis sûr que les choses peuvent changer en l’espace de vingt, trente ans. Mais il faut un travail en profondeur.

Est-ce l’Etat qui doit impulser ce travail ?

En France, c’est très vertical. La politique décide de tout, c’est donc à elle d’amorcer le changement en amont. Mais au niveau local, les associations de quartiers ou les maisons de jeunes doivent être conscientes de ce problème et solliciter l’aide de l’Etat, en disant « voilà ce qu’on cherche à faire, aidez-nous ». Ce n’est pas la faute de l’Etat seul, la base a son mot à dire. C’est un travail des deux côtés.