Coupe du monde féminine: En abandonnant l’idée du projet foot-études, les jeunes joueuses se mettent en danger

FOOTBALL Un danger guette le foot féminin et sa professionnalisation, il s'agit l'abandon du double projet foot-études par les jeunes joueuses

Aymeric Le Gall

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Les féminines de Lyon et du PSG, la saison dernière.
Les féminines de Lyon et du PSG, la saison dernière. — JEFF PACHOUD / AFP
  • Avec l'explosion du foot féminin en France et sa professionnalisation, de nombreuses jeunes filles rêvent à leur tour de faire carrière. 
  • Le problème, c'est que les salaires sont encore très, très loin d'atteindre le niveau du foot masculin. 
  • Pourtant, les jeunes footballeuses semblent de moins en moins conscientes de la nécessité de faire un double projet afin de s'assurer financièrement son après-carrière. 

« Ça y est, c’est fini, y’a plus de pôle Espoirs, y’a Pôle Emploi. » Cette phrase, lâchée comme une blague par une maman déçue d’apprendre que sa fille n’entrerait pas au pôle Espoirs de Vichy, dans le reportage Lionnes diffusé sur Canal +, est lourde de sens. Comme si, à force de voir de plus en plus de football féminin à la télé et d’admirer les exploits des Lyonnaises en Ligue des champions, les gens avaient déjà admis qu’en passant pro, leurs enfants allaient se mettre à l’abri du besoin pour toute leur vie.

Grave erreur. Difficile en effet aujourd’hui pour une footballeuse pro de s’assurer financièrement un avenir sans nuages sans préparer, en parallèle des terrains, son après-carrière loin du foot. Spécialiste du suivi socio-professionnel des sportifs de haut niveau de la FFF, Sandrine Roux est bien consciente du problème. De son côté, elle a retenu une autre séquence marquante du documentaire de Canal : « A un moment donné, on demande à une fille pourquoi elle veut être footballeuse. Elle répond "parce que je veux être connue et je veux gagner de l’argent". C’est dramatique d’entendre ça. »

« Le football féminin en France, ce n’est pas l’eldorado »

Son rôle, entre mille et une choses, « c’est de passer dans les pôles Espoirs fédéraux pour alerter les joueuses sur le fait qu’en France, on est plus près du 800 euros brut mensuel que du 3.000 euros chez les professionnelles. On a récemment fait une formation pour les personnes chargées du suivi socio-professionnel des clubs de D1, ceci afin de mieux appréhender le double projet pour leurs joueuses. »

Elle détaille : « Je leur dis que c’est ça la réalité, qu’il ne faut pas l’oublier et qu’il faut garder les pieds sur terre. Le football féminin en France, ce n’est pas l’eldorado. Que les jeunes filles veulent être la prochaine Amandine Henry, ok, mais surtout il faut se rendre compte que c’est encore un cas très rare. Et puis il y a aussi les parents qui sont parfois complètement déconnectés de la réalité. Ce qui m’inquiète, c’est que je vois de plus en plus de jeunes footballeuses qui sont déscolarisées vers 18-19 ans. Chez beaucoup de ses filles, le seul projet professionnel, c’est d’être footballeuse professionnelle. Il n’y a plus d’autres alternatives… »

Pour beaucoup ce n’est que le foot, le foot, le foot

Le foot féminin se développe et se professionnalise, c’est un fait. Mais les salaires mirobolants des internationales américaines ou de certaines tricolores, qui s’affronteront vendredi soir en quart de finale de Coupe du monde, ce n’est que l’arbre qui cache la forêt. « Il y a un réel danger de voir des joueuses qui signent pro à 17 ans et qui n’ont pas en tête d’avoir un double projet, des études ou un travail à mi-temps à côté du foot, acquiesce l’ancienne joueuse de Juvisy, Nadia Benmokhtar. Parce qu’il faut bien comprendre qu’elles ne gagnent pas du tout les mêmes salaires que les garçons. En fait, pour eux, le problème se pose quand ils ne percent pas dans le foot et qu’ils sont obligés de se réorienter. Chez les filles, même celles qui réussissent et qui gagnent 5.000 euros par mois, il faudra bien qu’elles fassent quelque chose après. »

Les anciennes générations de footballeuses n’avaient pas ce problème. Elles gagnaient peanuts et avoir un second projet professionnel en parallèle était une nécessité. « Celles qui arrêtent aujourd’hui, comme moi j’ai arrêté il y a trois ans, poursuit Nadia Benmokhtar, même si elles ont connu le professionnalisme, elles ont quand même fait des études pour préparer la suite. Mais la prochaine génération, quand elle va arriver en fin de carrière avec rien derrière, sans aucun bagage, elle va faire quoi ? ».

A en croire Sandrine Roux, le problème a déjà commencé à se poser. « Des filles qui sont presque sous les ponts, qui commencent à se retrouver sans rien, il y en a déjà quelques-unes, confie-t-elle, préoccupée. Je prône la formation professionnelle parce que c’est ça qui va les faire manger après leur carrière. Malheureusement aujourd’hui, il n’y a pas de projet socio-professionnel avec les gamines. Enfin, pas partout… »

La fin du double projet ? Pas encore

Dans certains clubs français, ce système de double projet est en passe de disparaître. Le club considère que puisqu’il salarie une joueuse et lui verse un bon salaire, celle-ci doit être à sa disposition H24 et ne doit avoir qu’un seul objectif : ses performances sportives. « On est entre deux eaux, avec des clubs qui sont très sensibles au double projet et d’autres qui ne veulent pas en entendre parler. C’est inquiétant », souffle l’ancienne internationale tricolore Aline Riera.

C’est une catastrophe de voir des clubs pros qui disent à leurs joueuses "vous arrêtez tout", maintenant il n’y a que le foot », nous glisse en off une ancienne pro.

« J’ai envie de dire à ces clubs-là "mais c’est vous qui allez les faire vivre après, quand elles arrêteront leur carrière ? Si vous me dites oui, d’accord, pas de problème", sauf que ce n’est pas le cas. Aujourd’hui, les joueuses sont vues comme de la marchandise. Dire à une môme "on te prend, mais tes études, on ne veut pas en entendre parler", pfff… Waouh, on plane complètement ! », s’insurge Sandrine Roux, avant de mettre un bémol : « Heureusement, ce n’est pas une généralité et il y a encore beaucoup de clubs français qui sont encore sur le système du double projet. »

C’est notamment le cas du Paris FC (ex-Juvisy). Une fierté pour sa présidente Marie-Christine Terroni. « Ici, on se dit que nos joueuses n’ont pas à faire le choix entre une carrière sportive et des études en vue de faire une carrière professionnelle. Aujourd’hui, le football féminin étant entre deux eaux, entre un certain amateurisme pour certains clubs et la professionnalisation dans d’autres, les joueuses ont encore le choix. Si tu veux être pro à 100 %, alors va signer dans tel ou tel club, sinon, tu peux venir chez nous. Et qu’on ne me dise pas que c’est impossible de concilier football et études en parallèle. Ça se fait partout, dans l’athlé, le hand, la natation, pourquoi ne le pourrait-on pas dans le football ? »

La professionnalisation pure et dure pose question

L’autre solution, ce serait d’augmenter considérablement les salaires des footballeuses. Des voix se sont élevées pendant le Mondial pour le réclamer, ce qui a le don d’agacer Sandrine Roux : « Quand j’entends qu’il faut donner le même salaire aux filles, mais il faut être sérieux à un moment donné ! Ce sont encore les équipes masculines qui font vivre les clubs, il ne faut pas se voiler la face. La réalité, elle est là aujourd’hui. Economiquement, et même à la FFF, on vit sur le dos des garçons. »

De son côté, Marie-Christine Terroni s’interroge sur la pertinence de vouloir à tout prix professionnaliser le football féminin en France : « Aujourd’hui on se pose beaucoup la question de la professionnalisation pure du football féminin. Mais en avons-nous les moyens ? Je ne le pense pas. A mon sens, la priorité de demain, ce doit être la formation professionnelle des joueuses. » D’ici là, les jeunes filles auront toujours le droit de rêver d’être la Amel Majri ou la Kadidiatou Diani de demain, mais en gardant à l’esprit que, plus encore chez les femmes que chez les hommes, il y a beaucoup d’appelées pour très peu d’élues.