Coupe du monde féminine: Salaires, conditions de travail, reconnaissance... A Guingamp, les footballeuses se sont battues pour leurs droits

FOOTBALL En 2018, les footballeuses guingampaises se sont mises en grève pour dénoncer les conditions de travail précaires dans lesquelles elles exerçaient leur métier

Aymeric Le Gall

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Le Kop Rouge, au stade du Roudourou de Guingamp.
Le Kop Rouge, au stade du Roudourou de Guingamp. — JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP
  • La question des conditions de travail et de la reconnaissance du football professionnel féminin se pose partout dans le monde. 
  • En France, alors qu'une polémique a éclaté au sujet des primes des Bleues en cas de victoire finale, le sujet est lui aussi sur la table. 
  • L'exemple le plus frappant, c'est à Guingamp qu'on l'a trouvé, lors de la saison 2017-2018, lorsque les joueuses ont fait grève pour réclamer de meilleures conditions d'exercice de leur métier. 

De notre envoyé spécial, à Rennes

Il y a trois ans, après avoir remporté la CAN féminine, les Nigérianes, futures adversaires de l’ équipe de France lundi soir à Rennes, s’étaient enfermées dans leur hôtel et avaient fait grève, allant jusqu’à menacer de ne pas rendre le trophée à la Fédération si leurs primes de victoire n’étaient pas versées par les instances. Un coup de pression salvateur puisque le gouvernement avait fini par dégager 1,1 million d’euros pour les championnes d’Afrique.

Ce type de mouvement de protestation est loin d’être un cas isolé dans le football chez les femmes, et les exemples de combats menés par les footballeuses pour une plus grande considération et une meilleure reconnaissance sont légion. Pas plus tard qu’en mars dernier, les 28 internationales américaines portaient plainte devant le tribunal de Los Angeles pour dénoncer la différence de traitement avec leurs collègues masculins en matière de salaires et de conditions de travail.

Pas de débat chez les Bleues (mais chez les Rouges et Noires)

La France non plus n’a pas échappé à son petit débat avant le début du tournoi, au moment où l’on apprenait qu’en cas de victoire finale le 7 juillet prochain, les tricolores toucheraient une prime équivalente à 10 % de celle versée à leurs homologues masculins après le sacre en Russie l’été dernier. Si cela a pu choquer beaucoup de monde, ce n’était pas le cas de Gaëtane Thiney, qui s’est longuement exprimé sur les ondes de France Inter pour défendre son point de vue.

« Je le dis souvent, mais s’il fallait payer pour faire la Coupe du monde, je paierais, donc je ne suis pas bien placé pour parler de ça. L’égalité homme-femme, je n’ai pas de souci pour l’entendre, si on rapporte autant que les hommes, je n’ai pas de souci à ce qu’on gagne autant. Je parle de mathématiques : si on fait les comptes, je ne suis pas sûre que l’équipe de France féminine rapporte autant que l’équipe de France masculine, donc est-ce que c’est comparable ? Non. Les primes sont ce qu’elles sont. Franchement, aller négocier avec la fédération quand on voit dans quelles conditions on travaille au quotidien… On n’est pas là pour négocier puisqu’on fait partie de la même famille. Je sais juste une chose : ce qu’ils nous donnent, c’est la meilleure des choses. »

Les joueuses d’EAG sur le piquet de grève

Si la meneuse de jeu des Bleues n’a pas voulu jouer les Philippe Martinez du foot français, d’autres joueuses de l’équipe de France en revanche ont une certaine expérience du combat syndical. Elles, ce sont Solène Durand et Julie Debever, les deux guingampaises du groupe France.

Nous sommes en février 2018, avant un match de Coupe de France entre les équipes féminines de Guingamp et de Brest. Les Costarmoricaines décident de vider leur sac et de débrayer pour un mouvement de grève inédit dans l’histoire du championnat de France féminin dans sa version moderne. Interrogée sur le sujet à Clairefontaine pendant la préparation du Mondial, Solène Durand, la troisième gardienne française, détaille les raisons de la colère, partagée à la fois entre un manque de moyens et de considération de la part du club en comparaison avec l’équipe pro masculine.

« Guingamp n’est pas très bien desservi et quand on doit aller jusqu’à Marseille en bus, c’est un peu compliqué, admet-elle. Voilà, c’était des détails comme ça qui influaient un peu sur la performance du groupe. C’est compliqué de faire 24h de bus pour jouer un match. On réclamait aussi un peu plus de reconnaissance. Autre exemple, même au niveau des repas, on devait nous-mêmes se préparer à manger. Sans compter qu’on n’avait même pas de terrain attitré pour les entraînements… »

C’est sûr que mis bout à bout, il y a de quoi se sentir lésées quand on voit que, pour les hommes, la direction guingampaise a toujours mis les petits plats dans les grands. Ce type de conditions de travail, la Montpelliéraine Sakina Karchaoui ne les a jamais connues. « A Montpellier, au même titre qu’à Lyon et qu’au PSG, c’est vraiment différent, ils nous mettent bien, avoue-t-elle. C’est moins le cas sur le plan des salaires, mais au niveau des structures par exemple, on a nos propres terrains attitrés. Et quand on parle avec les filles qui travaillent dans des conditions compliquées, on se rend compte que tout n’est pas gagné et qu’on n’est pas toutes sur un pied d’égalité. »

Une grève qui porte ses fruits

Visiblement très concernée par la question, Karchaoui se souvient parfaitement de cet épisode de grève à Guingamp. Le sujet était sur toutes les lèvres lors des rassemblements en équipe de France.

« On en a parlé avec elles quand c’est arrivé, on se demandait ce qu’il se passait, on se posait pas mal de questions et quand elles nous ont expliqué les conditions dans lesquelles elles travaillaient, c’est clair que c’était inacceptable, avoue la jeune latérale internationale. Ça devait être dur à vivre de voir que d’autres joueuses étaient mieux encadrées, mieux accompagnées. Elles ont lutté pour leur droit, elles ont eu raison, des fois il faut en passer par là pour faire bouger les choses. »

Depuis, les choses ont changé pour les footballeuses à Guingamp. C’est d’ailleurs la seule chose qu’a bien voulu nous dire Julie Debever, lors de sa conférence de presse à Nice avant le match contre la Norvège : « Je ne veux pas rentrer dans les détails de cette grève, je ne parlerais que de son issue, qui est positive. Aujourd’hui, Guingamp connaît une belle évolution au niveau de l’équipe féminine, aussi bien dans les conditions générales de travail, des infrastructures ou de la formation des joueuses. Je trouve que c’est la seule chose qu’il faut pointer du doigt aujourd’hui. » Sa coéquipière Solène Durand confirme que le message et les revendications ont été entendus par le président Bertrand Desplat.

« Ça a été très bien réglé, il y a eu une grosse évolution cette année, se félicite-t-elle. On le voit aussi dans nos performances et dans notre vie en général. Quand le président a été au courant de ce qu’on réclamait et qu’il fallait que ça change, il a très bien compris et très bien réagi. Il a amélioré les choses cette année et ce sera encore mieux dans les années à venir. »

Adieu le bus, la route et les maux de dos

Concrètement, pour les joueuses, fini de se coltiner des traversées de la France en bus, pour arriver sur les rotules au match. Fini aussi de se préparer soi-même à manger ou de devoir s’entraîner à droite, à gauche, sans terrain d’entraînement fixe.

Ce combat des Guingampaises est finalement le combat de toutes les footballeuses professionnelles de France, hormis peut-être celles évoluant dans les plus gros clubs de D1 comme Lyon, Paris ou Montpellier. A écouter Sakina Karchaoui, « les choses vont dans le bon sens. »

« Que ce soit au niveau des salaires ou de la professionnalisation des championnats, tout cela conduit à ce que de moins en moins de filles soient obligées de taffer à côté du foot. Après, ça prendra du temps, les hommes aussi en sont passés par là, prévient la Française. Il faut donner le temps au temps, il faut savoir être patiente et ne pas griller les étapes. Et comme je le dis souvent, peut-être que cette Coupe du monde va permettre de faire encore évoluer tout ça. » On vous le souhaite, en tous les cas.