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Abîmée par ses dirigeants, l’escrime française peut-elle sauver la face aux JO ?

Abîmée par ses dirigeants, l’escrime française peut-elle sauver la face aux JO de Paris ?

ENQUÊTE 2/2En plus d’une crise fédérale inédite dans son histoire, l’escrime française n’a pas non plus été épargnée ces derniers mois par les remous sur le plan sportif
Aymeric Le Gall

Aymeric Le Gall

L'essentiel

  • Après le premier volet de notre enquête sur les dysfonctionnements à la Fédération française d’escrime, 20 Minutes se penche aujourd’hui sur le volet sportif à six mois des JO de Paris.
  • Critiqué pour sa gestion fédérale et soupçonné de malversations financières, l’ancien président Bruno Gares n’a pas non plus laissé un formidable souvenir d’un point de vue sa politique sportive.
  • Ses opposants pointent du doigt un management sans concertation à l’origine des remous dans les équipes masculines du sabre et de l’épée.

Attention, monument olympique national en danger. Alors que les JO de Paris approchent à grand pas, l’escrime française aborde la dernière ligne droite de sa préparation dans un contexte de crise inédit dans son histoire. Cinq mois après la démission forcée du président Bruno Gares, soupçonné de détournements de fonds comme nous l’avons révélé dans un premier volet de notre enquête, c’est tout l’édifice qui tremble sur ses bases. Si une inspection de l’IGESR est en cours et sera chargée de faire toute la lumière sur les dysfonctionnements à la fédé, le domaine sportif n’est en effet pas en reste dans ce grand bazar généralisé.

Le tout chaperonné à l’époque par un Bruno Gares qualifié d'« omnipotent » par ses opposants, au point de pousser son ancienne DTN Virginie Thobor à la démission il y a un an de cela. « C’est une personne pour qui la discussion n’existe pas et qui imposait ses vues à tout le monde. Bruno Gares voulait être à la fois président, DTN, directeurs des équipes de France et entraîneur, ce qui n’a pas manqué de créer des conflits », analyse Jean-Jacques Béna, figure bien connue dans le milieu de l’escrime et membre du comité directeur de la FFE.

Le sabre se disloque après le départ de l’entraîneur

Prenons le cas du sabre masculin, par exemple. Alors que les résultats de son équipe étaient au rendez-vous la saison dernière (médailles de bronze européennes d’Eliott Bibi et de Bolade Apithy et médaille d’argent mondiale de Maxime Pianfetti), Vincent Anstett a été écarté fin mai dernier au profit d’Alain Coicaud, et ce contre l’avis des meilleurs éléments de l’équipe, Maxime Pianfetti, Sébastien et Jean-Philippe Patrice, respectivement 6e, 14e et 60e mondial. « Quand on a eu vent de son possible licenciement, on a envoyé un mail pour leur dire qu’on était contre », relate Jean-Philippe Patrice.

N’ayant pas été entendu, ceux-ci ont choisi de quitter l’Insep sans préavis pour rejoindre leur ancien coach dans la structure privée, la Paris Fencing Academy, qu’il venait de créer. « Ce n’est pas une décision prise contre le nouvel entraîneur en place, c’est avant tout un choix individuel. On souhaitait être dans la continuité d’un travail qu’on avait mis en place il y a un an et demi avec Vincent. Tout changer et repartir de zéro à dix mois des Jeux, c’était quelque chose qu’on jugeait trop risqué », poursuit l’aîné des frères Patrice.

« T’as beau être le patron de la Fédération, comment tu peux t’immiscer comme ça dans le projet des athlètes et virer un coach à dix mois des JO, sans même demander l’avis des principaux concernés ? C’est n’importe quoi… », souffle un autre sabreur sous couvert d’anonymat. Si Brigitte Saint-Bonnet, la nouvelle présidente, nous a assurés en décembre dernier avoir été « mis devant le fait accompli » par son prédécesseur, l’argument ne fait pas mouche chez Anstett. « Elle était vice-présidente de la fédé et membre du bureau, elle aurait pu choisir de s’y opposer, elle ne l’a pas fait et ne s’est pas beaucoup impliquée à ce moment-là », regrette-t-il.

Une convention arrachée de haute lutte

Pour sauver ce qui pouvait encore l’être et sortir par le haut de cette situation rocambolesque, Saint-Bonnet a missionné le DTN Jean-Yves Robin pour négocier avec les frondeurs et leur coach afin de parvenir à un compromis à peu près acceptable. A l’arrivée ? La signature d’une convention pour que les trois sabreurs viennent s’entraîner une fois par semaine avec le reste de l’équipe à l’Insep et qu’ils y fassent aussi leur préparation physique. Ce qui fait dire à la présidente que ceux-ci « ne sont pas sortis du giron fédéral ». « Ils y sont encore, on a simplement aménagé leur temps de présence et on a accepté qu’ils fassent leur propre projet à côté », précise-t-elle. La directrice des services Sylvie Le Meaux juge quant à elle « la Fédération a été extrêmement à l’écoute » du trio pour répondre au mieux à ses demandes.

« C’est un discours de façade », juge Vincent Anstett. S’il admet « une volonté affichée par la fédération de renouer le dialogue » depuis la démission de Bruno Gares, la réalité qu’il dépeint en coulisses est plus sombre. « En revanche il n’y a pas de volonté de leur part de collaborer avec ma structure et d’accompagner les athlètes de la meilleure manière possible. On leur a mis la pression, il y a eu des menaces de non-sélections, on leur a carrément dit qu’on ne les emmènerait pas en compétition de toute la saison. Ça a été très, très chaud pendant cinq, six semaines […] Donc dire qu’aujourd’hui que ce sont des athlètes de l’Insep, non, ce n’est pas vrai. »

Au quotidien, le trio s’entraîne en effet en dehors des structures fédérales, avec les sabreurs égyptiens que Vincent Anstett a pris en main en vue des Jeux de Paris. « On fait quasiment toute la saison ensemble, avec des entraînements et des stages en commun, soit ils viennent en France soit on va en Egypte. C’est un peu atypique », convient-il. « On se retrouve aujourd’hui avec trois de nos meilleurs sabreurs dont l’entraîneur pourra se retrouver en face d’eux, avec une autre sélection, aux JO. C’est ubuesque ! », hallucine Jean-Jacques Béna.

L’épée hommes elle aussi dans la tourmente

Autre incongruité du côté des épéistes avec un coach, Hugues Obry, accusé lors d’une réunion en septembre dernier de harcèlement moral par certains de ses meilleurs athlètes et aujourd’hui en froid avec trois d’entre eux, dont Romain Cannone, champion olympique à Tokyo. Ramené dans le giron tricolore par Bruno Gares après un exil réussi auprès de l’équipe chinoise de sabre, Obry a vu ses méthodes de management contestées.

« Hugues a oublié ce qu’était qu’un escrimeur français. Il a fonctionné pendant des années avec des Chinois, des athlètes dociles qui n’ouvrent jamais leur bouche pour se plaindre, qui acceptent tout, et il s’est retrouvé tout d’un coup avec des gars qui expriment ce qu’ils ressentent, qui ne disent pas oui à tout. Il n’a pas su gérer ça et a oublié de réajuster son logiciel », analyse Philippe Lafay, membre du Comité directeur de la FFE. »

Maintenu en poste malgré les critiques, Obry est aujourd’hui à la tête d’une équipe quelque peu éclatée. Cela n’est d’ailleurs pas passé inaperçu lors de l’étape de Coupe du monde, à Berne, en novembre dernier, au moment de la compétition par équipe, avec un jeu de chaise musicale pour le moins original à ce niveau. Sur le banc à chaque passage en piste de Yannick Borel, Alexandre Bardenet et Billa, Hugues Obry laissait sa place à son adjoint Gauthier Grumier quand venait le tour de Romain Cannone, ce qui n’a pas empêché les Bleus de remporter - non sans mal (41-37) - l’épreuve en finale contre l’Italie. « C’est vrai qu’on n’a jamais vu ça mais, pour un entraîneur de sa qualité, c’est tout à son honneur d’accepter que ça puisse se passer autrement que ce qu’il avait imaginé », salue la présidente.

(De gauche à droite) Alexandre Bardenet, Gaëtan Billa, Yannick Borel et Romain Cannone lors des Championnats du monde à Milan, le 29 juillet 2023.
(De gauche à droite) Alexandre Bardenet, Gaëtan Billa, Yannick Borel et Romain Cannone lors des Championnats du monde à Milan, le 29 juillet 2023.  - Andreas SOLARO

Si Obry et les épéistes français, qui n’ont pas souhaité répondre à nos sollicitations, préfèrent voir dans ce résultat le signe que les choses ne tournent finalement pas si mal, la situation est loin d’être idéale pour préparer sereinement les Jeux à la maison l’été prochain. « Il ne peut pas y avoir de conflits entre l’entraîneur et ses tireurs, c’est inconcevable. Vous imaginez l’état d’esprit qu’il y a dans l’équipe ensuite ?, souffle Jean-Jacques Béna. C’est un problème qui aurait dû être solutionné depuis longtemps, on ne peut décemment pas laisser des choses comme ça perdurer, surtout quand on a un directeur de la haute performance dont c’est le boulot. Un homme qui devait passer son temps à l’Insep à discuter avec les tireurs, voir s’il y a des problèmes à régler. »

Les JO 2024, un enjeu capital pour l’avenir de l’escrime français

« Le problème, c’est qu’on ne sait plus vraiment qui fait quoi à la fédé ces dernières années, souffle un ancien employé fédéral. Toutes ces affaires à quelques mois des Jeux, ça montre quand même une bordélisation du système, c’est hallucinant. » L’ancien élu fédéral Luc-Olivier Barriol parle de son côté d’une « déstructuration complète de la structure fédérale » accentuée par la création d’un nouveau post de directeur de la haute performance aux contours flous empiétant sur les prérogatives du directeur des équipes de France et du DTN.

Le président exfiltré, son équipe tente désormais de ramener le calme dans la maison bleue. Brigitte Saint-Bonnet : « Tout le monde a conscience qu’on a de gros défis à relever avec la perspective des Jeux. Il a fallu remettre de l’ordre au sein des équipes de France, ce qui a été fait. On va maintenant continuer de suivre cela avec beaucoup de vigilance, mais aussi de la sérénité ». Du côté des athlètes, « même si ce n’est pas facile tous les jours, on essaye de faire abstraction de tout ce qu’il se passe en haut lieu car sinon, on ne s’en sort pas », nous confie l’un d’entre eux, resté à l’Insep.

« Même si ça fait un peu mauvais genre à un an des Jeux olympiques, je ne suis pas très inquiet pour eux, tente de se rassurer Philippe Lafay. Ils sont forts, ils savent ce qu’ils veulent et font fi des remous qui se passent en interne. » Reste à savoir si l’objectif (très) ambitieux des douze médailles dont nous parlait Bruno Gares dans les coulisses à Tokyo il y a trois ans est encore atteignable dans un tel contexte. « Si on en fait cinq déjà, ça sera pas mal, tempère un élu du comité directeur. Mais l’enjeu est capital pour nous, car sans résultats aux Jeux, l’escrime n’existe pas, on devient comme le bilboquet. »