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Malversations financières et enquête de l'IGESR, la Fédération d’escrime et son ex-président Bruno Gares en pleine crise
ENQUETE•A six mois des JO de Paris, l’escrime, discipline grande pourvoyeuse de médailles à la France, est traversée par une profonde crise fédérale avec, au centre des interrogations, son ancien président Bruno Gares, poussé à la démission en septembre 2023Aymeric Le Gall
L'essentiel
- A six mois du début des Jeux olympiques de Paris, l’escrime, discipline grande pourvoyeuse de médailles à la France, est secouée de toutes parts.
- Alors que son président Bruno Gares a démissionné en septembre dernier, une enquête de l’IGESR est toujours en cours à la FFE.
- 20 Minutes a enquêté sur les (nombreux) dysfonctionnements au sein de la fédération et sur les pratiques douteuses de son ancien président.
Parmi la montagne de dossiers traités par la commission d’enquête parlementaire sur les dysfonctionnements des fédérations sportives, qui vient de rendre un rapport au vitriol, un petit cachottier est passé sous les radars : celui de la Fédération française d’escrime (FFE). Il mérite pourtant qu’on s’y arrête un instant, d’autant que l’escrime représente, à six mois du lancement des JO, un pourvoyeur de médailles très attendu. Dans l’histoire olympique, la France est la deuxième meilleure nation au palmarès derrière l’Italie, et à Tokyo, en 2021, l’escrime avait été la deuxième discipline tricolore à ramener le plus de médailles (5) derrière le judo (8).
Entre situation financière critique, valse des employés, management brutal, et soupçons de détournement de fonds, jamais la FFE n’avait traversé pareil tourbillon de toute son histoire. Avec, pour dénominateur commun, son (ancien) président, Bruno Gares, l’ex-conseiller de Laura Flessel au ministère des Sports en 2017, qui a présenté sa démission le 29 septembre dernier à la surprise générale.
Un président poussé vers la sortie
Un départ « pour raisons personnelles », selon le communiqué publié par la FFE fin septembre. Et selon Bruno Gares, pêle-mêle : un épuisement professionnel, des problèmes financiers en tant que président bénévole et des soucis familiaux, comme il l’a expliqué lors de son audition en octobre dernier devant la commission d’enquête parlementaire.
En vérité, selon nos informations, celui-ci a été poussé vers la sortie, alors qu’une enquête de l’inspection générale diligentée par le ministère des Sports est en cours depuis mars dernier, après plusieurs signalements internes alertant de sa mauvaise gestion fédérale. Ses conclusions sont attendues très prochainement et pourraient déboucher sur un signalement au procureur de la République au titre de l’article 40 du code procédure pénale.
« Quand il explique lors de son audition qu’il avait perdu 10.000 euros par an et que, financièrement, c’était compliqué pour lui, c’est de la flûte. Ce que je crois, pour être clair, c’est qu’il s’est fait gauler sur l’argent, que son bureau s’en est rendu compte et qu’ils l’ont foutu dehors », nous glisse un ancien employé de la FFE. Un scénario confirmé par le PV du comité directeur du 2 décembre dernier, dont 20 Minutes a pu se procurer une copie. Celui-ci fait état d'« éléments factuels mis en évidence au bureau par le trésorier courant septembre 2023 », quelques mois après le signalement de premiers « éléments inquiétants mettant le personnel en difficulté ».
10.000 euros de dépenses non justifiées
Au cours de ce comité directeur, Emmanuelle Rodriguez, vice-présidente de la FFE, a révélé « la production de documents comptables non conformes au fonctionnement des services financiers de la FFE » et « inacceptables de la part d’un président ». En clair, l’ancien président-bénévole aurait profité de sa position, et du fait qu’il n’était pas domicilié en Ile-de-France, pour avoir la note de frais facile et compenser son manque à gagner après avoir mis entre parenthèses sa carrière professionnelle pour se consacrer à 100 % à sa mission fédérale. « Face à cette situation, et ce, même s’il n’y a pas eu d’enrichissement personnel avéré », peut-on lire dans le PV, les membres du bureau ont demandé, le 25 septembre, « des explications à Bruno Gares ». Quatre jours plus tard, ce dernier officialisait sa démission surprise.
Dans le détail, si certaines de ses demandes de remboursement semblent avoir été retoquées, comme ses réservations d’hôtel sur le site Booking.com ou la location d’un appartement à Paris, Brigitte Saint Bonnet, la nouvelle présidente de l’instance, a admis qu'« environ 10.000 euros » de « frais ne correspondant pas à sa mission » lui avaient été versés par la FFE. A date, « le préjudice subi n’est pas mesurable quantitativement dans sa totalité », explique le bureau fédéral, qui ajoute que « Bruno Gares a (depuis) justifié certaines dépenses et a d’ores et déjà remboursé certaines sommes demandées ». Pourtant, lors de notre rencontre avec la présidente Brigitte Saint Bonnet le 19 décembre, celle-ci n’a jamais fait mention d’irrégularités financières de la part de Bruno Gares, concédant simplement « une différence de vues dans la gestion de la fédération ».
Interrogé sur ces détournements de fonds, un ex-proche n’a pas fait semblant d’être surpris. Il se rappelle avoir constaté les pratiques douteuses de Bruno Gares dès la fin des années 90, à l’époque où il n’était que simple armurier des équipes de France. « Il ramenait des tickets de caisse ramassés dans les poubelles de bar et il donnait des factures qui débordaient largement de ce qu’il avait dépensé réellement. Il ramassait dans les poubelles, je l’ai vu de mes yeux ! Et il vous disait '' oh merde, avec tout le temps qu’on y passe…''. Quand je l’ai signalé, on m’a répondu '' laisse tomber, c’est 100 ou 200 euros ''. Je trouvais déjà ça fou mais là, président de fédé ce n’est plus armurier de l’équipe de France, c’est open bar ! »
Une situation financière alarmante
En trois ans de règne de Bruno Gares, la situation économique de la FFE, dont le budget est estimé à 7,8 millions d’euros, n’a cessé de se dégrader. Dans une lettre adressée au Comité directeur début décembre, et que nous avons pu nous procurer, des élus s’inquiètent notamment de la « gestion aventureuse, dispendieuse et irresponsable, qui hypothèque lourdement l’avenir de la fédération » et mettent en garde « sur les risques sportifs, moraux et financiers, encourus par la FFE ». Avec près de 700.000 euros de déficit pour l’année 2022, et près de 330.000 euros en 2023, malgré les promesses répétées de l’ex-président d’un retour à l’équilibre, « la FFE vit au-dessus de ses moyens à hauteur d’un million d’euros sur l’année 2023 » selon ses auteurs.
« L’argent mis de côté au départ d’Isabelle Lamour (l’ancienne présidente de 2013 à 2020), avec la vente du siège et le déménagement à Noisy-le-Grand, a été siphonné. La fédé avait à cette époque deux à trois millions d’euros pour vivre et, petit à petit, on s’est retrouvé dans une situation difficile. Chaque fois qu’on faisait des remarques ou qu’il y avait un problème, Bruno Gares mettait au vote ses décisions et toute son équipe était à son service et votait pour », souffle Jean-Jacques Béna, figure bien connue du monde de l’escrime et membre du comité directeur en tant que personnalité qualifiée.
« Il est fort avec les faibles et faible avec les forts »
Si la FFE a dû composer avec l’impact du Covid sur ses finances, certaines décisions très coûteuses sont directement imputables à Bruno Gares, comme la création d’un poste de directeur de la haute-performance aux contours flous, confié à l’un de ses proches, un certain Frantz Philippe, dont la FFE cherche aujourd’hui à se séparer. « On avait déjà un DTN, un directeur des équipes de France, les structures et les personnes étaient déjà en place, quel besoin avait-il de créer ce nouveau poste extrêmement coûteux ? », s’étrangle Philippe Lafay, ancien vice-président d’Isabelle Lamour, aujourd’hui dans l’opposition fédérale.
Un conflit personnel qui a dégénéré entre Bruno Gares et un salarié a également coûté cher aux prud’hommes : 150.000 euros versés à l’ancien directeur administratif Alexandre Rumpli, dont le licenciement pour faute grave a été jugé abusif, même si la FFE a fait appel. Contacté par nos soins, Alexandre Rumpli nous confie avoir très mal vécu ce qu’il considère comme du harcèlement moral. Il évoque « des menaces pour (le) pousser à partir ».
« Il m’a expliqué qu’il allait me traîner au pénal, que j’allais devoir vendre ma maison, il m’a mis de gros coups de pression. Il m’a fait comprendre qu’il avait les meilleurs avocats de Paris et que j’allais le payer cher. C’était pourtant une affaire relativement simple à gérer et je n’ai pas eu de problèmes à faire valoir mes droits aux prud’hommes. C’est son truc ça, faire peur, mais c’est de l’esbroufe. De manière générale, Bruno Gares est du genre fort avec les faibles et faible avec les forts. » »
L’ancien directeur administratif n’est pas le seul à dépeindre un personnage aux méthodes discutables et aux propos peu orthodoxes. Sous sa présidence, de nombreux témoins nous décrivent une ambiance « pesante » et un « management brutal ». Depuis son élection, ce sont pas moins de deux DTN et de trois trésoriers qui se sont succédé. Cette gestion humaine est par ailleurs doublée d’une gestion politico-sportive à l’avenant. Un escrimeur expérimenté, qui le connaît depuis 20 ans, le décrit ainsi sous couvert d’anonymat.
« Je l’aime bien, c’est un bon compagnon pour aller boire un coup. Mais la vérité c’est que c’est un pingouin. Pour moi c’était déjà hallucinant qu’il ose se présenter et que des gens osent se ranger derrière lui. Alors qu’il soit élu… L’idée que j’avais de lui, et ça s’est vite confirmé, c’est qu’il fait n’importe quoi. Il a une idée, bam il lance le truc. Et puis finalement bah non ça ne marche pas. Ah mais merde en fait c’est trop tard pour faire marche arrière ? Bon ben on y va quand même et puis on verra. Voilà, Bruno il est comme ça. » Un autre témoin fait appel à ses lectures de bandes dessinées pour croquer le personnage : « Lucky Luke et le docteur Doxley, vous voyez ? C’est l’homme qui allait de village en village pour vendre un produit qui fait pousser les cheveux. C’est exactement lui. Il plume, il se fait démasquer et hop, il prend sa carriole et change de village. »
Protégé par un bureau fédéral peu regardant ?
Mais si ses détracteurs ne sont pas tendres avec le personnage, ils sont très peu à croire à la théorie de l’homme solitaire œuvrant dans le dos de la fédération. « Nous ne cautionnons pas la posture du bureau fédéral qui voudrait faire de l’ex-président Bruno Gares le bouc émissaire de toutes les blessures infligées à notre sport », a déclaré Jean-Jacques Béna le 2 décembre dernier lors du comité directeur.
« Tout le bureau fédéral a été solidaire, au moins dans son silence. Le président a pu faire des choses en cachette, mais sur trois ans ils ont cautionné des tas de comportements et d’actes répréhensibles », insiste Luc-Olivier Barriol, ancien élu. Des accusations vivement récusées par Brigitte Saint-Bonnet lors du comité directeur du 2 décembre, clamant que « le bureau, tout comme le comité directeur, ne sont aucunement directement responsables de ces faits, n’ayant eu regard sur ces éléments qu’à partir du mois d’avril 2023 ». Date à laquelle, selon la présidente « une commission de surveillance a été mise en place suite à cette alerte ».
Des liens discutables avec la Russie
Si l’avenir de Bruno Gares s’écrit désormais loin de la FFE, il n’en a pas pour autant renoncé à son mandat à la Fédération internationale d’escrime. Elu en novembre 2021 au comité exécutif de la FIE, dirigée par l’oligarque russo-ouzbek Alicher Usmanov, jusqu’à la mise en retrait de ce dernier à cause de la guerre en Ukraine, Bruno Gares a toujours entretenu de bonnes relations avec les réseaux russes toujours puissants à la FIE.
Il est ainsi soupçonné d’avoir voté pour la réintégration des athlètes russes et biélorusses aux compétitions officielles en mars 2023, contre les consignes du ministère des Sports et du président de la République. Protégé par le secret de l’isoloir, le Ruthénois ne s’est en revanche pas caché d’avoir participé à la disqualification de la sabreuse ukrainienne Olga Kharlan lors des Mondiaux de Milan (date), après le refus de cette dernière de serrer la main de l’escrimeuse russe Anna Smirnova, comme l’a révélé le journaliste Romain Molina dans The Inquisitor. Si Kharlan finira par être réintégrée à la compétition par équipe sous la pression du CIO, l’attitude du président de la FFE n’a pas manqué d’irriter le gouvernement français. Sollicités par nos soins, ni le ministère de Sports ni Bruno Gares n’ont donné suite à nos demandes.


















