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Comment on fait pour dire au revoir à Thibaut Pinot bien comme il faut ?

Tour de France 2023 : « Une sorte de deuil à faire »... Comment dire au revoir à Thibaut Pinot bien comme il faut ?

le dernier tour de pinot (3/4)Pour la dernière danse de Pinot sur le Tour, ses plus grands supporters se mobilisent, espérant dans le même temps que leur idole réussisse à briller comme il l’ambitionne
Nicolas Camus

Nicolas Camus

L'essentiel

  • A 33 ans, Thibaut Pinot, qui va mettre un terme à sa carrière à la fin de la saison, dispute son dernier Tour de France.
  • A cette occasion, 20 Minutes a décidé de lui consacrer une mini-série. Ce jeudi, troisième épisode, où l'on se pose la question de l'au revoir.
  • S'il faudra bien penser un jour à l'après, ses plus grands fans lui préparent pour le moment une grande fête dans le Petit Ballon lors de la 20e étape, tandis que l'idole espère bien briller une dernière fois.

On ne pouvait pas le laisser partir comme ça, sans un mot, après tant d’années à soupirer en secret quand venait le mois de juillet, celui de tous les rêves et de toutes les désillusions. Et si on tenait enfin le successeur de Bernard Hinault ? Nous l’avons pensé, dès 2012, et si nous avons compris, ensuite, l’espoir a toujours subsisté de le voir tout là-haut sur les Champs-Elysées. Thibaut Pinot n’a jamais porté le Maillot Jaune, et pourtant, on aura accompagné chaque coup de pédale avec la ferveur d’un premier communiant. Le coureur de la Groupama-FDJ méritait bien un hommage en quatre actes.

Ce n’était pas forcément dans les plans originels des plus fanatiques, parce qu’ils imaginaient plus leur poulain se reposer un peu après un gros Giro pour mieux régaler sur une dernière Vuelta, mais comme tout le monde a décidé que la tournée d’adieu ne serait pas complète sans le Tour de France, alors autant y aller à fond. Pour sa dernière danse sur cette course qui lui aura procuré les espoirs les plus fous et les pires désillusions, Thibaut Pinot peut bien sûr compter sur ses nombreux fidèles pour marquer le coup. « L’engouement est tellement énorme que c’est très bien comme ça. Y’a le Markstein, tous les cols autour de chez lui, c’est cool », observe Guy-Laurent, un des trois membres fondateurs du Collectif Ultras Pinot (CUP), qui regroupe les plus zinzins d’entre eux.

Culte

Le CUP, en référence au nom du groupe de supporters du PSG, dont Pinot est fan, est né pendant le confinement en 2020, quand le sport était à l’arrêt et qu’il n’y avait rien d’autre à faire que ressasser le souvenir traumatique du Tour 2019. Guy-Laurent (39 ans), Humbert (34 ans) et Rémi (38 ans), amis via les réseaux sociaux, ont décidé de lancer un compte à la gloire de leur idole. Pour le premier, originaire de Giromagny, à même pas 30 bornes de Mélisey, la révélation remonte à très loin. « Ça date de 2009, il n’était même pas encore pro, raconte-t-il. Un jour je suis dans le Ballon d’Alsace avec mon père et dans une épingle à cheveux, on voit littéralement une fusée passer. Je regarde mon père, mon père me regarde, et on se dit "mais c’était quoi ce truc ?" Et voilà, c’était Thibaut Pinot. Depuis ce jour, je le suis. »


Comme lui, ils sont une palanquée aujourd’hui à lui vouer un véritable culte. Car c’est bien de cela dont il s’agit avec le Franc-Comtois, qui a provoqué chez certains une passion inversement proportionnelle à la tranquillité qu’il recherche. Une contradiction maintes fois contée ces dernières années, résultat d’un curieux mélange entre potentiel sportif, personnalité à part, sentiment de fragilité, victoires au panache et déboires légendaires.

« Une sorte de deuil à faire »

« Ce gars-là on l’aime encore plus après ses galères qu’après ses victoires, c’est très particulier. A chaque fois on se dit "c’est fini, j’arrête ça fait trop mal", et puis derrière on repart avec lui, décrit notre membre du CUP en se marrant. On partage les mêmes émotions que lui parce qu’il est très expressif sur un vélo. En fait, il parle beaucoup dès qu’il lève le cul de sa selle. Dès qu’il se lève, c’est un sentiment indescriptible chez moi. Ce n’est pas explicable ni quantifiable, c’est Thibaut quoi. »

Comment survivre, alors, quand le petit prince ne sera plus de ce monde cycliste ? On a demandé quelques conseils au psychologue Adam Tinouch, spécialiste du deuil et pour ne rien gâcher grand amateur de sport. Voici ce qu’il en dit :

  • Accepter son départ : « C’est une sorte de deuil à faire, une acceptation de la fin d’une époque. Le sportif ne représente pas seulement le sport qu’il exerce, mais aussi des moments de vie pour le fan, des périodes heureuses, d'autres malheureuses. L’acceptation, c’est se dire ok, c’est la fin d’une ère, mais ça ne veut pas dire la fin de tout, de ma passion pour le vélo, du cyclisme comme je l’aime. Juste la fin d’un tome 1, si on veut. »
  • Profiter des derniers moments : « Le plus dur est de rester dans l’instant présent. On a le choix entre en faire un truc difficile en se répétant que c’est la dernière, ou quelque chose de beaucoup plus positif en se disant que c’est unique, qu’il faut en profiter jusqu’au bout, que chaque moment peut avoir de l’importance. Cet instant précis où on verra Thibaut Pinot en vaudra mille autres. Il sera unique, sacré. Et on acceptera mieux la fin, car on aura vécu ce moment à plein. »
  • Respecter le choix du coureur : « Il faut veiller à pas lui faire trop peser cette fin, se rappeler qu’il ne nous appartient pas et simplement lui montrer l’amour qu’on a pour lui. Il nous a donné beaucoup d’émotions, rendons-lui avant qu’il ne parte. Ce serait la manière la plus saine de dire au revoir. »

A priori, tout le monde semble sur la bonne longueur d’onde. Depuis le grand départ de Bilbao, samedi, ses fans se passent le mot pour se regrouper à des endroits précis du parcours. Le CUP sert d’ailleurs souvent de plateforme d’échanges pour ceux qui souhaitent se retrouver entre initiés, comme dimanche dans le Jaizkibel. Pas de bol, après avoir accompagné les cadors la veille dans le final accidenté, Pinot a cette fois coincé dans la montée emblématique du Pays basque. Pas très grave. Qu’il soit devant ou derrière, qu’on soit deux, cinq, dix ou 50 à l’attendre, l’essentiel est d’être là et de gueuler un bon coup « ALLEZ MON GRAND », cri de ralliement officiel des disciples depuis que Marc Madiot a perdu une corde vocale en regardant Tibo s’envoler vers la victoire au sommet du Tourmalet en 2019.

Une vraie grosse teuf sur la 20e étape

Depuis que le Tour est revenu en France, lundi, on distingue très régulièrement sur le bord des routes des pancartes « Merci Thibaut » - et même « Pinot, la retraite c’est à 64 ans », mardi dans le Gers. Les petites attentions sont partout. « Il y aura un paquet de banderoles et d’affiches, et si en plus il marche bien dès les Pyrénées, ça risque d’être assez dingue, prophétisait avant le départ Matthieu Ladagnous, 38 ans et coéquipier de toujours à la Groupama-FDJ. On l’a déjà vu sur les championnats de France, tout le monde était là pour l’acclamer et le remercier. Il a toujours été apprécié du public. »

Celui qui prendra également sa retraite à la fin de la saison date le vrai début de la Pinomania à 2014, quand son jeune leader avait terminé troisième à Paris. « C’était déjà le cas mais là ça a explosé, retrace-t-il. Quand il a porté le maillot blanc pour la première fois, le lendemain à l’hôtel c’était l’émeute, on allait prendre le bus et t’avais des centaines de personnes qui l’attendaient. » Un engouement dont l’intéressé n’a longtemps pas su quoi faire, si ce n’est se mettre une pression qu’il ne pouvait encaisser.


Thibaut Pinot sur le podium final du Tour de France 2014 avec son maillot blanc de meilleur jeune.
Thibaut Pinot sur le podium final du Tour de France 2014 avec son maillot blanc de meilleur jeune.  - Christophe Ena/AP/SIPA

Neuf ans plus tard, plus rien à voir. L’annonce de la fin a complètement libéré le Franc-Comtois, même quand on parle du Tour. « « Ça fait chaud au cœur de voir que tout le monde me soutenait dans le fait d’enchaîner avec le Tour de France. C’est aussi pour ça que j’ai envie de bien faire, disait-il la semaine dernière à l’AFP. J’ai envie de profiter, de prendre ça comme une fête. » Ça tombe bien, il y en a une vraie bonne grosse qui se prépare, le 22 juillet, lors de la 20e et avant-dernière étape. Un « Virage Pinot » sera monté à environ deux kilomètres du sommet du Petit Ballon, « un truc énorme, avec du monde, des chants, des drapeaux, des fumis, même s’il ne faut pas le dire trop fort », annonce Guy-Laurent. Rendez-vous au petit matin, voire la veille pour les plus motivés, « pour vraiment kiffer la dernière de Thibaut sur ses terres ».

Une étape ou le général pour dire au revoir ?

L’opération est montée conjointement par le CUP et la Fédération Française de la Lose (FFL), qui au fil des années a également tissé un vrai lien avec l’un de ses plus dignes représentants. Ce dernier a été le premier à en rigoler, d’ailleurs, ce qui a encore fait grimper sa cote. Un départ sera organisé de Paris très tôt le matin pour convoyer ceux qui veulent. Au total, au moins 200 personnes (estimation très basse) sont attendues pour mettre un bordel monumental. Pour ceux qui préféreraient le pèlerinage à Mélisey, une retransmission de l’étape sur grand écran aura lieu au stade du village, « avec buvette, restauration et surprise de Thibaut à la fin de l’étape », rapporte France Bleu.

Impossible de savoir pour l’instant en quoi peut consister cette « surprise ». Du côté du CUP en tout cas, on n’attend rien de spécial en retour de la part de Pinot. Car bien fêter Tibo, c’est aussi ne pas envahir son espace vital. « Il ne faut pas être trop intrusif avec lui. C’est quelqu’un d’assez sauvage, il faut lui laisser son mètre carré de tranquillité, sait Guy-Laurent. Ça dépendra de lui, s’il aura envie de venir nous voir ou pas. » Et puis qui sait, il faudra peut-être qu’il aille vite se reposer parce qu’il jouera une belle place au général le lendemain sur les Champs.


NOTRE DOSSIER TOUR DE FRANCE

Ce doux rêve reste dans un coin de la tête des plus bouillants. « Bien sûr j’aimerais vraiment qu’il gagne une étape. Au Markstein [la fameuse 20e étape], ce serait un au revoir extraordinaire. Mais j’ai envie qu’il s’accroche au général, insiste notre supporter. Thibaut, je l’ai aimé pour le coureur de grands tours qu’il est, à la lutte pour le général, pas en mode baroudeur. Une étape ça marquera plus, mais un top 5 ça voudra dire qu’il pèse sur la course. Si tu me dis il lève les bras et il finit 150e du général, c’est pas mon Thibaut non plus. Je suis mitigé. »

Et puis ce n’est pas comme si Pinot lui-même n’avait pas réveillé nos instincts les plus primitifs en imaginant que s’il avait « d’aussi bonnes sensations que sur la fin du Giro, il pourrait y avoir de bonnes surprises à Paris ». On a fait avec bien moins que ça pour se monter le bourrichon au départ d’un Tour, Thibaut, c’est pas très gentil de nous faire ça. Pour l'instant, après la première grosse étape de montagne, mercredi, l'idole du peuple est est un peu en retrait, 23e à plus de 2'30 du top 10. Mais le Tour est encore très long. Et puis après tout, ce ne serait pas une vraie dernière si on ne ressentait pas ce petit frisson qui nous fait toujours autant d’effet.

Episode 1 : « Thibaut, c’était le vélo plaisir », la nostalgie d’un cyclisme en voie de disparition

Episode 2 : « Oh putain, ça ne tient pas », ils racontent l'abandon crève-cœur de Pinot en 2019