Coupe du monde 2018: C'est quoi, ce sentiment de force et de maîtrise que dégage l'équipe de France?

FOOTBALL C’est comme un truc dans l’air qui accompagne les Bleus, sans qu’on sache exactement quand il est arrivé…

Nicolas Camus

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Pogba, Giroud et Varane au coup de sifflet finale de la demi-finale France-Belgique, le 10 juillet 2018.
Pogba, Giroud et Varane au coup de sifflet finale de la demi-finale France-Belgique, le 10 juillet 2018. — CHRISTOPHE SIMON / AFP

De notre envoyé spécial à Istra,

A vrai dire, ça ne nous avait pas particulièrement marqués, mais les joueurs l’avouent eux-mêmes alors on a envie de les croire. Il y a deux ans, une certaine décompression s’était installée, inconsciemment, après la victoire en demi-finale contre l’Allemagne. « Dans notre tête, c’était ça la finale, reconnaît Paul Pogba. On s’est dit que c’était gagné d’avance. » On peut se tromper, mais rien de tel cette année. Les Bleus qui étaient là, sont vaccinés, c’est en tout cas ce qu’ils disent. Et puis il y a dans l’air ce petit quelque chose qui nous fait repousser cette idée.

On ne l’a pas vu venir, il s’est installé petit à petit, pour finir par ne plus lâcher cette équipe de France. Comme une seconde peau, si on veut. Difficile de trouver le mot juste pour décrire cette sensation de force, de maîtrise, qu’elle dégage en ce moment. On a été tenté de se dire que malgré toute notre rigueur professionnelle et notre devoir d’impartialité, on avait basculé, après plus d’un mois collé à leurs basques. Et puis on est tombé sur cette déclaration de Nikola Karabatic à l’AFP, vendredi.

Les Français sont déterminés. Ça faisait longtemps qu’on ne les avait pas vus si forts et confiants sur le terrain. Avec une équipe si jeune. Lloris dans les cages, Mbappé à un tel niveau… Voir comment ils jouent, c’est beau. Ce qu’ils dégagent, c’est énorme, tu sens que la compétition les a exacerbés, ça me rappelle des souvenirs en hand ».

En voilà un qu’on ne peut pas taxer de favoritisme. La moitié de sa famille sera pour la Croatie, l’autre pour la France, et lui au milieu. Et puis, il s’y connaît plutôt bien l’asticot en force collective. Nous voilà donc à la recherche de ce mot qui résumerait tout ça, et là, le déclic. Pour vous raconter un peu notre vie, et rendre à César ce qui lui appartient, c’est notre cousin, ancien sportif de haut niveau, qui nous envoie par sms : « Ça s’appelle le flow, un genre d’état second où tu maîtrises tout. Un peu le Nirvana ».

« Un état où chaque action est pertinente et où les erreurs sont presque inexistantes »

Voilà, c’est ÇA. Le « flow », ou « la zone », comme on l’appelle aussi. On en parle souvent pour un basketteur, par exemple, qui enquille les tirs à trois points pendant tout un quart-temps. Quelques recherches nous amènent à cette définition, édictée par la psychologue du sport, Nathalie Crépin :

« C’est un état qui est associé à la confiance et à la performance maximale, un état d’équilibre parfait entre les exigences de la situation et le potentiel développé par l’athlète. Cet état, souvent qualifié de "petits nuages" ou de "pilote automatique", est en effet un état de réussite majeure, en prise directe avec le réel, facile, économique, où chaque action est pertinente et où les erreurs sont presque inexistantes ».

Voilà qui colle pas mal avec ce qu’on pensait. Mais il faut aller plus loin, bien sûr. Déjà parce que le flow d’une équipe ne fonctionne pas de la même façon qu’un niveau individuel. « C’est plus compliqué parce qu’il faut une alchimie parfaite entre différents facteurs. Il faut une confiance individuelle et collective, et une confiance dans les stratégies mises en place par l’entraîneur, nous explique la psychologue. Et ce qui se dégage de cette équipe, c’est une grande sérénité, cette certitude, presque, que rien ne peut lui arriver. Grâce à la fois à des individualités très fortes et une grande maîtrise du sujet. »

Nathalie Crépin prend pour exemple la chevauchée de Mbappé et le geste fou - et réussi - de Pavard contre l’Argentine. « Pour que des jeunes fassent ça, il faut une très grosse confiance en eux et en l’équipe. Ce sont les leaders qui amènent ça ». Quand on voit le niveau affiché par Lloris, Varane et Pogba dans cette compétition, on comprend mieux comment on a pu en arriver là.

Pour atteindre cet équilibre, plusieurs facteurs entrent en jeu. Aurélien Daudet, formateur et coach en intelligence émotionnelle qui a travaillé sur ce concept, décompose le mouvement pour nous :

  • « Déjà, il faut faire quelque chose pour le plaisir de le faire. L’émotion principale qui se dégage de cette équipe, c’est la joie. Je trouve ça très puissant, et c’est un super indicateur de la zone de flow ».
  • « La deuxième chose intéressante, c’est cette phrase qu’on entend souvent : "On prend un match après l’autre". Vu de l’extérieur, ça fait tarte à la crème. Mais il a été prouvé que pour atteindre la zone de flow, une des conditions facilitatrices est d’avoir des défis précis, à court terme. Si c’est trop loin et trop dur, on bascule dans l’anxiété ».
  • « La troisième condition est que ça marche mieux si on met en place un objectif technique plus que de compétition. Quand ils disent "on a mis en place la stratégie du coach, ça a marché, on est content", et bien c’est vrai. Réussir à mettre en place une tactique dont on a parlé, qu’on a répété, et voir que ça fonctionne, ça facilite l’entrée dans la zone de flow. On a battu l’adversaire, et en plus grâce au plan prévu. Ça c’est bon ».

Tout ça nous renvoie à pas mal de choses constatées pendant la compétition. Déjà, la psychologie de groupe de cette équipe, à laquelle on avait consacré un article. Et puis l'affirmation progressive d'un style à elle, avec une capacité à prendre la mesure de ses adversaires et faire ce qu’il faut pour jouer un petit cran au-dessus et arriver à ses fins. Après un premier match où c’était parti dans tous les sens, la machine s’est mise en route face au Pérou. « Ça a été là le petit déclic, estime Antoine Griezmann. On est revenu à un 4-4-2 classique, bien regroupé, bloc bas. On a marqué et ensuite défendu avec les efforts de tout le monde. »

Après ce match, tous les joueurs avaient mis l’accent là-dessus. On avait jugé qu’ils avaient trop subi, eux avaient apprécié, pour ce que cela voulait dire. Ce qui s’est passé depuis leur donne raison. L’équipe a ensuite donné sa pleine mesure à partir des huitièmes de finale, et cette folie contre l’Argentine. « Le groupe vit bien, c’est quelque chose de réel, mais il faut un match comme ça, fondateur ou qui va nous marquer en tout cas, avait alors indiqué Guy Stéphan, le coach adjoint. Ce ne sera plus la même chose après ce match. »

Les rencontres face à l’Uruguay puis la Belgique ont détonné par la maîtrise qu’ont eue les Bleus de l’événement. Sereins, presque habités, comme si rien ne pouvait les toucher. A chaque fois, après les matchs ou lors des points de presse, la même rengaine :

  • « On monte en puissance »
  • « On est solides »
  • « On est sûrs de nous »
  • « Chacun sait ce qu’il a à faire »
  • « On se bat les uns pour les autres »

Aurélien Daudet n’est pas un expert en football, comme il le dit lui-même, mais certaines choses l’ont marqué en regardant les matchs. « Un bon indicateur du flow, c’est cette impression que le temps disparaît, explique-t-il. Quand on les regarde, il y a une sensation de maîtrise, mais dans la souplesse, comme un système mécanique bien huilé. Ils sont aux commandes, il y a des trucs qui arrivent mais on gère. Pour ça, l’émotion la plus utile est la joie, car elle sert à créer du lien. Et ils ont l’air de bien se marrer, même pendant le match. On le voit dans la manière dont ils célèbrent leurs buts ou dans les petits clins d’œil qu’ils se font. »

Tout ça va aider, mais ne garantit rien pour dimanche, évidemment. Le flow, c’est bien, mais c’est encore mieux quand ça ne se transforme pas en excès de confiance. Il tient à Didier Deschamps de « faire vivre cette dynamique où l’on se sent si fort, tout en rappelant que la Croatie est une équipe qui est revenue de situations extrêmement complexes, et donc armée aussi sur le plan mental », indique Nathalie Crépin. Sûr que c’est déjà bien dans les têtes.