Coupe du monde 2018: «C'est le contenu qui réunit les individus», on a disséqué la psychologie de groupe des Bleus

FOOTBALL «Le groupe vit bien», ok, mais on met quoi derrière ça?...

Nicolas Camus

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La joie des Bleus après le but de Pavard lors de France-Argentine, le 30 juin 2018.
La joie des Bleus après le but de Pavard lors de France-Argentine, le 30 juin 2018. — SAEED KHAN / AFP

De notre envoyé spécial à Istra,

Quand la Coupe du monde sera terminée, il nous faudra un ou deux jours de désintox pour éliminer toutes ces phrases qu’on aura entendu beaucoup trop souvent depuis le début de la préparation à Clairefontaine. Sinon, on va se retrouver à répéter toutes les cinq minutes à nos potes que « le groupe vit bien » pendant notre semaine de vacances ensemble, et ils finiront par nous laisser tout seul. Ou à l’asile.

Mais avant d’effacer tout ça, on a quand même très envie de s’y plonger, dans cette histoire de vie de groupe. Parce qu’il y a les discours des joueurs, donc, mais aussi et surtout leurs attitudes, leurs actes, conscients ou non, qui sont très révélateurs, de notre point de vue. Tentons de disséquer les ressorts profonds de l'équipe de France, avec l’aide de Céline Giovannoni, professeur agrégée à l’université de Corse, qui enseigne notamment la « psychologie des groupes » à des étudiants en Staps.

La base : la structure de la liste

  • Ce qu’il faut savoir

Céline Giovannoni : « Ce n’est pas la somme des meilleurs joueurs qui fait la meilleure équipe. Un groupe fonctionne si les individus à l’intérieur peuvent interagir affectivement et sur le plan technique. Le meilleur groupe, c’est le meilleur rapport entre la cohésion sociale et de cohésion face à la tâche. A l’intérieur, il y aura toujours les dominants et les dominés, ceux qui proposeront et ceux qui suivront. Il en faut. On ne peut pas avoir 11 leaders dans l’équipe. Il en faut qui suivent, mais à fond. Ils ne conduisent pas, mais peuvent rattraper le volant ni nécessaire. »

  • Ce qu’on a vu chez les Bleus

C’était la phrase favorite de DD au moment de communiquer sa liste. « Je n’ai pas pris forcément les meilleurs, mais ceux qui peuvent aller le plus loin possible ensemble ». Dans le mille. Pourquoi Thauvin et pas Coman ? Pourquoi Dembélé et pas Martial ? Pourquoi pas Lacazette ? Et bien sûr pourquoi plus Benzema ? Toutes les réponses sont là, et dans les observations de la façon de se comporter de chacun par Deschamps et son staff depuis deux ans. Quitte à manquer d’un milieu d’expérience qui peut jouer à gauche, comme c’est le cas pour le quart de finale en raison de la suspension de Matuidi.

Le gros morceau : la dynamique

  • Ce qu’il faut savoir

C.G. : « C’est difficile, parce qu’au-delà de 12 personnes, un groupe est dit anti-dynamique. En plus, théoriquement, on est un groupe quand on a choisi d’être ensemble. Eux n’ont pas choisi, c’est le coach qui a décidé de les prendre. On tient un groupe d’abord grâce au contenu, c’est-à-dire ce qu’on propose. Il faut toujours un enjeu là-dessus, que ce soit difficile, mais qu’ils maîtrisent. C’est le contenu de ce qu’ils font qui réunit les individus. Viennent ensuite les rôles. Si tous les individus sont interchangeables, ce n’est pas bon. Il faut presque rendre les individus indispensables, tout en leur rappelant qu’ils ne sont pas installés. Pour que ça fonctionne, il faut que les joueurs identifient chacun leur rôle, qu’ils soient motivés à le faire, et leur dire jusqu’où ils peuvent aller. »

  • Ce qu’on a vu chez les Bleus

Pour bien l’écouter, on peut assurer que Didier Deschamps rappelle au moins une fois par conf’ l’importance de « l’objectif commun » qu’il a mis en place avec ses joueurs. Celui d’aller « le plus loin possible », officiellement, « de la gagner », en interne. Tout a été pensé pour ça, de la structure de la liste (on y reviendra) à l’animation du groupe. « On a trois tranches d’âge, une autour de 19-20 ans, une de 26-27 ans, et puis une au-dessus de 30, explique son adjoint, Guy Stéphan. Il faut fonctionner avec tous ces joueurs par des canaux différents. On ne parle pas la même façon à Mbappé qu’à Mandanda. » Le but est de garder tout le monde sous pression.

En tant qu’observateur au quotidien, on a été marqué par les images des remplaçants qui entrent sur le terrain pour se jeter sur les buteurs lors du match contre l’Argentine. « Ce n’est pas évident pour ceux qui ne jouent pas, mais ils sont toujours là, à fond derrière nous », avait salué Pavard juste après. « Le coach a l’habitude de créer un groupe, juge Varane. La dynamique est là, parce que la motivation aussi, pour tout le monde. C’est essentiel dans une compétition comme ça. »

Il est là le groupe.
Il est là le groupe. - SAEED KHAN / AFP

L’élément vital : un boss

  • Ce qu’il faut savoir

C.G. : « Il faut un leader "officiel", sinon des leaders "non officiels" s’installent, et ça peut partir dans le mauvais sens. On peut penser que c’est ce qui s’est passé en 2010, par exemple. Le leader doit être crédible, quelqu’un en qui tout le groupe peut avoir confiance. Ensuite, il y a deux styles d’autorité. Il y a l’autorité autocratique, on dit quelque chose et ce n’est pas autrement. Et il y a l’autorité démocratique, quand on fait participer les autres à la décision. On les implique, ils proposent des choses, et on drive le tout. Mais la décision finale, c’est lui. »

  • Ce qu’on a vu chez les Bleus

Depuis plusieurs mois, la question du grand leader se pose. Par les joueurs eux-mêmes, parfois, comme quand Pogba disait qu’il en manquait un. « Quand je disais ça, je parlais d’un vrai patron sur le terrain et en dehors, explique le milieu de terrain. On l’avait avec Evra, c’est à lui que je pensais. Il n’y en a plus de comme lui. » Si personne ne se dégage vraiment, c’est parce que c’est Deschamps, tout simplement. Nous revient cette phrase de Griezmann, juste avant le début de la compétition, qui résume parfaitement tout ça : « Le coach me demande si je me sens bien dans un système, comment je vois l’équipe, les joueurs. On échange souvent. J’aime bien avoir cette confiance avec lui. Il a les gars avec lui. »

Les bouées de sauvetage : des leaders sociaux

  • Ce qu’il faut savoir

C.G. : « Il faut un capitaine, qui a un rôle officiel, identifié. Après, à l’intérieur du groupe, il n’est pas forcément le leader. S’il y en a un au-dessus, le choix du capitaine n’est pas si important, du moment que tout le monde est d’accord pour que ce soit lui. Etre un leader social vient naturellement, parce qu’on a des qualités de communication, des qualités spontanées de dominant, une autorité qui n’est pas forcée. Ensuite, la base, c’est que la règle est donnée par les anciens. C’est le respect. Les jeunes peuvent donner leur avis, et on peut les suivre, si les anciens ouverts à la discussion. Ce sont les plus âgés aussi qui transmettent ce qu’on appelle les règles non officielles : l’hygiène de vie, la façon de parler, de se comporter, de travailler… Plein de trucs bêtes mais qui comptent beaucoup. Et si ces règles commencent à ne plus être suivies, c’est à eux de remettre les choses en place, sans faire appel au coach, qui dans ce domaine doit s’effacer et laisser vivre le groupe ».

  • Ce qu’on a vu chez les Bleus

Pour commencer par ceux qui ne jouent pas mais dont on ne peut pas se passer, on citera Steve Mandanda et Adil Rami. Le grand frère posé et auprès de qui on aime aller prendre conseils pour les choses de la vie d’un côté, son pendant un peu barge avec qui on passe des bons moments à rigoler de l’autre. Chez les titulaires, Hugo Lloris est fidèle à lui-même, toujours là pour prêcher la bonne parole et défendre les intérêts du groupe. Griezmann à l’oreille de Mbappé et Dembélé.

A côté de ça, deux joueurs semblent avoir grandi cet été : Raphaël Varane et Paul Pogba. Le premier s’est affirmé, le second est en pleine métamorphose. Consistant sur le terrain, rassembleur, il vient désormais donner le change devant la presse. « Je suis prêt à tout donner pour cette équipe, dit-il. Etre un leader, pourquoi pas, mais ça tu le dis pas ça, ça vient si ça doit venir. On me voit râler sur les gars, mais c’est pour leur bien. Si on veut la gagner, il faut passer par là ». Une autre petite phrase nous avait marqué, celle de Matuidi après les deux premiers matchs poussifs. « Ce ne sont pas forcément que les cadres qui prennent la parole, c’est important qu’on discute entre nous tous. Chacun a son mot à dire, sa part de responsabilités, pour faire avancer l’équipe ». Là dedans, il y a l’autonomie par rapport au sélectionneur, et l’intégration des plus jeunes.