Coupe du monde 2018: Lionel Messi est-il le véritable entraîneur de l’Argentine?

FOOTBALL Lors du match contre le Nigéria, les caméras ont surpris l’entraîneur albiceleste Jorge Sampaoli en train de demander son avis à la star avant de décider d’un changement…

Julien Laloye

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Lionel Messi et Jorge Sampaoli, lors du match entre l'Argentine et le Nigéria.
Lionel Messi et Jorge Sampaoli, lors du match entre l'Argentine et le Nigéria. — Giuseppe CACACE / AFP

De notre envoyé spécial à Moscou,

Jorge Sampaoli à Lionel Messi contre le Nigeria, quelques minutes avant le but du soulagement de Rojo : « Pulga, Pulga [le surnom de Leo], je fais entrer le Kun [Aguero], où pas ? ». Captée à la volée par les caméras de la chaîne Tyc Sport, la scène est d’une cruauté inouïe pour tout ce qu’elle transporte de fantasmes sur la réalité de l’exercice du pouvoir au sein de la sélection argentine lors de ce Mondial. La question de Sampaoli autant que l’assentiment de la tête presque invisible de Messi, d’ailleurs. Un geste royal, comme on ordonnerait au majordome de service sans le regarder quand il propose de resservir du thé aux invités.

Se rappeler ce qui se joue derrière le rideau depuis la déroute contre la Croatie qui a failli coûter à l’Argentine sa place en 8e de finale. Une mutinerie, une révolte, une rébellion, appelez ça comme vous voulez, qui aurait débouché sur la mise à l’écart symbolique du sélectionneur, destitué par un groupe de putschistes, incarnés par le duo Messi-Mascherano. Un coup d’état démenti par la Fédération avec force mise en scène dimanche dernier, lors d’une journée rocambolesque qu’on vous a narrée par le menu puisqu’on y était. Ce jour-là, c’est l’ancien du Barça qui est venu vendre les oranges sur le marché pour calmer la meute.

« Je ne sais pas pourquoi les gens pensent que cette génération dirige à la place du sélectionneur. J’entends ça depuis toujours. J’en ai vu passer beaucoup depuis dix ans et aucun n’a jamais dit ça au moment de  partir. La relation avec l’entraîneur est normale. Evidemment, quand on sent que quelque chose ne va pas sur le terrain, on va lui dire, sinon ce serait hypocrite de notre part. On cherche tous la solution pour sortir de la situation dans laquelle on est ».

Deux choses là-dedans

Petit un >> C’est Mascherano qui endosse le rôle de meneur moral du groupe publiquement, une posture confirmée la veille du match contre le Nigeria, quand le milieu argentin et le sélectionneur ont eu une longue discussion en tribune, avec la volonté que tout le monde voit ça.

Petit deux >> « Masche » ne cache pas que les joueurs ont montré leur désapprobation suite à certains choix tactiques et que cela ne peut pas continuer comme ça. Sous-entendu, le coach doit s’adapter et écouter la République des joueurs.

C’est là qu’intervient Messi, dont les moindres états d’âme sont scrutés au microscope. Confession d’un confrère argentin qui ne veut pas qu’on le cite : « Messi qui dirige en sous-main la sélection, c’est à la fois un mythe et une réalité. Parfois, c’est inconscient. Certains joueurs sont tellement impressionnés qu’ils ne donnent le ballon à personne d’autre. Mais c’est encore pire depuis qu’il a pris brièvement sa retraite internationale. Tout le monde a peur de le perdre pour de bon, alors chaque individu qui prend une décision dans le foot argentin réfléchit d’abord à ce qu’en penserait Messi avant de se décider ».

Sampaoli comme les autres, obligé de naviguer entre deux eaux. D’un côté, ne pas fâcher l’idole (en mars, « c’est plus l’équipe de Messi que la mienne »), de l’autre, prendre un peu de lumière dans les marges, puisqu’il est sélectionneur, après tout. La soumission et l’affirmation. La soumission, c’est parfois se raccrocher aux branches.

  • Dybala, le grand espoir du futur, oublié tout au fond de la cave, parce qu’il n’a pas trouvé la solution pour le faire jouer avec Messi, qui lui préfère la percussion de Pavon.
  • Une bise un peu forcée pour les caméras lors des 15 minutes de l’entraînement ouvert au public dimanche, parce que c’est l’anniversaire de Messi et qu’il faut éteindre l’incendie.
  • Une main tendue du numéro 10 le long de la ligne de touche après le but de Rojo contre le Nigeria, à partir de laquelle on brode un conte pour enfant. « Le geste qu’a eu Leo pour moi me rend très fier, parce qu’il sait très bien toute la passion que je mets dans ce que je fais ».

Voilà pour sauver les apparences, puisque Messi n’en fera pas beaucoup plus, à part une petite phrase lâchée en zone mixte : «Cette victoire, c’est pour tous les gens qui cru les bêtises racontées ces derniers jours ». Sampaoli prend quand même. L’affirmation, maintenant. Toujours garder la main, même un petit peu. L’entraîneur veut installer un 3-5-2 bancal qui ne convient pas à la star argentine, ce dernier estimant grosso modo que cela augmente la densité de joueurs dans sa zone, lui préférant le 4-3-3. Sampaoli fait une partie du chemin et opte pour un 4-4-2 contre l’Islande. Le résultat ne suit pas ? Le coach reprend la main face à la Croatie. Messi est transparent. « La préoccupation d’un entraîneur qui a Messi, c’est que le reste de l’équipe lui permette de créer du jeu. Quand il est isolé, parce qu’il est isolé par le jeu lui-même, alors l’Argentine souffre ».

L’équipe que veut Messi contre la France

Contre le Nigeria ? Les joueurs ont gagné la partie. Retour du 4-3-3 avec Messi dans sa position barcelonaise, l’armée des grognards (Higuain, Banega, Di Maria) et une défense à quatre. Pour enfoncer le clou, le but vainqueur de Rojo, fier représentant de la vieille garde qui entoure l’empereur argentin.

Mais Sampaoli veut mourir avec les honneurs, où l’apparence de l’honneur. Question perverse d’un collègue qui lui demande s’il va prendre conseil auprès de ses joueurs qui fréquentent certains internationaux tricolores en club avant le France-Argentine de samedi : « Oui, d’ailleurs j’avais eu une démarche similaire contre l’Italie, en match amical. C’est très important d’écouter ce que les joueurs ont à me dire, même si à la fin des comptes, c’est moi qui prends les décisions ». Le jeu de dupes jusqu’au bout. Chacun y verra ce qu’il veut y voir.