Coupe du monde 2018: «Si l’Argentine en arrive là, ce n’est pas un hasard», Nestor Fabbri analyse les difficultés du foot argentin

FOOTBALL L'ancien internatiional albiceleste est très sévère avec les dirigeants du football argentin...

Propos recueillis par Julien Laloye

— 

Mascherano et Biglia, le doble pivote le plus infâme de l'histoire.
Mascherano et Biglia, le doble pivote le plus infâme de l'histoire. — JUAN MABROMATA / AFP

De notre envoyé spécial à Moscou,

On a mis du temps à lui mettre la main dessus. Nestor Fabbri, le rugueux défenseur que n’ont pas oublié les fans nantais, profite de la Coupe du monde pour faire du tourisme en Russie avec son fils et des amis. Désormais agent de joueur, celui qui a défendu les couleurs de l’Argentine lors du Mondial 90 prend quelques minutes depuis Saint-Pétersbourg pour donner son opinion sur la crise traversée par la sélection ces derniers jours, à quelques heures du match décisif contre le Nigeria.

Comment avez-vous vécu les heures cataclysmiques qui ont suivi la déroute contre la Croatie ?

Je pense que parmi toutes les rumeurs de ces derniers jours, il y a eu beaucoup d’exagération. Qu’il y ait eu une réunion entre les joueurs et l’entraîneur pour essayer de trouver des solutions, c’est normal et ça arrive dans toutes les équipes. Il n’y a pas eu de bagarre ou d’insultes, que je sache. Parfois les caractères des uns et des autres [entendre celui de Sampaoli] fait que la discussion est trop rigide, mais il faut faire avec. Le plus important, c’est que l’Argentine peut encore se qualifier pour les 8es de finale en battant le Nigeria.

Vous croyez encore à la qualification, donc ?

Bien sûr que j’y crois. A ce moment de l’histoire, ce n’est plus le moment de parler de tactique ou de changements stratégiques, c’est le cœur des joueurs et l’intelligence situationnelle de chacun d’entre eux qui doit parler.

Au-delà de la sélection, c’est tout le foot argentin qui semble malade en profondeur. Vous souscrivez à cette analyse ?

Cela fait plusieurs années maintenant que la sélection connaît des problèmes de fonctionnement, un peu comme tout le football argentin. On ne peut pas changer trois fois de technicien en un an et penser que ça va bien se passer. Les choses n’arrivent pas par hasard. La fédération a aussi ses problèmes, et il ne faut pas oublier que l’Argentine s’est qualifiée d’extrême justesse pour le Mondial.

Qualification ou pas qualification contre le Nigeria, le réservoir de bons joueurs argentins semble s’être tari. Faut-il être inquiet pour l’avenir ?

C’est vrai que les gens prédisent un futur délicat dans les années qui viennent, même s’il y a quelques bons jeunes comme Lo Celso ou Dybala. Ça va être tout le travail de la fédération de remettre l’accent sur la formation, comme l’a toujours fait le foot argentin, pour ressortir des joueurs de talent dans toutes les lignes.

Pourquoi est-ce que ce n’est plus la priorité de la fédération ?

Parce que ça fait plusieurs années maintenant qu’on accorde trop d’importance au résultat au détriment de la formation des jeunes joueurs argentins. Le championnat ressemble un peu à ce qu’on voit en Russie. N’importe qui peut battre n’importe qui, le jeu est très tactique et les défenses très resserrées, il y a beaucoup d’équipes, tout le monde joue en 4-4-2, on ne peut pas dire qu’il soit très spectaculaire

Les différents sélectionneurs argentins ne réussissent pas non plus très bien pour l’instant. Faut-il y voir les limites de l’école Bielsa et de la verticalité à tout prix ? La légendaire « pausa » des Argentins [le moment où le 10 attend pour faire la bonne passe] semble avoir disparu…

Au contraire, je trouve que la sélection par exemple ne joue pas assez vite vers l’avant, il lui manque justement de la verticalité. Quand je vois que le gardien touche parfois plus de ballons que les milieux créateurs, ça m’énerve. Regardez la première mi-temps contre l’Islande. Les transmissions étaient beaucoup trop lentes, on avait que des joueurs en pause. Il faut savoir éliminer une ligne adverse par la passe ou par le dribble, on ne sait plus faire.

Le foot argentin a eu pendant quatre Coupes du monde le meilleur joueur de l’histoire ou pas loin, et il n’a rien gagné avec lui. Est-ce un immense regret ?

On peut avoir cette impression de gâchis. Bon, il faut aussi reconnaître que c’est une génération qui n’aura pas toujours eu de la chance. Je suis persuadé que l’Argentine aurait dû remporter la Coupe du monde 2014, mais parfois il y a un poteau ou une action qui change l’histoire d’une équipe pour le meilleur ou pour le pire. Je pense que si l’Argentine se rétablit et fait son chemin dans les phases finales, Messi peut décider de rester. Mais c’est sûr que si on est éliminés contre le Nigeria, il prendra sa retraite pour de bon.

Une élimination contre le Nigeria ne permettrait-elle pas, finalement, de s’attaquer aux racines des problèmes qui empêchent le foot argentin d’évoluer dans la bonne direction ?

Je ne sais s’il faut nous souhaiter une élimination pour qu’enfin les bonnes décisions soient prises à la fédération. On peut très bien aller loin si on passe le Nigeria, ça ne voudra pas dire pour autant qu’il faut oublier tout ce qui ne marche pas. Je crois qu’on a touché le fond en fin de match contre la Croatie et que tout le monde a bien pris conscience que le foot argentin doit faire son autocritique après le Mondial. On n’a pas besoin de ne pas sortir des poules en plus !