Transat Jacques-Vabre : Travail, sommeil, loisirs… Jérémie Beyou et Franck Cammas racontent leur vie à deux
Voile•Les deux marins comptent parmi les favoris de la classe Imoca sur « Charal 2 ». La course s’élance le 29 octobre du HavreNicolas Stival
L'essentiel
- Le grand départ de la Transat Jacques-Vabre est prévu le 29 octobre. Cette course d’une quinzaine de jours se termine à Fort-de-France, en Martinique.
- Jérémie Beyou et Franck Cammas feront équipe sur l’Imoca Charal 2 dans cette course en double.
- Les deux navigateurs expérimentés évoquent leur vie à bord, extrêmement studieuse entre deux phases de récupération.
Cela fait déjà un petit moment que le marin adepte de la course au large ressemble au moins autant à un ingénieur du CNES vêtu d’un ciré qu’au capitaine Haddock. Mais on l’imagine toujours comme un loup plus ou moins solitaire au caractère bien trempé, et pas seulement par les embruns. Pourtant, il existe de nombreuses épreuves en équipage ou en double, à commencer par la Transat Jacques-Vabre, sans doute la plus fameuse.
Au départ du Havre, le 29 octobre, Franck Cammas (50 ans) visera une cinquième victoire – un record – au côté de Jérémie Beyou (47 ans), sacré une fois. Ils navigueront vers la Martinique sur l’Imoca Charal 2, dont l’objectif ultime reste le Vendée Globe 2024. Si les deux skippers participent à la mise au point de ce dragster des mers, c’est Beyou qui montera seul à bord dans un peu plus d’un an.
D’ici là, cette année 2023 est consacrée à la course en double, et la Transat Jacques-Vabre, d’une durée d’une quinzaine de jours, sera la quatrième et la plus longue du duo, après la 2e place sur la Guyader Bermudes 1.000 Race, la 12e position au terme d’une Rolex Fastnet Race et la victoire sur le Défi Azimut.
Une cohabitation facile ?
Jérémie Beyou avait surpris le petit monde de la voile en annonçant en juillet 2022 que Franck Cammas le rejoignait sur l’aventure Charal 2. Très expérimentés, les deux hommes s’étaient déjà défiés en Figaro et en Orma. Ils avaient par ailleurs navigué ensemble pendant des championnats de France par équipage ou lors d’une étape de la Volvo Ocean Race. Mais rien à voir avec la cohabitation démarrée l’an dernier, et qui se concrétise cette année par des courses en double. « C’est hyper intéressant d’avoir quelqu’un à bord qui vient avec un œil différent, des compétences complémentaires pour progresser », apprécie Beyou.
Les deux hommes ne tombent pas des nues au moment de se retrouver au milieu de l’immensité marine, sur un navire de 18 mètres de long. « Ça reste un milieu pas très vaste, sourit Cammas. Des coureurs de courses au large, il n’y en a pas tellement. Comme beaucoup d’autres, nous sommes tous les deux installés à Lorient, donc on se croise souvent. »
« On se connaît, il n’y a pas de surprise à attendre, poursuit le quinquagénaire d’origine provençale. Parfois les planètes étaient bien alignées et on a fait de beaux résultats, comme l’Azimut que l’on gagne. Sur le Fastnet, on a eu pas mal de soucis [pénalité pour départ volé puis casse de la voile de brise] et on fait quelques erreurs. Mais en matière de performances pures du bateau, on est assez contents. On sait qu’on peut jouer avec ceux qui peuvent gagner les épreuves. »
Qui fait quoi sur le bateau ?
« On est interchangeables, c’est important », glisse Franck Cammas. « Sur le départ, je barre et Franck gère tout le positionnement ainsi que le réglage du bateau, détaille le Finistérien Jérémie Beyou. Sur les manœuvres, je suis plutôt à l’avant, à manipuler les voiles, à les gréer. Franck est plutôt derrière à les hisser, à gérer les cordages. Après, s’il y a une manœuvre à faire rapidement, que Franck est sur le pont, en ciré, et moi à l’intérieur, Franck va aller devant car il sait faire aussi. »
Puisqu’ils sont deux sur le bateau, ce serait idiot de ne pas en profiter. Aussi, lorsque l’un dort, l’autre peut le réveiller s’il y a besoin d’effectuer une manœuvre, afin d’être trois ou quatre fois plus rapide que sur une course en solitaire.
« L’intérêt du double, c’est qu’en permanence, sur le pont, il y a quelqu’un qui fait avancer le bateau à 100 % et qui est bien réveillé pour être performant, glisse Beyou. On n’est quasiment jamais dans la gestion. Alors qu’en solitaire, il y a des moments où il faut laisser le bateau tout seul parce qu’il faut se reposer et donc on peut dégrader un peu la performance. En double, on est à fond tout le temps et ça rend les courses encore plus intenses. »
Comment gérer les moments de tension ?
A entendre les deux compères, il y en a peu. « On n’a pas eu beaucoup de galères non plus », assure Cammas. Sur une course de quinze jours, bien plus longue que les précédentes, les risques d’avarie sont mathématiquement accrus. D’où l’intérêt de garder les nerfs solides. « Le but au départ, c’est d’avoir suffisamment navigué pour bien se connaître, ne pas avoir beaucoup besoin de se parler, qu’il n’y ait pas beaucoup de débats dans la manière de mener le bateau », reprend Cammas.
Certaines choses, comme l’analyse météo, peuvent se faire seul, pendant que l’autre se repose. Pour tout le reste, on discute. « Cela fonctionne bien, assène Beyou. On reste sur l’Azimut où ça s’est bien déroulé. On a pris les bonnes décisions et on a réussi à rester calmes dans nos plans, sans faire de grosses boulettes. Il faut capitaliser là-dessus maintenant. » « Il n’y a pas de désaccords fondamentaux, poursuit-il. Ceci dit, il faut que les deux soient vraiment lucides et bien réveillés. »
Quand et combien de temps dort-on ?
En règle générale, les marins s’organisent en période de quarts. « On fait un peu au feeling, indique Cammas. Il y en a un qui se repose, qui se change, qui mange, peu importe, et l’autre qui est sur le pont en train d’essayer de faire avancer le bateau le plus vite possible. » Pas besoin de mettre le réveil. C’est le collègue qui en fait office, en général après « deux heures ou deux heures et demie de repos ». Oui, c’est court. Et oui, la cabine est petite. « Un ou deux mètres carrés quoi », arrondit Beyou.
Et attention : repos ne veut pas forcément dire dodo. « Il peut y avoir de l’ordinateur, de la bouffe, du nettoyage », énumère Cammas. « Moi, je dors bien quand même, s’amuse Beyou. Il faut se gérer soi-même et faire attention à l’autre. En solo, quand tu es énervé, ça n’embête pas grand monde. Mais à deux… Je sais que je suis assez nerveux, il faut que je fasse attention à ne pas polluer Franck avec mes sautes d’humeur. Parfois, il vaut mieux que j’aille dormir. »
De quoi parle-t-on, à part du boulot ?
Pas de grand-chose, visiblement, selon Beyou. « Quand il y a un résultat de sport intéressant qui tombe de terre, on en discute, mais rapidement, on revient sur le sujet de la course, des concurrents, de la stratégie : "Quelle voile tu penses qu’ils ont mis ?" ; "Quel mouvement tu penses qu’ils vont faire ?" » Les discussions sont d’autant plus réduites que les deux compères partagent deux passions communes : le cyclisme et la F1. Or, la saison de la première discipline est déjà terminée. Quant à la seconde, lorsque la Jacques-Vabre débutera, il restera quatre GP mais un intérêt infinitésimal.
Notre dossier sur la Transat Jacques-Vabre avec «Voiles et Voiliers»Pour les loisirs individuels, l’éventail est réduit. « Ça bouge tellement dans un bateau que c’est dur de lire un bouquin, note Cammas. On peut avoir de la musique ou des podcasts. Mais il y a tellement de bruit qu’il faut mettre un casque. » « J’écoute de moins en moins de trucs, parce que ça ne s’arrête jamais, appuie Beyou. J’ai quand même une playlist très vaste, pas très hard. Déjà que c’est hard sur le bateau, je vais écouter de la pop douce [sourire]. J’aime bien aussi les récits historiques, du type "La marche de l’Histoire". Cela me permet de sortir l’esprit du bateau. » Mais pas pour longtemps, on l’a bien compris.



















