Fidji - Portugal : Interdit en France mais primordial pour les Fidjiens… Qu’est-ce que le kava ?
Rugby•Cette boisson sédative fait partie de la culture des peuples du Pacifique Sud, dont les FidjiensNicolas Stival
L'essentiel
- Les Fidjiens n’ont besoin que d’un point pour se qualifier pour les quarts de finale de la Coupe du monde avant de rencontre les Portugais, ce dimanche (21 heures) à Toulouse.
- Après la rencontre, les coéquipiers de Waisea Nayacalevu devraient se plier au rituel millénaire du kava, une boisson sédative dont la commercialisation est interdite dans plusieurs pays, dont la France.
- Plus qu’un breuvage, le kava s’apparente à un art de vivre.
La vanne est signée Eddie Jones, toujours meilleur derrière un micro que sur un banc d’entraîneur depuis qu’il a repris l’Australie, au mois de janvier. Après la victoire sans doute inutile de Wallabies souffreteux face au Portugal (34-14), dimanche dernier, le technicien a été interrogé sur son emploi du temps lors de l’ultime semaine de poule de la Coupe du monde. « Je pense donner des cartes de crédit à Marika [Koroibete] et Suli [Vunivalu] [deux internationaux australiens nés aux Fidji] pour qu’ils emmènent du kava dans le camp de base fidjien, ça pourrait marcher ! »
Ce dimanche soir à Toulouse, face au Portugal, un seul point suffit aux Flying Fijians pour atteindre les quarts de finale, comme en 1987 et 2007, et renvoyer la sélection d’Eddie Jones à Canberra. Une fois la formalité expédiée, et avant de penser au choc contre l’Angleterre, il sera temps de sacrifier au rite du kava, cette boisson tranquillisante qui ponctue l’existence des peuples du Pacifique Sud depuis plusieurs millénaires.
« C’est un style de vie, un élément de notre identité, précise l’ancien talonneur fidjien Sunia Koto Vuli (43 ans), qui a participé en tant que joueur aux Mondiaux 2007, 2011 et 2015, puis à l’édition 2019 comme entraîneur adjoint. Après un match, quand l’adrénaline est encore très haute, une bière va avoir tendance à la "booster". Alors que le kava te calme. C’est plus facile ensuite de se relaxer et de dormir. »
« Ça endort un peu la bouche »
« A l’origine, c’est une boisson cérémonielle, maintenant c’est devenu un lubrifiant social », relève joliment le Français Franck Boivert, ancien directeur technique national de la Fédération fidjienne. Avant d’approfondir le propos du Catalan, mieux vaut savoir exactement de quoi on parle. Le kava, ou « yagona » aux Fidji, est une plante de la famille des poivriers, répondant au doux nom scientifique de Piper methysticum. Réduite en poudre, sa racine est ensuite mélangée à de l’eau dans un récipient, le tanoa. Lors d’une cérémonie, elle est distribuée aux membres (masculins) de l’assemblée selon une étiquette précise, répondant aux critères d’une société très hiérarchisée.
« Ça endort un peu la bouche, comme un léger anesthésiant », décrit Franck Boivert, qui a goûté le breuvage à maintes reprises, en tant qu’invité d’honneur d’un chef de village, ou bien, jusqu’en juin dernier, comme directeur technique de la Nadroga Academy, implantée en 2010 par le club de Clermont dans l’une des 14 provinces de l’archipel. « Si Nadroga va jouer dans la province de Naitasiri, Naitasiri va organiser la cérémonie du kava après-match. Et cela peut durer très longtemps, j’en sais quelque chose ! »
« Je vais être honnête avec vous, sourit Sunia Koto Vuli. Quand vous goûtez du kava pour la première fois, ça a un goût étrange, un peu comme de l’eau boueuse. » La saveur, variable selon les terroirs comme celle du vin, importe de toute manière bien moins que l’idée de partage au sein de la communauté. Si les Fidjiens peuvent témoigner de manière démonstrative de leur foi chrétienne, à travers de puissants chants abondamment relayés sur les réseaux sociaux, la cérémonie du kava au sein de la sélection relève davantage de l’intime.
Une cérémonie très codifiée
« On ne fait pas ça dans les vestiaires après le match, mais dans une salle de convention ou de réunion, détaille l’ancien joueur de Narbonne, désormais membre du staff de Mâcon (Nationale 2). En principe, les plus jeunes préparent le kava, pour la personne la plus âgée du groupe. Soit celle-ci boit en premier, soit elle désigne le coach ou le capitaine. » Puis chacun consomme à son tour dans le même récipient, selon sa position hiérarchique.
« Ensuite, tout le monde boit en mode relax, poursuit Sunia Koto Vuli. C’est un sentiment agréable. Tu deviens vraiment calme, tu socialises avec les autres, tu penses profondément à la vie. » A l’écoute de cette description, une question nous brûle les lèvres, que l’on finit par poser après l’avoir emballée de tout un tas de précautions. « Sans vouloir vous offenser, les effets ressemblent quand même beaucoup à ceux du cannabis, non ? »
La réponse amusée fuse à l’autre bout du fil. « Ce n’est pas insultant. Beaucoup de gens me font la même remarque. Oui c’est relaxant, oui, c’est agréable, mais ce n’est pas de la "weed". Les gens aiment cet effet. Des Français, des All Blacks, des Australiens aiment boire le kava, quelles que soient leurs origines. »
On peut même parler de phénomène de mode, puisque de nombreux établissements new-yorkais affichent la boisson sur leur carte, avec la même facilité que des bars parisiens « offrent » des spritz à 10 euros. Ceux-ci ne pourraient de tout de manière pas vendre du kava, puisque sa commercialisation est interdite depuis une vingtaine d’années en France - sauf en Nouvelle-Calédonie - comme dans d’autres pays (Royaume-Uni, Allemagne, Japon…).
Interdit en France depuis 2002
Contactée, l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) renvoie simplement par mail à des communiqués de presse de janvier 2002. Ceux-ci portent sur la suspension de la délivrance et de l’utilisation des produits issus de cette « plante médicinale », « réputée pour ses propriétés sédative et hypnotique ». Cette décision, confirmée en mars 2003, avait été prise à cause d’« une trentaine de cas d’hépatite [dont un décès et quatre transplantations] survenus en Europe après consommation de produits à base de kava ». Le constat d’une telle nocivité ne fait pas l’unanimité chez les scientifiques.
Et elle ne va sûrement pas freiner dans son élan la diaspora des rugbymen fidjiens en France, qui aiment se retrouver à plus de 16.000 km de chez eux autour de quelques extraits de Piper methysticum. « Quand on revient d’un séjour aux Fidji, c’est presque la première chose que l’on prend, avant les affaires d’entraînement et les crampons », sourit Sunia Koto Vuli.
NOTRE DOSSIER COUPE DU MONDE DE RUGBY« C’est un peu devenu un problème, pointe toutefois Franck Boivert. Avec Nadroga, il a fallu que l’on régule tout ça, certains en abusaient après le match, parfois jusqu’à 3 ou 4 heures du matin, et ça les rendait léthargiques. » « Oui, il peut y avoir des addictions, comme avec les autres produits, acquiesce l’ancien talonneur aux 58 sélections. C’est comme tout, il faut consommer avec modération. »
Selon nos témoins, ces soucis d’accoutumance ne risquent pas de concerner les hommes entraînés par Simon Raiwalui dans cette Coupe du monde. « Ils sont tous professionnels et je les pense très raisonnables », lâche Franck Boivert, qui vient de se lancer sur un nouveau programme sur l’archipel dans un collège catholique, avec l’USAP. Tant pis pour les Wallabies et pour Eddie Jones donc, auquel Brad Harris, entraîneur adjoint (australien) des Flying Fijians avait de toute manière déjà répondu : « On va d’abord battre le Portugal, et ensuite on prendra la carte de crédit d’Eddie pour aller acheter du kava et fêter ça dignement. »



















