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Un Mondial à 24, ok, mais qu’est-ce qu’on fait pour les petites nations ?

Coupe du monde de rugby : Un Mondial à 24, ok, mais qu’est-ce qu’on fait derrière pour les petites nations ?

rugbyLa Fédération internationale réfléchit à élargir le nombre de participants pour la prochaine édition en 2027, une idée louable mais qui ne servira à rien si l’on n’aide pas les nations des Tiers 2 et 3 à progresser pour être plus compétitives
Nicolas Camus (avec J.La.)

Nicolas Camus (avec J.La.)

L'essentiel

  • Les médias anglais ont révélé la semaine dernière que Word Rugby envisageait sérieusement d’étendre le nombre de participants à la Coupe du monde de 20 à 24 équipes pour la prochaine édition.
  • Une ouverture qui permettrait à davantage de petites nations, dites des Tiers 2 et 3 (au-delà de la 10e place au classement mondial), de se confronter au plus haut niveau.
  • Cela ne sera toutefois pas suffisant pour les faire réellement progresser si pendant les quatre années séparant deux éditions, on ne leur offre pas les moyens financiers et techniques de se préparer.

Allez, c’est la fin du spectacle, merci et au revoir. La phase de poule de la Coupe du monde s’achève ce week-end, et avec elle les matchs à sens unique qui se terminent par des exécutions sommaires à heure de grande écoute sans message d’avertissement pour les enfants. Terminé les 96-0 (France-Namibie), les 71-0 (Angleterre-Chili) ou les 73-0 (Nouvelle-Zélande-Uruguay), ces scores qui ne font pas marrer grand monde, et surtout pas ceux qui doivent recoudre les plaies derrière. Pensez aux pauvres Roumains, qui avant même leur dernier match face au Tonga ont déjà signé le pire bilan défensif de l’histoire de la compétition, avec 242 points pris dans la tronche en trois rencontres face à l’Afrique du Sud, l’Irlande puis l’Ecosse.

Le fossé n’a jamais semblé aussi grand que cette année entre les meilleures nations mondiales, toujours plus professionnelles dans leur approche, aux physiques toujours plus colossaux, et les faire-valoir qu’on met là pour pouvoir appeler ça une Coupe du monde. Et devinez quoi ? En fin de semaine dernière, plusieurs médias anglais, dont le Times et le Telegraph, ont révélé que World Rugby avait l’intention d’étendre le nombre de participants à 24 pour la prochaine Coupe du monde, en 2027.

Des petits bouts de viande dans la cage aux lions

Alors oui, un nouveau format à six groupes de quatre accoucherait de poules moins denses et ouvrirait des perspectives pour les Tiers 2 et 3. Mais il n’est pas sûr que ce soit celui retenu, l’idée d’un « système suisse » n’étant pas écartée. Et puis vingt-quatre équipes, ça en fait donc quatre à ajouter par rapport à cette année. Lesquelles ? Si on regarde le tournoi de repêchage de novembre 2022, qui constituait la dernière opportunité pour se qualifier, il s’agirait du Kenya (qui a perdu 36-0 en barrage contre la Namibie, elle-même expertes en peignées en Coupe du monde), des Etats-Unis et de Hong-Kong. On peut y ajouter le Canada, habitué de la compétition (France 2023 est sa première manquée). Ensuite, il faut aller voir du côté de la Corée du Sud, du Brésil ou des îles Cook… Bon.

Vouloir élargir le cercle n’est pas une mauvaise idée en soi, évidemment. Le développement du rugby passe par là. Mais ça ne servira à rien s’il n’y a pas toute une organisation mise en place derrière pour réellement aider les plus petites nations. Pour le moment, on les balance comme des petits bouts de viande dans la cage aux lions tous les quatre ans, sans moyens de se défendre. Le simple fait de participer ne suffit pas. Le sélectionneur chilien Pablo Lemoine le disait bien mieux que nous pendant ce Mondial :

« Au final, c’était comme un show avec d’un côté les clowns et de l’autre les propriétaires du cirque. Dans quatre ans, ce sera la même chose et on reprendra 60 points contre ces équipes-là. J’espère que les choses vont changer, car ce n’est bon ni pour notre sport, ni pour les supporters. » »

Lemoine est dubitatif sur ce que réserve l’avenir. « Tout le monde trouve super que le Chili participe à sa première Coupe du monde mais derrière, il ne se passe rien », observe-t-il. Il est bien placé pour en parler, lui qui avait déjà participé auparavant à deux Coupes du monde, à la tête de l’Uruguay (1999 et 2003). « Plus de 20 ans se sont écoulés et rien n’a changé. La Roumanie, la Namibie, les Samoa, les Tonga étaient déjà là aussi. Ont-ils progressé ? Au contraire, ils régressent. »

40 millions pour la prépa, mais avant ?

Le décor est posé, et il est plutôt sombre. Maintenant qu’on a dit ça, des plans existent-ils pour améliorer les choses ? Quand on leur demande leur avis sur la différence de niveau entre les équipes, les dirigeants de World Rugby ne répondent qu’à moitié à la question. « On a investi 40 millions pour les équipes qui ne font pas partie du Six Nations ou du Rugby Championship afin qu’elles puissent se préparer pour la Coupe du Monde, a défendu le directeur de la communication Dom Rumbles lors d’une conférence de presse, en début de semaine. Ça se traduit par la fourniture de matériel, de lieux de préparation, par un soutien de haute qualité pour l’entraînement, et par la mise en place des meilleures conditions possibles au niveau national. »

C’est vrai, la Fédération internationale donne de l’argent et des moyens techniques, dans le cadre de son « plan haute performance ». Mais ça ne dit pas ce qu’on fait pour ces nations avant qu’elles ne soient qualifiées. Car pour la plupart, elles arrachent leur ticket lors des dernières fenêtres, moins d’un an avant le coup d’envoi. Or, c’est sur le cycle de quatre ans qu’il faut opérer pour être efficace. World Rugby visait dans son plan 2016-2020 « deux équipes du Tiers 2 qualifiées pour les quarts de finale en 2023 ». Elle ne les aura certainement pas.

Les objectifs du « plan haute performance » 2016-2020 de World Rugby
Les objectifs du « plan haute performance » 2016-2020 de World Rugby - capture d'écran / 20 Minutes

La mission n’est pas simple, attention. Si les chiffres de la pratique augmentent, avec près de 10 millions de licenciés dans le monde aujourd’hui contre 3,7 millions en 2009, et 128 fédérations membres à la Fédération internationale (+11 depuis 2009), le rugby reste un sport de niche. Il faut, dans ces nouveaux territoires, à la fois élargir la base des pratiquants et développer le haut niveau. Pas une mince affaire. C’est là que les Fédérations nationales pourraient se rendre utiles.

La France n’a pas à rougir en la matière. « On a pas mal épaulé la Fédération japonaise avant sa Coupe du monde en 2019, on a été très en lien avec le Portugal, avec la Géorgie aussi, énumère Didier Retière, DTN de 2014 à 2021. La France a toujours œuvré pour faire que le rugby soit présent dans un maximum de pays. C’était la vocation de la FIRA au départ, faire que des pays non anglo-saxons puissent entrer dans le monde du rugby. »

La FIRA, c’est la Fédération internationale de rugby amateur, devenue Rugby Europe en 2014. Elle avait été créée dans les années 30 quand la France avait été exclue du Tournoi par les nations britanniques, et s’était alors tournée vers ses voisins de l’est et du sud (Allemagne, Belgique, Italie, Espagne, Portugal ou Roumanie). Peu à peu, la FIRA s’était étendue à d’autres continents, notamment l’Afrique et l’Amérique du sud, avant de se resserrer pour laisser place à une nouvelle organisation mondiale.

Responsabilité partagée

Les liens historiques noués par la FFR ont toutefois perduré. Régulièrement, des échanges sont organisés entre équipes de jeunes, des staffs étrangers viennent en stage chez nous pendant une ou deux semaines, et des techniciens français sont envoyés sur place pour faire monter le niveau. « On le fait dès qu’on peut, mais ce sont toujours des programmes de long terme, explique Retière. Quand on a une équipe nationale qui fonctionne, ce n’est pas parce qu’on a un bon entraîneur et une génération spontanée de super joueurs. Il faut une base de pratiquants, une formation mise en place, des compétences chez les entraîneurs et que les joueurs soient confrontés à des équipes de bon niveau. »

Sur ce dernier point, la France a pris sa part, avec par exemple une longue tournée en Argentine en 1988, au moins un test-match par an contre la Roumanie dans les années 90 et au début des années 2000, et la première tournée d’une équipe du Tiers 1 au Tonga et aux Samoa en 1999. Dans un autre genre, elle noue aujourd’hui des partenariats avec l’AFD (agence française de développement) pour des projets en Afrique. Toutes les nations de premier rang ne jouent pas aussi bien le jeu. « Pas suffisamment en tout cas, estime l’ancien DTN. On a cette responsabilité dans le développement de notre sport, et tout le monde ne l’a pas encore bien à l’esprit. Il faut que toutes les fédérations entrent dans cette démarche. »

Affrontement entre la France et les Samoa, le 13 juin 1999.
Affrontement entre la France et les Samoa, le 13 juin 1999.  - AFP

Il y a bien sûr des considérations financières à prendre en compte. Envoyer des entraîneurs, organiser des matchs, tout ça coûte cher et toutes les Fédérations ont des budgets à respecter. C’est là que World Rugby peut intervenir pour mettre le tout en musique. En attendant, la Fédération internationale pourrait au moins agir sur la possibilité d’offrir plus de matchs de haut niveau à ce qu’elle appelle désormais les « nations émergentes » entre deux Coupes du monde.

« Il nous faudrait une compétition annuelle qui nous permette de nous mesurer, peut-être pas à des équipes de Tiers 1 comme l’Angleterre ou l’Argentine, mais au moins à des pays comme l’Uruguay, le Japon, les Samoa ou les Tonga, disait le Chilien Javier Eissman la semaine passée. Nous aurons besoin de cette expérience-là pour pouvoir rivaliser davantage lors de la prochaine Coupe du Monde. »

Un point de vue partagé par le centre français Jonathan Danty, interrogé à Lyon mercredi sur l’opportunité d’un Mondial à 24. « Cette compétition est la seule occasion pour ces petites nations de se confronter à des nations majeures. Au-delà de la question du nombre d’équipes, il faudrait que ces équipes jouent plus de matchs, estime-t-il. Quand on voit l’Uruguay et le Chili, il y a pas mal de potentiel et ces pays peuvent atteindre un jour le niveau d’équipes du VI Nations. La Géorgie et le Portugal progressent aussi. »

NOTRE DOSSIER COUPE DU MONDE

Malheureusement, ça n’en prend pas vraiment le chemin. La Ligue mondiale imaginée par World Rugby à l’horizon 2026 ne concernerait que les 12 meilleures nations du moment, et ne s’ouvrirait pas avant 2030, selon les informations de la presse anglaise. Dans l’intervalle, rien ne serait prévu pour les « clowns », comme disait Pablo Lemoine. « On doit d’abord régler cette problématique avant d’élargir la Coupe du monde à 24, assénait l’Uruguayen Juan Manuel Alonso Dieguez jeudi soir après la rouste contre la Nouvelle-Zélande. Là, nous n’étions pas prêts. »