Roland-Garros 2022 : De Simon à « Gillou », la revanche du vilain petit canard (et de ses fans)

TENNIS Désormais redescendu à la 158e place, le Français jouit d’un moment de gloire sur le tard presque inespéré Porte d’Auteuil, après des années dans l’ombre des autres mousquetaires

Julien Laloye
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Gilles Simon en extase sur le Chatrier après sa victoire sur Steve Johnson au 2e tour.
Gilles Simon en extase sur le Chatrier après sa victoire sur Steve Johnson au 2e tour. — Thomas SAMSON / AFP
  • Gilles Simon, invité par l’organisation cette année, rencontrera Marin Cilic samedi au troisième tour du tournoi.
  • Pour son dernier Roland-Garros, le Français entre enfin en symbiose avec un public qui l’a souvent relégué derrière Tsonga, Monfils, ou Gasquet au cours de sa carrière.

A Roland-Garros,

Il paraît qu’on se met souvent à croire en Dieu à l’imminence de la mort, des fois que ça serve pour après. Le public français n’a pas attendu les derniers sacrements de Gilles Simon pour se mettre à l’aimer, mais il a mis le temps, le bougre, bouillant comme jamais l’autre soir face à Carreno, et encore conquis deux jours après contre Johnson. Quinze ans que le plus grand mentaliste du circuit tient la chandelle, un jour pour Tsonga, un autre pour Monfils, et puis aussi pour Gasquet tant qu’on y est. Quinze ans qu’il attend son moment de gloire rien qu’à lui.

On a regardé par curiosité : l’ancien 6e joueur mondial en 2008, sa meilleure année sur le circuit, s’est retrouvé une seule fois dans la position du dernier mousquetaire encore debout. C’était à Wimbledon en 2009, pour un 8e de finale aussitôt perdu, aussitôt oublié. Sinon ? Sinon, toujours un copain pour lui voler la vedette et la médiatisation qui va avec.

« On m’empêchait de rêver »

Comment mieux illustrer le malentendu qu’à Roland-Garros ? Un seul pic de chaleur en une grosse quinzaine de participations, un 8e de finale contre Federer bien emmanché sur le Central. Mais voilà, c’était Federer en face, le seul joueur qui divise la foule même à l’extérieur, Simon avait fini par paumer, et puis c’était pour s’envoyer Tsonga en quart dans un choc fratricide. On a retrouvé ce qu’on écrivait à l’époque par curiosité :

« Après une première semaine compliquée où ses matchs ont souvent été éclipsés par les exploits d’un Monfils et la puissance d’un Tsonga, qu’il aurait pu retrouver en quart de finale, Gilles Simon a failli entrer avec fracas dans le grand huit de Roland-Garros pour la première fois de sa carrière. »

Ce foutu scepticisme, déjà, qui accompagne Simon depuis tout môme. L’histoire est connue mais quand même : il faut savoir comment elle a trituré et triture encore le cerveau de l’intéressé. Lisez ce qu’il en dit dans le magazine 40-A, juste avant le tournoi. « A l’adolescence, ce qu’on me dit, c’est " tu n’y arriveras pas tu n’y arriveras pas tu n’y arriveras pas ", c’est un véritable traumatisme. A 15 ans je suis 15/2, Richard je ne le vois plus. Je vois Jo revenir de l’Open d’Australie junior et repartir en Amérique du Sud, moi je joue à Béthune et Vitry-Le-François… On disait " Attends, c’est déjà bien que tu sois là ". OK mais bon, j’aurais bien aimé aller encore plus haut. Mais c’est quand même difficile de te projeter quand tout le monde te dit que tu n’y arriveras pas. On m’empêchait de rêver. »

Le fameux syndrome du sportif de haut niveau qui s’est construit seul et contre tous, souvent accrédité en douce par les responsables de l’Insep de l’époque. Borfiga : « On n’était pas nombreux à croire en lui. Il faut dire qu’il ne gagne pas beaucoup de matchs, qu’il n’est pas très rigoureux. Certains le prenaient pour un rigolo, pas moi. » Simon en gardera une forme de rancune et parfois de retenue avec les médias. Pourtant, quand le gars se met à parler tennis, chacun ouvre grand les oreilles. Lors de notre dernière interview, on l’avait écouté assaisonner le mode de gouvernance du tennis avec délectation : « Les coachs sur le terrain, des formats différents, un super tie-break en Australie, puis un arrêt à 12-12 à Wimbledon, ça me donne envie de pleurer tellement c’est débile. »

L’épine de la Coupe Davis

Cette réputation de cérébral vaut aussi pour le terrain, et cela n’a pas toujours aidé non plus à sa popularité. Simon n’a pas un revers flashy à sortir du sac, un coup droit de rhinocéros à exhiber, ou un volume athlétique à pâmer les foules. Lui son truc, c’est la partie d’échecs, des remises à n’en plus finir, une stratégie au long cours pour rendre fou le gars d’en face : « C’est sa signature, mais elle est un peu plus compliquée à apprécier que pour d’autres joueurs parce qu’il y a assez peu de points gratuits, de coups spectaculaires », résume Cédric Pioline.

Gilles Simon a éliminé Steve Johnson au 2e tour à Roland-Garros.
Gilles Simon a éliminé Steve Johnson au 2e tour à Roland-Garros. - Thomas SAMSON / AFP

Issu de la même génération qui ne jurait que par le tennis d’attaque, Guy Forget n’a jamais vraiment adhéré. Résultat, Simon a développé une forme de blocage en Coupe Davis (sept défaites sur ses sept premiers matchs), LA compétition qui permet aux joueurs tricolores de partager une émotion éternelle avec le public français.

Dans le milieu, on se raconte souvent que tout aurait pu basculer lors de la finale en Serbie, en 2010, à deux points partout le dimanche. Simon n’avait jamais perdu contre Troïcki, et qui sait s’il ne serait pas devenu l’idole de cette génération en cas de victoire un peu folle à Belgrade ? Mais Forget lui avait préféré Llodra, pour le résultat que l’on sait. Cette semaine, après le match de déglingos contre Carreno, plusieurs confrères étrangers se sont étonnés dans la salle de presse : « mais depuis quand Simon est aimé comme ça en France » ?

« Gillou » lui-même n’en revenait pas le lendemain dans l’Equipe. « Honnêtement, c’est de très, très loin la meilleure ambiance que j’ai eue. En tout cas la plus touchante. Parce qu’on pourrait penser à un moment qu’on est un peu sur de l’ambiance de Coupe Davis, dans le sens où les mecs sont là dès le début, ils peuvent t’envoyer une Marseillaise… Mais en fait… C’est presque égoïste de le penser comme ça mais c’est presque encore meilleur. Parce que quand on est en Coupe Davis, on joue pour la France. Là, ils sont là pour toi. Ceux qui ne voulaient pas te voir, ils ne sont pas venus. »

« Il y a un truc quand on regarde ce joueur quand même »

Touchant, c’est le bon mot. Touchant de voir les amoureux de « Gillou » sortir du bois, eux qu’on chambrait à n’en pas finir depuis des années. Paul, fan boy depuis gamin, s’était un peu détaché, faute de résultats probants. Il retombe dans la marmite en trois secondes : « Contre Johnson, je matais le match sur mon téléphone, je me revoyais à 20 ans en train de planifier mon emploi du temps pour lui. C’est marrant de voir que les gens trouvent enfin cool de supporter Gilles Simon. C’était pas le joueur préféré des quatre, les gens trouvaient qu’il avait un jeu un peu chiant, peut-être à raison, mais il a toujours été intéressant à suivre. Ce n’est pas un personnage lisse, et puis ce jeu hyper-cérébral, il y a un truc quand on regarde ce joueur quand même. A tous ceux qui hésitent à monter dans le bateau de Gilles Simon, je leur dis qu’il faut se dépêcher, il ne reste plus beaucoup de temps ! ».

Peut-être un tour de plus, peut-être, contre Marin Cilic, un adversaire qu’il aimait martyriser à la belle époque. Pioline a envie d’y croire : « C’est génial ce qui lui arrive, il a annoncé que c’était son dernier Roland-Garros et ça se passe merveilleusement bien. Il est plus démonstratif, plus en recherche, on voit qu’il regarde le public, qu’il serre le poing, chose qu’on ne le voyait pas faire auparavant… C’est un baroud d’honneur mérité comme pour Jo. J’espère qu’il ira encore un peu plus loin dans le tournoi et qu’il aura l’hommage qu’il mérite ». Ah oui, c’est un autre secret pas très bien gardé : la FFT a prévu une petite cérémonie, aussi, pour son « Gillou » , après son dernier match à Roland. On peut repousser autant qu’il veut, nous concernant.