Coronavirus : « Chaque Grand Chelem veut sauver sa peau dans son coin », Gilles Simon remonté contre la gouvernance du tennis

INTERVIEW Le Français s’étend longuement pour « 20 Minutes » sur les conséquences de l’arrêt prolongé du circuit et l’avenir de la discipline, fortement touché par l’arrivée du virus

Propos recueillis par Julien Laloye

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Gilles Simon, le 22 juin 2019 en finale du Queens.
Gilles Simon, le 22 juin 2019 en finale du Queens. — Ella Ling/BPI/REX/SIPA
  • Gilles Simon réfléchit pour 20 minutes à la sortie de crise pour le tennis si l'épidémie s'arrête (ou pas)
  • Le 54e joueur mondial, ancien membre du conseil des joueurs, est très sévère avec les différentes entités qui gouvernent le tennis
  • Le joueur tricolore craint une concurrence frontale entre l'US Open et Roland-Garros à la reprise du circuit

 

On pensait trouver un Gilles Simon remonté comme un coucou et il ne nous a pas déçus. Depuis sa nouvelle résidence du sud de la France, où il a tranquillement tapé la balle le temps du confinement avec sa femme et ses enfants, pour le plaisir plus qu’autre chose, le 54e joueur mondial, connu pour ses positions arrêtées sur les rivalités entre les grandes instances dans le tennis, a constaté avec amertume que la crise provoquée par le Covid-19 n’avait rien changé. Même arrêté, le circuit reste déchiré par les intérêts divergents des Grands Chelems, de l’ATP, de la Fédération internationale, avec un seul perdant : le jeu et les joueurs. Simon craint même une guerre de tranchées entre l’US Open et Roland-Garros à la rentrée.

Depuis cette semaine, vous avez enfin la possibilité de vous entraîner. Est-ce un soulagement pour vous ?

Oui et non, ça m’a fait du bien de me poser et de laisser un peu la raquette même si j’ai un court de tennis chez moi avec un panier. Vu les évènements, j’étais parti dans ma tête sur quelque chose d’assez long. J’en vois qui s’entraînent au taquet et qui envoient des vidéos, j’ai envie de leur dire « si ça se trouve on ne jouera pas de l’année, alors si au moment de la reprise tu t’es entraîné à fond pendant 8 mois, tu vas être cramé direct ! ». Je vais remonter à Paris pour m’entraîner au CNE, mais la fraîcheur va être importante quand on va rejouer, enfin c’est mon avis.

Ça veut dire que vous envisagez ne pas rejouer un match officiel en 2021 ?

Là, on est dans la divination. Ce qui est paradoxal, c’est que le tennis est un des sports les plus touchés, et en même temps on reprend avant beaucoup d’autres, puisque à partir du moment où on enlève les contacts et que chacun prend ses balles, on peut jouer. Mais d’un autre côté le tennis est un sport où tu voyages, et où du coup tu es soumis aux restrictions des différents pays. Ça dépasse de très très loin le cadre du tennis. Quand est ce qu’on va pouvoir revoyager librement, on n’en sait rien. Pour l’instant, le circuit est suspendu jusqu’au 13 juillet, il risque d’y avoir une période assez longue pendant laquelle il va falloir se contenter d’entraînements, et peut-être de championnats nationaux par-ci par-là.

A quoi cela pourrait ressembler ?

Tous les joueurs pros vont avoir envie de refaire des matchs. On voit Thiem qui va participer à un tournoi local en Autriche, on a la chance en France d’avoir beaucoup d’académies dans le Sud et pas mal de joueurs qui résident à Monaco. S’ils ne sont pas tous partis je pense que des petits tournois vont s’organiser. Il n’y aura pas de points ATP, ce ne sera pas officiel, mais les fans pourront voir des beaux matchs. Ce sera un petit circuit d’été en France, certainement.

Le circuit court, pour comparer à l’alimentation, est-il une piste d’avenir ? Le tennis est un des sports majeurs le plus touchés par la pandémie. N’est-ce pas l’occasion de revoir l’organisation d’une discipline ou l’on voyage partout, tout le temps, avec des dizaines de tournois en même temps ?

Je pense au contraire que c’est une des forces du circuit. On est un sport qui se joue sur tous les continents, c’est pour ça qu’on a une base de plus d’un milliard de fans dans le monde entier. Le tennis est un sport qui portait bien et qui est simplement impacté par une situation exceptionnelle. Mais à la seconde ou ça sera terminé, ça reprendra comme avant.

Vous n’êtes pas inquiet pour l’avenir de votre sport si la compétition ne peut pas reprendre pendant plusieurs mois ?

Encore une fois, je suis assez serein. Quand la vie reprendra, les gens viendront voir du tennis. Forcément, des petits tournois vont disparaître, comme dans la vraie vie, les petits commerces vont souffrir beaucoup plus. Mais s’il y en a qui doivent faire banqueroute, d’autres les remplaceront. De ce point de vue là, il n’y aura pas d’avant ou d’après épidémie pour moi. En revanche, je suis très critique sur la gouvernance du tennis pendant la crise, avec autant d’entités qui ne pensent qu’à elles, c’est ça le plus gros point faible du tennis. Chacun veut sauver sa peau dans son coin.

Vous pensez à Roland-Garros, qui a choisi avant tout le monde la date de son report (20 septembre - 4 octobre) ?

Roland a pris cette décision parce qu’on lui laisse la place pour le faire. Le reste, c’est le bal des faux-culs. Tous les autres étaient en train de se poser la question de se positionner sur ces dates. L’US Open essaiera de se sauver de la même façon, on ne sait pas encore comment. En déplaçant Roland-Garros, la Fédération n’a pas pensé à sauver le circuit, mais à sauver le tournoi, les emplois, et je comprends. Le problème, c’est que personne n’a les moyens de les en empêcher.

Vous avez été sondé par la FFT avant qu’elle ne prenne cette décision ?

Vous savez, moi je suis un infréquentable de toute façon (rires). Plus sérieusement ? Oui, la Fédération nous a appelés pour nous expliquer sans nous mettre de pression, du genre « s’il faut défendre la décision du tournoi, défendez-la ». Le mouvement n’est pas très classe, mais à partir du moment ou la porte est ouverte, c’est logique.

Wimbledon a pourtant préféré annuler plutôt que de se positionner sur un autre créneau de manière cavalière, c'était donc possible ?

Quand tu as pris une assurance pandémie par le plus grand des hasards qui va rapporter 140 millions quoi qu’il arrive, c’est facile d’avoir le beau rôle et de donner des leçons de morale aux autres.

L’organisation de Roland-Garros a finalement décidé de rembourser les détenteurs de billets et le président de la FFT a pour la première fois envisagé un tournoi à huis-clos. Vous seriez favorable à une telle issue ?

Economiquement, l’intérêt de la Fédé, c’est que ça se joue, et si elle peut récupérer un peu de revenus de droits TV, je pense qu’elle le fera. Le huis clos ça peut être un moindre mal dans un premier temps. Il y a des sports olympiques ou personne ne va les voir jouer mais les mecs sont passionnés et à fond dans leur truc. On préfère tous jouer dans un Central plein, mais parfois il n’y a pas un rat sur le court 18, ben j’y vais quand même parce que j’adore le tennis. La vraie question, c’est plutôt que va décider Roland si tous les joueurs ne peuvent pas venir en raison des règles sanitaires. Est-ce que ça va jouer quand même ?

C’est-à-dire ?

C’est assez simple. S’il faut faire 14 jours de quarantaine dans une chambre d’hôtel quand on arrive quelque part, on aura besoin de s’entraîner 15 jours derrière pour être un peu près d’attaque. Ça veut dire un tournoi tous les mois et demi. Et trois semaines avant Roland, il y a l’US Open, qui va lui aussi s’assurer que son tournoi ait lieu. Or, comment on va faire pour jouer les deux ? La fédération américaine va approcher les joueurs, démarcher quelques top players pour qu’ils viennent et on va se retrouver avec d’un côté tous les Américains qui privilégient l’US Open, de l’autre les Français qui vont à Roland, en gros. Alors l’ATP peut choisir d’en sanctionner un et de ne pas accorder de points, mais si Rafa décide de faire l’autre et que le prize money est aussi important, vous pensez qu’il va se passer quoi ? Chacun ne pense qu’à lui.

La crise actuelle est donc une preuve de plus que la gouvernance partagée du tennis, entre l’ITF, les Grands Chelems, l’ATP, est un échec absolu ?

Cette période aurait dû servir seulement à ça, de voir que ça ne fonctionne pas comme ça devrait et de modifier le système en profondeur. Sauf que tout le monde est en train de réfléchir à des ajouts cosmétiques. Les coachs sur le terrain, des formats différents, un super tie-break en Australie, puis un arrêt à 12-12 à Wimbledon, ça me donne envie de pleurer tellement c’est débile. Pour moi le tennis va bien, il continue et il continuera de plaire. Le gros problème, c’est que personne ne pense à faire la promotion de ce sport dans son ensemble. Pour que le tennis aille mieux, il faut que les gens arrivent à travailler ensemble. Quant aux joueurs, je n’en parle même pas.

Pourtant, à l’initiative de Djoko, les meilleurs joueurs ont décidé de lever des fonds pour aider ceux qui se retrouvent en difficulté financière ?

La réalité c’est surtout qu’il n’y a pas assez de joueurs de tennis professionnels qui gagnent leur vie. Le tennis génère des milliards d’euros, mais le problème c’est la courbe entre ce que gagne le premier, le centième, et le millième. En foot, un remplaçant de L2 gagne bien sa vie, en tennis le n°1 prend tout par rapport au numéro 100 qui est pourtant un monstre dans une discipline aussi concurrentielle ! Qu’un vainqueur de Grand Chelem gagne 3 millions ou 4 millions, on s’en fout, il va gagner dix fois plus derrière avec les sponsors. Le 150e mondial qui débarque tout seul à Roland pour jouer un Federer qui a 50 personnes dans son staff, forcément il a aucune chance. Ces mecs-là on a besoin de les payer pour qu’ils puissent progresser.

Cela fait des années que vous tenez ce discours. Qu’est-ce que l’apparition du Covid-19 peut changer ?

Ce qui se passe avec l’arrêt forcé du circuit a tellement mis en lumière que les joueurs ne sont pas protégés qu’à la fin, c’est à nous de payer ceux qui ne gagnent pas d’argent ! J’ai envie de leur dire « vous vous rendez compte que quand vous vous arrêtez de jouer, vous disparaissez, c’est comme si vous n’existiez plus. Roland change ses dates et ne se demande même pas si vous pourrez venir pour les qualifs ? Combien d’exemples il faut pour que vous compreniez ? ». Quand les joueurs n’ont aucune représentation, voilà ce qui arrive.

Malgré tout, Federer, Djokovic et Nadal sont très investis dans les instances. Cela veut dire qu’ils ne font pas leur travail ?

Ils ne suivent pas tous la même stratégie. Ce qu’il faut c’est une représentation unique, qui donne une position commune, comme en NBA quand il y a un lock-out. La fumée en Australie vous vous souvenez ? C était encore chacun pour soi, bien sûr qu’un joueur pouvait boycotter mais il se passait quoi ce cas ? Forfait, le prize money pour l’adversaire, et un voyage jusqu’au bout du monde sans dédommagement. Non, il aurait fallu qu’un expert représentant les joueurs dise « on ne joue pas ». Parce que si on demande à l’expert du tournoi, à Wimbledon, l’herbe elle ne glisse jamais, et à Roland, il ne fait pas nuit. Si l’US Open demande une quarantaine, on fait quoi ? Si Roland fait pareil, on fait quoi ? Il n’y a aucune autorité au-dessus qui peut les en empêcher, et les joueurs vont devoir se décider individuellement, sans savoir ce que les autres font. C’est ça qui fait mal au tennis.