Roland-Garros 2022 : Et il arrive quand, le Carlos Alcaraz français ?

TENNIS L’émergence prodigieuse du joueur espagnol relance les interrogations sur le passage à vide de la formation tricolore

Julien Laloye
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Carlos Alcaraz est sorti vainqueur d'un duel homérique avec Ramos-Vinolas.
Carlos Alcaraz est sorti vainqueur d'un duel homérique avec Ramos-Vinolas. — Alfonso Jimenez/Shutterstock/SIPA
  • Si les Bleus font mieux que l’an passé avec deux qualifiés au troisième tour (Gaston et Simon), le tennis français cherche toujours son très grand espoir de demain.
  • Vingt ans après Nadal, l’Espagne a déjà retrouvé le sien en la personne de Carlos Alcaraz, déjà le présent du tennis. Et le nôtre, il est pour bientôt ?

A Roland-Garros,

On ne renie rien de l’enthousiasme débridé procuré par quelques scénarios tarantinesques les premiers jours. Mais voilà, on n’est que vendredi, et les joueurs français encore dans le tableau masculin se font aussi rares qu’un candidat LREM aux législatives sans casserole aux fesses. Nous voilà donc bien obligés, malgré notre amour pour Gaston et Simon, de retourner à nos jalousies existentielles. Mais pourquoi, pourquoi après nous avoir infligé le joug nadalien depuis deux millénaires, l’Espagne a encore dégoté une pépite à la précocité-jamais-vue-depuis-Rafa pendant que le tennis tricolore furète dans toutes les coins pour dénicher son Carlos Alcaraz ? POURQUOI, POURQUOI ON N’A PAS DROIT AU BONHEUR NOUS AUSSI ????

« Chez nous, tu passes 2 tours et tu finis au festival de Cannes »

Pour vous dire comme c’est frustrant, on s’est surpris à pousser en silence derrière Ramos-Vinolas l’autre soir, en espérant secrètement que la nouvelle merveille du tennis mondial se vautre lamentablement contre un compatriote de 75 ans. Mais non, le type construit déjà sa légende à base de passings de déglingos et de balles de matchs sauvées après quatre heures de jeu, encouragé par de gosses prépubères qui ont déjà trahi, faute d’idole aussi prometteuse à la maison. Cette irritation très franco-française de la quête inassouvie du grand champion apporte une partie de la réponse, et c’est le seul vainqueur tricolore d’un Grand Chelem, Yannick Noah, qui le dit à 20 minutes.

« Pour avoir une place en première page d’un magazine espagnol de tennis, il faut que tu battes tout le monde. Chez nous il suffit de passer deux tours et jouer un match sur le Central, t’as la première page et puis tu vas au festival de Cannes. Ça s’est passé pour de vrai en plus ! En Espagne, t’as Nadal, bien sûr, Moya qui a gagné trois Roland-Garros, Bruguera, t’as une connaissance de la victoire. Pour se faire un nom, la barre est haute si tu veux qu’on parle de toi »

Richard Gasquet, le dernier ado de la maison estampillé génie, confirme à demi-mot dans sa biographie A revers et contre tout, publiée cette semaine chez Stock, à propos de sa rivalité de jeunesse avec Nadal. « J’en ai parlé une fois avec son oncle Toni, combien ils avaient apprécié de travailler dans l’ombre peinard sur leur île, sans pression. Ils cohabitaient avec Carlos Moya, vainqueur d’un titre de Grand Chelem. Même dans son petit périmètre, on le prenait pour un simple espoir qui avait encore tout à prouver. En Espagne, on s’en moquait de Nadal ! Il n’y avait pas ce genre de fédération centralisée qu’on a en France, la grosse machine qui cherche à faire briller la moindre pépite pour valoriser le modèle. Dans l’attente fébrile d’un successeur de Yannick Noah, on m’a jeté dans la lumière. »

Le niveau des entraîneurs, la place de l’héritage

La fameuse pression médiatique qui escorterait trop vite le parcours d’un gamin vaguement performant en junior ? Le reproche nous assez souvent adressé pour en pas l’écarter d’un geste dédaigneux. Ce n’est pourtant pas un mal français. L’Espagne, pour y revenir, a aussi connu son lot de stars déchues avant l’âge. Carlos Boluda, double vainqueur aux Petits As en 2006 et 2007, a lâché la rampe l’an passé sans jamais avoir intégré le top 200 : « Je n’aurais jamais pu imaginer que l’enfant que j’étais à 11 ou 12 ans pouvait générer autant d’attentes et de pression. »

La preuve qu’il n’était pas couru d’avance qu’Alcaraz avale la pression au goulot au point de devenir 6e mondial avant ses 20 piges. La construction du champion, ne cesse-t-on de répéter dans la Fédé la plus riche du monde ou pas loin, est autant une question de volonté individuelle que le résultat d’un épanouissement dans un système archi-balisé comme la France.

Alors quoi ? On replonge de le livre de notre Ritchie qui évoque une autre piste : « Il m’a manqué au début de ma carrière professionnelle, un grand coach. Quelqu’un qui sait vraiment, qui a l’expérience du haut niveau, et maîtrise l’éventail de compétences nécessaires à l’accompagnement des meilleurs espoirs, du mental à la gestion technique et tactique des matchs. Aujourd’hui encore, cet état de fait reste un grand regret. Je l’affirme avec d’autant plus de certitudes que j’ai analysé les premiers pas d’Alcaraz sur le circuit, guidé par Juan Carlos Ferrero, vainqueur de Roland-Garros. Il est certain que Ferrero a fait gagner trois ans à ce joueur. Alcaraz je l’envie, il jouit d’un trésor inestimable. »

L’ouverture vers les académies privées

Idée d’autant plus intéressante qu’elle va à rebours de ce que le tennis français aime bien penser de lui : un pays de grands techniciens qui forment les joueurs les plus créatifs du circuit ou presque, le reste étant du ressort de chacun, de caractères qui se révèlent, ou pas. Tout est vrai là-dedans : la légitimité des entraîneurs nationaux comme leur absence de palmarès chez les garçons. On repense à cette confidence de Winogradsky, premier entraîneur de Jo-Wilfried Tsonga, sur leur finale à l’Open d’Australie en 2008. « Lui comme moi, on n’avait pas l’expérience, il était monté tellement haut, tellement vite… Il était plus fort que Djokovic ce jour-là mais il n’a pas su en remettre une couche quand il fallait et moi je n’ai pas su lui dire. »

A sa manière, d’ailleurs, Tsonga cherche à y remédier en parrainant la Team Jeune Talents de BNP Paribas. Ce ne sont pas les recommandations d’un vainqueur de Grand Chelem, mais d’un double demi-finaliste de Roland, et ça se prend : « Il nous donne des conseils sur le mental, la diététique ou encore la technique, tout ce qui englobe le tennis quoi, nous expliquait Arthur Cazaux, 350e joueur mondial. C’est bien qu’un joueur comme lui puisse nous transmettre son expérience. Ça nous booste de le côtoyer et ça nous aiguille dans notre début de carrière. »

Le tout nouveau retraité s’est aussi offert une académie privée, qui n’est plus vue comme le grand méchant loup par La FFT. Cette dernière a longtemps juré par le modèle dominant club local/pôle France/CNT à Paris, qui n’a pas apporté que des malheurs non plus. Mais Alcaraz a éclos à Murcie, dans un coin paumé, et il n’a jamais eu besoin de monter à Madrid pour se faire entraîner par une pointure.

Carlos Alcaraz et un vainqueur de Grand Chelem.
Carlos Alcaraz et un vainqueur de Grand Chelem. - David Winter/Shutterstock/SIPA

« La France est une nation de tennis, elle va rebondir »

Commentaire de Jean-René Lisnard, fondateur de l’Elite Center de Cannes, où s’entraîne Daniil Medvedev : « Je ne vois pas où c’est compliqué de dialoguer entre la Fédé et les académies. Demain, si un Français gagne l’US Open, qu’il se soit entraîné en Italie, dans un centre à Angoulême, au CNE ou en Angleterre avec son père, c’est pareil. » On ajoutera même que les projets privés, tous montés dans le sud de la France, offrent la possibilité de s’entraîner à l’extérieur toute l’année, un manque identifié pour les meilleurs espoirs tricolores basés à Paris. Gonzalo Lopez, l’entraîneur de Diane Parry, a ainsi forcé sa protégée à partir en tournée en Amérique du Sud pour se faire les dents : « A Paris, elle s’entraîne tout le temps en indoor, elle a besoin de faire des longs matchs, de construire des points, d’apprendre à glisser. »

« Il ne faut pas rester dans cette spirale négative qui n’a pas lieu d’être, juge Camille Pin, consultante sur le tournoi pour Amazon. La France est une nation tennis, ça va rebondir. Il faut peut-être arrondir les angles et bosser tous ensemble. Tout le monde en a envie en plus. » A commencer par les grands potentiels de demain ? Pauline Parmentier, qui a rangé les raquettes en 2020, s’interroge parfois sur l’envie des aspirants pros :

« C’est une génération complètement différente de la nôtre. La dernière fois, j’avais une discussion avec une jeune sur la finale de Miami, elle n’avait pas regardé ni même vu de résumé. C’est ton sport, c’est là où tu veux aller, sois curieuse, va chercher. C’est aussi ça qu’il faut transmettre aux jeunes, "tu t’entraînes aussi en faisant tout ça". » Dans ce cas, on espère qu’ils étaient nombreux à avoir mis le poste pour admirer la rage de vaincre d’Alcaraz face à Ramos-Vinolas. Ça ne s’achète pas à Carrefour, comme dirait le grand patriote tricolore Kylian Mbappé.