Roland-Garros : Daniil Medvedev, la preuve que l’avenir du tennis français passe par les académies privées ?

TENNIS A l'heure du grand débat sur la formation des joueurs en France, l'exemple du Russe, façonné à Cannes dans la structure de Jean-René Lisnard, constitue un argument de poids

Nicolas Camus

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Daniil Medvedev s'éclate enfin à Roland-Garros.
Daniil Medvedev s'éclate enfin à Roland-Garros. — Christophe Ena/AP/SIPA
  • Après la débâcle historique des Bleus dans ce Roland, les relations entre la Fédération et les académies privées sont au cœur des discussions qui animent le tennis français sur la formation des joueurs. 
  • Ces structures aimeraient davantage de considération et une meilleure collaboration, ce que la nouvelle équipe fédérale semble prête à leur accorder. 
  • L'exemple de Daniil Medvedev, façonné à l’Élite Tennis Center de Cannes, constitue un argument de poids dans ce débat. 

A Roland-Garros,

On n’en est pas encore à songer à envoyer l’ONU, mais le fiasco français dans cette édition 2021 a encore accéléré la nécessité de résoudre un conflit vieux de plus de 30 ans. On en parle depuis la semaine dernière, la Fédération française de tennis, à l’aube d’un creux générationnel – notamment chez les garçons – qui annonce de longs hivers, doit repenser son système de formation. Et trouver le moyen de (re) nouer le dialogue avec les académies privées, regardées de haut depuis les toutes premières créées par Georges Deniau ou Patrice Hagelauer, et apparemment pas une si mauvaise idée que ça quand on voit la santé du tennis italien.

Il y a de bons joueurs, pourtant, qui en sont sortis. Petit hic, ce sont surtout des étrangers, débarqués à l’adolescence pour bénéfice de structures de premier plan. Le plus connu d’entre eux se nomme Daniil Medvedev, numéro 2 mondial et qui jouera une place en demi-finale ce mardi soir face à Stefanos Tsitsipas. « Si Daniil avait été Français, on ne parlerait que de nous ! On serait devenu une référence du tennis français », regrettait ainsi dimanche dans L’Equipe Philippe Rome, le formateur du Russe à l’Élite Tennis Center de Jean-René Lisnard, basé à Cannes.

Fini les « troisièmes couteaux » ?

Pour qu’un (ou plusieurs, voyons grand) Medvedev français sorte de terre dans les années à venir, la collaboration doit se faire de manière honnête et sans arrière-pensée. « En joueurs français, on a souvent les troisièmes couteaux. Les premiers et deuxièmes sont pris par la fédé », expliquait également Philippe Rome, qui rappelait que les invitations étaient davantage attribuées aux jeunes s’entraînant à la FFT. Et les sponsors incités à se diriger d’abord vers eux.

« Tout est gratuit à la Fédé, ajoute Lisnard. Alors parfois, même si les jeunes ne veulent pas forcément y aller ou y rester, parce que ça ne matche pas vraiment avec un coach par exemple, ils vont quand même le faire. Si on se met à la place des parents, c’est un investissement en moins. »

Une table ronde consacrée à l’avenir du tennis français

La nouvelle équipe fédérale semble vouloir en finir avec cette concurrence déloyale. Ou au moins rééquilibrer les choses. « On est prêt à tout remettre à plat », a promis Gilles Moretton jeudi lors de la conférence de presse organisée en urgence en présence de toutes les têtes pensantes. Dimanche, le successeur de Bernard Giudicelli a réuni une trentaine de personnes autour d’une table ronde consacrée à l’avenir du tennis français. Au menu notamment, les relations avec les académies, que Jo-Wilfried Tsonga avait dézinguées (les relations, pas les académies) dans L’Equipe le matin même.

Tous les responsables de structures privées étaient conviés. Jean-René Lisnard aussi, donc, mais pris par le temps, il n’a pu se déplacer. Ce qui ne l’empêche pas de suivre tout ça de près, bien sûr. « Ils veulent récolter des avis, c’est déjà une bonne chose, dit-il. Après, c’est comme tout, on verra dans les actes. J’ai confiance quand même en des gens comme Arnaud Clément, que je connais bien. »

Le vice-président pour le haut niveau de la FFT, encore classé 0 à 18 ans, est bien placé pour savoir qu’il y a une vie hors du giron fédéral. Paul-Henri Mathieu, fraîchement nommé directeur du haut niveau, également.

« Paulo a grandi aux Etats-Unis [il a passé trois ans à l’International Tennis Academy de Floride], comme moi, et on ensuite on est revenus et on a défendu les couleurs du tennis français, note le formateur cannois. Je ne vois pas où c’est compliqué de dialoguer entre la Fédé et les académies. Demain, si un Français gagne l’US Open, qu’il se soit entraîné en Italie, dans un centre à Angoulême, au CNE ou en Angleterre avec son père, c’est pareil. Le but est de voir un Français gagner. »

Avec Nicolas Escudé, DTN par intérim, Clément et Mathieu seront chargés d’élaborer un nouveau plan de bataille. « Notre rôle va être de trouver exactement de quel type d’entraîneur a besoin un joueur ou une joueuse. Il faut que nos jeunes se prennent en main, qu’ils soient responsables, qu’ils sachent pourquoi ils s’entraînent, dans quelle direction, qu’ils soient porteurs et maîtres de leur projet », assène Moretton.

L’exemple Medvedev-Cervara

L’entente avec le coach est la base de tout, est persuadé Lisnard. « Ce qui fait différence, c’est deux bonshommes, un joueur et un entraîneur, ensemble, H-24, assure-t-il. C’est ça qui compte. On peut mettre ce qu’on veut autour, c’est une histoire de rencontre et de travail. » Exactement ce qu’il s’est passé pour Daniil Medvedev chez lui, justement. 

Arrivé dans le sud de la France à 17 ans en balbutiant quelques mots de français, le déjà longiligne – et un peu timbré, comme il le dit lui-même – Russe a trouvé en Gilles Cervara le mentor qu’il lui fallait. Un ancien joueur anonyme, devenu un coach atypique à qui la FFT n’aurait sûrement jamais pensé. Il a attrapé Medvedev et ne l’a plus jamais lâché, jusqu’à avoir été désigné meilleur entraîneur du circuit par l’ATP en 2019, année de l’envol de son poulain.

Nicolas Escudé a confirmé dimanche la volonté de la Fédération de laisser plus de latitude aux joueurs pour choisir leur cadre de travail. Tout le monde est d’accord sur le principe, reste le plus dur, là où les bonnes intentions se sont toujours arrêtées ces dernières années : structurer cette politique et la mettre en œuvre. « Ce ne sera pas la solution miracle, il faut aussi changer les mentalités, à tous les niveaux. Mais ce serait un bon début », estime Jean-René Lisnard.