Roland-Garros : Sinner, Musetti, Berrettini... Pourquoi les Italiens cartonnent-ils autant ?

TENNIS En retrait durant des années, le tennis italien assiste un peu étonné à l’émergence d’une génération spontanée d’un talent incroyable

Julien Laloye

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Jannik Sinner et Lorenzo Musetti lors de leur seul affrontement sur le circuit.
Jannik Sinner et Lorenzo Musetti lors de leur seul affrontement sur le circuit. — Giuseppe Maffia/Sipa USA/SIPA
  • L’Italie place trois joueurs en huitièmes de finale de Roland-Garros, et même déjà un en quarts grâce au forfait de Federer.
  • Sinner, Musetti, et Berretini, suivis par le même entraîneur depuis des années, ont bénéficié d’un changement de la politique fédérale au début des années 2000.
  • De quoi envisager un peu plus tôt que la France un successeur à Adriano Panatta, le dernier vainqueur italien du tournoi. C'était en 1976.

A Roland-Garros,

L’un, Matteo Berrettini est déjà en quarts de finale, grâce au principe de précaution appliqué par Federer. Les deux autres, Jannick Sinner et Lorenzo Musetti vont se lever avec en tête les deux défis ultimes du circuit. Se coltiner Nadal et Djokovic au meilleur des cinq sets en deuxième semaine de Grand Chelem. Ça risque d’être juste pour cette fois, mais le tennis italien a définitivement pris date pour les dix ans qui viennent à Roland. Décryptage de la hype venue du Latium, et de ses origines.

Une chaîne de tennis gratuite

Quand on parlait désespoirs du tennis français quelques jours plus tôt avec Patrice Hagelauer, l’ancien DTN et entraîneur de Noah, celui-ci nous invitait à voir du côté de la restructuration fédérale italienne, avec la création de deux pôles techniques distincts à Pise pour les garçons et Rome pour les filles au début des années 2000. Dans une interview au Figaro, Angelo Binaghi évoque plutôt le déclic super tennis, du nom de la chaîne gratuite qui passe des tournois H24. « C’est plutôt notre capacité à promouvoir notre discipline, qui est devenue très populaire. Cela a permis de toucher de nouveaux publics et a ramené des jeunes dans les clubs. » Lien de cause à effet ou pas, l’Italie a presque triplé son nombre de licenciés en vingt ans, élargissant ainsi sa base de champions potentiels.

Des entraîneurs au long cours

Le modèle italien, s’il existe, a ceci d’unique que le couple coach-joueur y est presque éternel. Piatti, l’ancien entraîneur de Djoko, Ljubicic, ou Gasquet, a pris Sinner sous son aile depuis que le garçon s’est mis sérieusement au tennis, à 12 ans. Berrettini partage son quotidien avec Vincenzo Santopadre depuis plus de dix ans. Enfin, le dernier arrivé, Musetti, n’envisage pas la suite de sa carrière sans Simone Tartarini, qui s’occupe de lui depuis ses débuts dans le petit club de La Spezia, à 7 ans. « Il est comme un deuxième père pour moi et je ne pense pas être un jour avec un autre entraîneur. » Ça vaut ce que ça vaut, à ce stade balbutiant de leur carrière, mais c’est un point de commun avec un certain Hugo Gaston, accompagné par Marc Barbier depuis tout môme. Une différence quand même ? Privé ou public, l’Italie ne fait pas la distinction, alors que le système fédéral tricolore n’aime pas trop les projets ad vitam de ce genre.

Un circuit secondaire plus musclé

Au plus bas dans les années 90/2000 ? Le tennis italien a progressivement abandonné l’organisation des tournois de première catégorie avant de s’y coller de nouveau depuis dix ans. Résultat, le pays de Zucchero est celui qui abrite le plus de tournois challengers sur son sol. Une vingtaine, contre 27 aux Etats-Unis, où la taille de la population et les moyens financiers pour monter des tournois n’ont rien à voir. « Du coup on n’a pas besoin de voyager loin pour jouer, expliquait Berrettini il y a deux ans au NY Times. Ça aide aussi parce que c’est moins cher. On peut aller sur les tournois, avec un kiné, un préparateur physique, un coach. Et puis les tournois locaux permettent d’obtenir des wild-cards, qui permettent à leur tour d’engranger de l’expérience plus vite que les autres. »

L’émulation par le groupe

Quand on parle de tennis, le sport le plus individuel et concurrentiel qui soit, on a tendance à oublier que l’émulation par l’exemple peut décomplexer une génération. Ricardo Piatti ne se lasse jamais d’expliquer à quel point la finale féminine 100 % italienne entre Vinci et Pennatta à l’US Open 2015 « a changé la mentalité du tennis italien. Tout le monde s’est mis à croire que c’était possible, les entraîneurs aussi ». Exactement la même logique qui a poussé Tsonga, Monfils ou Simon à se dépasser, quand Gasquet perçait sur le circuit avant eux. Chez les hommes, la demi-finale surprise de Cecchinato, en 2018, a débloqué un verrou mental chez tous ses potes. « Si le 71e mondial, qui n’est pas monstrueux quand on s’entraîne avec lui, peut taper Djoko à Roland, pourquoi pas nous ? », reconnaissait Berrettini au moment où il est sorti du bois.

Des profils complémentaires

L’émergence de cette génération aurait pu produire trois ou quatre gars de la même trempe, mentalement et techniquement. Mais rien de tout ça. Nos trois bersagliers ne se ressemblent en rien. Berrettinni ? Service de bison et coup droit laser, à l’américaine. Sinner ? Joueur ultra-complet et toujours à l’attaque. Musetti ? La créativité à l’italienne, avec un peu de comédie à la Fognini, parfois. On demande à Benjamin Bonzi, qui en a joué deux sur trois plusieurs fois.

« Je me suis retrouvé en 2017 sur les Challenger avec Berrettini, franchement, c’était insupportable. Il jouait beaucoup trop bien et tapait beaucoup trop fort en coup droit. Musetti n’a pas le même profil. Il sent bien le jeu, il crée beaucoup d’incertitudes avec son revers, un peu comme Wawrinka, et ça, c’est très fort. Il a sûrement le potentiel d’un top 10, mais après ça reste un Italien. Il roule un peu des mécaniques, il aime bien se regarder sur le terrain. Quand ça ne se passe pas très bien, il parle beaucoup et se tend vite. » On pourrait bien en avoir un aperçu face à Djokovic.