Roland-Garros 2022 : Léolia Jeanjean, l'itinéraire cabossé d'une enfant gâtée du tennis

TENNIS A 26 ans, la Française s’est qualifiée ce jeudi pour le troisième tour de Roland-Garros en se baladant face à la Tchèque Karolina Pliskova (6-2, 6-2)

François Launay
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Léolia Jeanjean revient de loin
Léolia Jeanjean revient de loin — David Winter/Shutterstock/SIPA
  • Léolia Jeanjean dispute son premier tournoi du grand Chelem.
  • Qualifiée pour le second tour de Roland-Garros, elle revient de très loin.
  • Surdouée du tennis français à 12 ans, elle avait disparu des radars à cause de blessures avant de revenir au plus haut niveau.

A Roland Garros, 

Heureuse qui comme Leolia Jeanjean a fait un long voyage. Qualifiée ce jeudi pour le troisième tour de  Roland-Garrosen explosant l'ex-numéro 1 mondiale Pliskova (6-2, 6-2), l’ex-petit prodige du tennis français vit enfin le rêve qu’on lui avait promis quand elle était gamine. A 26 ans, la Française dispute son premier tournoi du grand Chelem avec des étoiles plein les yeux mais sans non plus trop se prendre au sérieux.

« Je ne me prends pas trop la tête en général, que ce soit dans la vie ou quoi que ce soit. J’essaie de profiter du moment », a ainsi lâché la joueuse à l’issue de sa victoire lundi au premier tour contre l’Espagnole Diaz.

Tous ceux qui la connaissent bien vous le confirmeront, Leolia Jeanjean est une fille normale, qui aime bien profiter de la vie. « Elle est hyper agréable à vivre, elle est souriante, dit des bêtises. Ce n’est pas un robot comme beaucoup de joueurs. Elle sait vivre. S’il faut boire une bière, elle boira une bière », résume en souriant Guillaume Herbach.

Une surdouée du tennis considérée comme une star à 12 ans

Ce coach de tennis, basé à la Grande Motte près du domicile parental, connaît bien la joueuse. Il y a douze ans, il était le sparring-partner de celle que tout le monde voyait déjà tout casser sur le circuit féminin. Surnommée la Mozart du tennis, sorte de Richard Gasquet au féminin, Jeanjean gagnait tout ou presque chez les jeunes.

Coach de la gamine quand elle avait 12 ans, Nicolas Pietrowski se souvient. « Je ne l’ai eu qu’une année mais c’était comme être dans une machine à laver. Cette année-là était incroyable. La pression, le stress, les attentes… Vous signez déjà des contrats avec Nike et Babolat. Dès que vous alliez dans un endroit, c’était un phénomène de foire. Il y avait vraiment autour d’elle une attente incroyable », raconte celui qui est désormais directeur sportif au Stade Français section tennis.

Des blessures, un départ aux USA avant le come-back

Mais la belle histoire va s’arrêter à l’adolescence. Trois luxations de la rotule vont éloigner Jeanjean des sentiers de la gloire. Pour éviter de se lamenter sur son sort, l’ado se barre aux Etats-Unis pour jouer au tennis mais aussi pour les études. En cinq ans, elle décroche trois diplômes « qui n’ont rien à voir » sourit la joueuse. « J’ai fait une licence de sociologie, une licence de justice criminelle et un Master en finances investissement de patrimoine. Donc rien à voir, mais comme ma vie : ça part un peu dans tous les sens », se marre Jeanjean.

Et c’est vrai qu’il faut s’accrocher pour suivre la trace d’une joueuse adepte du système D. Un temps au RSA, Jeanjean a souvent galéré pour joindre les deux bouts en allant jouer des tournois à travers l’Europe. Mais c’est aussi comme ça qu’elle a rencontré son nouveau coach. « Il y a trois mois, elle était à Porto, on avait un Airbnb avec ma joueuse [Dartron], il nous restait une place, elle était toute seule donc on lui a dit de venir. On a fait quelques séances d’entraînement et après on est resté en contact », raconte Thomas Delgado, co-fondateur de la Smash-It académie, qui l’entraîne dans son premier Roland-Garros.

Le Covid marque un tournant

Débrouillarde, « Léo », comme elle est surnommée, a pu aussi compter sur la bienveillance de ses proches. Alors qu’elle défonçait tout sur le circuit américain, elle a été stoppée en plein élan quand le Covid est arrivé en 2020. C’est à ce moment-là qu’elle a appelé Guillaume Herbach, son ancien sparring-partner, devenu entraîneur à la Grande-Motte et prêt à l’aider gratuitement.

« Le 11 mai 2020, le premier jour du déconfinement, elle a pris le train et on est allé chez mes parents à Lauret, un petit village du Gard. Contrairement à Montpellier où il n’était pas encore possible de jouer, là-bas on avait accès aux terrains. On a pu se réentraîner puis on est revenu sur la Grande Motte. L’objectif affiché était de disputer un grand Chelem. On pouvait y croire ou non, elle voulait se donner deux ans pour se donner une chance à fond », raconte le coach.

« Elle n’est pas du tout organisée comme une pro »

Classée 1002e à la WTA, Jeanjean va remonter la pente en s’installant dès septembre 2020 à Toulouse aux côtés de Kevin Blandy, préparateur physique au Stade Toulousain section tennis. Celui qui entraîne aussi Hugo Gaston la retape physiquement. Même il n’a pas encore réussi à convaincre la joueuse, désormais 227e joueuse mondiale, de préférer plus souvent le quinoa au MacDo.

« Elle n’est pas du tout organisée comme une pro. Elle n’est pas prête sur les sacrifices à faire par rapport à la gestion d’une carrière. Elle doit faire des sacrifices sur la nutrition, sur le sommeil, la récupération, l’organisation ou encore le relationnel avec les coachs. Elle vivote à droite à gauche, et vit sur ses capacités qui sont super élevées mais il lui manque encore beaucoup de choses pour aller beaucoup plus haut. Même si ce qu’elle fait est déjà super », tranche Kevin Blandy qui n’arrive d’ailleurs pas à joindre sa protégée depuis le début du tournoi.

« Si elle atteint le top 50, je ne serai pas étonné »

Pourtant, lui comme tous ceux qui côtoient Leolia sont unanimes : son talent est immense. Et à 26 ans, le meilleur ne fait peut-être que commencer. « C’est Cendrillon. J’entends beaucoup dire que la boucle est bouclée mais non, ce n’est que le début. Il faut qu’elle continue. Si elle atteint le top 50, je ne serai pas étonné. Avec ce genre de fille, ce genre de profil, tout est possible », s’emballe Nicolas Pietrowski.

Pour que l’ascension continue, attention quand même à ne pas trop changer la personnalité de Léo. « Si on la formate dans un cadre trop rigide, ça va la faire exploser. L’amener de plus en plus vers ça, OK, mais il faut garder son côté humain et ne pas la formater », assure Guillaume Herbach. Le seul moyen de rattraper le temps perdu dans le tennis sans rien jeter de tout ce que la championne a appris dans la vraie vie.