Tour d'Italie : « Sans se prendre la tête », Romain Bardet peut se mettre à rêver sur le Giro

CYCLISME Dans la forme de sa vie et après une première semaine de course maîtrisée, Romain Bardet est l’un des favoris pour remporter le Tour d’Italie

Antoine Huot de Saint Albin
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Romain Bardet avec les deux autres favoris, Mikel Landa et Richard Carapaz.
Romain Bardet avec les deux autres favoris, Mikel Landa et Richard Carapaz. — Luca Bettini / AFP
  • Romain Bardet est l’un des favoris pour le Tour d’Italie, après avoir s’être montré très costaud lors de la première semaine.
  • Le Français est actuellement troisième au classement général à quatorze secondes du maillot rose.
  • Il faudra pour le coureur de la DSM réaliser une troisième semaine très montagneuse de haute volée pour espérer remporter le Giro et offrir à la France son premier Grand Tour depuis 33 ans, œuvre de Laurent Fignon, déjà en Italie.

Et on s’est mis à crier, à encourager, à espérer. Dimanche, sur les pentes raides du Blockhaus, terrible montée de 13 km à plus de 8 %, à une grosse heure de la douceur des bords de l’Adriatique, Romain Bardet a fait vibrer la France. Celle qui espère maintenant depuis des lustres une victoire d’un des siens dans un Grand Tour. Celle-là même qui, il y a trois ans, avait pleuré sur la route de Tignes l’abandon de Thibaut Pinot, trahi par son corps alors qu’on le sentait prêt à parader avec le maillot jaune sur les Champs-Elysées.

La plaie s’est peu à peu refermée, et elle pourrait être (presque) totalement cicatrisée si Romain Bardet, troisième du général à 14 secondes du leader Juan Pedro Lopez, arrivait triomphant en rose dans les arènes de Vérone, le 29 mai. On s’emballe sûrement un peu, mais comment ne pas rêver en voyant la forme de l’Auvergnat, capable de sortir un contre-la-montre de bonne facture lors de la deuxième étape, de suivre au train sans problème sur les flancs de l’Etna mardi, puis d'aspirer à la victoire d’étape en haut du mont Blockhaus, cinq jours plus tard.

« Je me fais plaisir »

Et ce n’est pas la sérénité affichée par le coureur de la DSM lors de la journée de repos dans les Abruzzes qui va faire redescendre notre optimisme béat. « J’apprécie que tout se passe bien, l’état d’esprit est très bon, les jambes aussi, je me fais plaisir, a confié Romain Bardet, tout sourire et détendu, avant d’aller faire une petite sieste puis de participer au barbecue de l’équipe. On a toujours dit qu’on venait pour le classement général, mais on n’a pas de pression. »


D’autant que, à l’image de Bardet, la tendance est plutôt à la coolitude au sein de l'équipe DSM. Thymen Arensman, par exemple, qui ne voulait « pas prendre trop de poids lors du barbecue », est aussi dans les clous au général. Mais il n’a qu’un objectif : amener le Français, à qui il a disputé quelques sprints lors de la journée de repos, en haut des cimes : « Je ne suis pas là pour le classement du meilleur jeune, mais pour aider Romain. Je peux aussi mettre la pression sur les autres comme je suis bien classé. Si j’attaque, des équipes devront réagir et ça aidera forcément Romain. »

« A partir de samedi, ça sera à bloc »

On aura déjà un premier aperçu du possible futur rosé de celui qui est monté déjà deux fois sur la boîte du Tour de France ce mardi. Non pas que le peloton gravisse les monts les plus hauts de la Botte, loin de là, mais les lendemains de journée de repos sont parfois compliqués pour Bardet. « C’est un garçon particulièrement endurant et qui aime la répétition des efforts, et la journée off le coupe un peu et lui joue parfois des tours », nous indique son ancien coéquipier chez AG2R, Jean-Christophe Péraud.

Les prochaines grosses échéances arriveront ce week-end : « L’étape de samedi va être importante [3.000 m de dénivelé], plus dure que celle de montagne du lendemain, assure Bardet. A partir de samedi, ça sera à bloc. » Une troisième semaine monstrueuse avec six étapes de montagne au programme qui nous font mal aux jambes rien que d’y penser. « Son point faible, c’était peut-être la troisième semaine, explique l’ancien coureur et directeur sportif Eric Boyer. Mais il a pris de la maturité, un peu de coffre, il n’a pas beaucoup de jours de course, donc il a du jus et des réserves qui pourraient faire la différence dans les moments opportuns. »

La DSM l’a changé

Avant sa victoire sur le Tour des Alpes, devant des coureurs comme Pello Bilbao, Richie Porte ou Mikel Landa, tous présents sur le Giro, Romain Bardet, qui a rejoint la DSM en 2021 et a prolongé son contrat de deux ans vendredi, n’avait couru que quatorze jours en 2022. « Sa nouvelle équipe le bride un peu sur le fait de toujours vouloir courir, en remettre, toujours vouloir gagner à chaque course où on sort, détaille Péraud. Romain, c’est quelqu’un de très volontaire, impatient et il a toujours eu tendance à en faire beaucoup, à en rajouter. » Désormais, le grimpeur semble avoir pris le recul nécessaire :

J’ai vécu beaucoup de choses sur les Grands Tours, de grandes joies et de grandes déceptions. Là, on prend les jours un peu comme ils viennent, en essayant de faire au mieux, mais sans me prendre la tête. »

La tête, il aura le temps de se la prendre sûrement le jour du chrono final : 17 km pour toucher le Graal : « C’est peu, mais ce n’est quand même pas à négliger, estime Boyer. Je lui souhaite de prendre le départ du contre-la-montre avec le maillot rose, pour qu’il sorte la performance de sa vie. » « Il faudra qu’il anticipe et qu’il soit offensif sur son terrain de jeu pour gratter un peu de temps et être serein le jour du chrono, assure de son côté Péraud. Mais il est bien parti. »

Quel impact aurait une victoire sur le Giro ?

Bien parti pour que, enfin, 33 ans après Laurent Fignon, déjà sur le Tour d’Italie, un Français gagne un Grand Tour. « Le Giro, c’est différent du Tour de France, mais ça susciterait un tel espoir, espère Eric Boyer. Ça serait peut-être la marche à franchir pour que tous les coureurs français puissent se dire que c’est possible. Ça serait un élan exceptionnel. »

Jean-Christophe Péraud est un peu plus circonspect : « Sportivement, pour le microcosme du cyclisme français, ça serait beaucoup et très représentatif d’un certain niveau. Mais, pour le grand public, je pense que ça ne changerait pas grand-chose. Il y a qu’une course qui compte pour eux, c’est le Tour de France. » Oui, mais comme Thibaut Pinot sera en jaune cet été sur les Champs, tout le monde s’y retrouvera. On est encore à la période de l’année où l’on a le droit de rêver.