L’interdiction du fartage au fluor peut-elle fausser la saison du biathlon et du ski de fond ?

SKI NORDIQUE La Fédération internationale de ski a décidé de repousser encore la fin des produits de fartage des skis au fluor car il n'existe toujours pas de machine pour effectuer les contrôles, mais une directive européenne en vigueur depuis juillet a tout de même changé la donne pour cette saison

Nicolas Camus
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Julia Schwaige lors de l'épreuve de reprise de la Coupe du monde de biathlon, le 27 novembre 2021 à Ostersund.
Julia Schwaige lors de l'épreuve de reprise de la Coupe du monde de biathlon, le 27 novembre 2021 à Ostersund. — Alexey Filippov/SPUTNIK/SIPA
  • Les Coupes du monde de biathlon et de ski de fond ont repris la semaine dernière.
  • Pour la deuxième fois, l'interdiction des produits de fart au fluor a été repoussée par la Fédération internationale de ski, qui ne dispose toujours pas d'une machine fiable pour effectuer des contrôles.
  • Les équipes nationales ont tout de même dû modifier leurs pratiques de préparation des skis cette saison, car une directive européenne concernant les produits fluorés est entrée en vigueur l'été dernier.

On n’apprendra rien à quiconque a déjà regardé une course de biathlon ou de ski de fond dans sa vie : le fartage des skis est un élément essentiel dans la performance des athlètes. Là comme ça, on se souvient par exemple de Martin Fourcade, 14e  d’une mass-start à Nove Mesto début 2020 après s’être cogné 15 bornes littéralement collé à la neige, alors qu’il luttait avec Johannes Boe pour le Gros Globe. « Je me suis senti impuissant, je ne me battais pas avec les mêmes armes que les autres »,  avait pesté le Français à l’arrivée.

Le fart, c’est ce produit appliqué sous la semelle des skis pour lui permettre de mieux glisser. Dans chaque équipe, des techniciens spécialisés en ont la charge. Ils préparent les skis en fonction du type de neige et des conditions météo, selon une recette qui leur appartient. Mais cette saison, la donne a changé. Il faut faire sans l’ingrédient qui est à la base de tout, le fluor.

Pas de machine, pas de tests… Pas de tests, pas d’interdiction

Pour être plus précis, celui-ci est encore toléré, mais à un taux très bas. Car le fluor contenu dans les farts est un poison pour la santé et l’environnement, comme le prouve une enquête édifiante de L’Equipe Explore parue courant novembre. Scientifiques et médecins n’ont pas attendu cette publication pour s’en rendre compte, ni la Fédération internationale de ski (FIS), d’ailleurs, qui envisageait d’interdire les farts fluorés à l’aube de la saison 2020-2021. Décision reportée d’une année… puis d’une autre. Il faudra attendre au moins l’exercice 2022-2023 pour voir disparaître totalement le fluor du circuit.

La raison est simple. Il n’y a, pour l’instant, aucune machine pour effectuer des tests. « Le développement a pris beaucoup plus de temps, concède Pierre Mignerey, le directeur du ski de fond à la FIS. En réalité, la technologie existe. Il est possible, aujourd’hui, de détecter la présence de fluor sur une semelle de ski. Mais il reste à régler des problèmes de portabilité et de rapidité. » Les machines existantes sont en effet très grosses, or il faut pouvoir les transporter facilement jusqu’aux lieux de compétitions. Aussi, il faut encore trop de temps pour prendre les mesures. Un test nécessite une centaine de mesures par point, avec trois points différents à analyser sur le ski. On vous laisse imaginer le temps qu’il faudrait pour contrôler la centaine de concurrents au départ d’un sprint de  biathlon.

Des tests avant le départ ou rien

Le but de la FIS est de mettre au point une sorte de petit pistolet à infrarouges qui enverrait des données directement à un ordinateur. Le tout ne devant pas prendre plus de 30 secondes par ski. « S’il faut plus, ça impliquera qu’on ne peut pas faire les tests avant le départ, mais après la course », pose Pierre Mignerey. Ce qui poserait deux problèmes : un ski propre peut avoir été contaminé en passant dans la trace d’un ski farté au fluor, et les sanctions ne pourraient se prendre qu’a posteriori, ce qui n’est jamais une bonne nouvelle pour l’équité sportive.

« On a besoin d’un résultat tout de suite sur le terrain, sinon on va entrer dans une problématique similaire à celle de l’antidopage », estime notre dirigeant. Un dispositif, développé par une société allemande, est actuellement en phase de tests. Une première batterie avait déjà été mise en place l’hiver dernier, mais les résultats n’étaient pas assez fiables alors que l’expérimentation était menée en laboratoire. Autant dire qu’on était loin d’aboutir à quelque chose de satisfaisant en extérieur.

Le groupe de travail de la FIS sur le sujet organise une réunion tous les 15 jours pour informer de l’avancée du chantier. Pierre Mignerey :

 L’idée est d’être prêt le plus rapidement possible, avant la fin de l’hiver, pour qu’on puisse effectuer des tests en situation et les introduire officiellement à partir de juillet prochain. On a bon espoir, mais à ce stade on ne peut s’engager sur rien. »
 

En attendant, c’est donc la directive européenne sur l’interdiction des acides perfluorooctanoïques (PFOA ou C8 de leur petit nom), entrée en vigueur en juillet dernier, qui fait foi. Les équipes ont dû se débarrasser cet été de tous les produits de fartage qui ne correspondaient plus aux normes – soit environ 90 % d’entre eux. Evidemment, tout le monde se regarde un peu de travers en ce début de saison. Même si des produits de substitution, pas forcément moins performants, ont déjà été trouvés, qu’est-ce qui dit que le voisin n’utilise pas une poudre interdite ?

Quelle efficacité des contrôles cette saison ?

Il a été demandé à toutes les fédérations nationales de signer une lettre dans laquelle elles assurent être au courant de l’existence de la nouvelle réglementation. Contrairement au ski de fond, qui s’est apparemment dit que cela suffisait, le biathlon a entrepris de contrôler la présence de ces produits de manière aléatoire dans les cabines de fartage des équipes. Pas besoin de s’appeler Lance Armstrong pour en déceler les limites. Le stockage est toujours possible ailleurs…

Contrôlé la semaine dernière, le farteur en chef de la délégation norvégienne, Tobias Dahl Fenre, s’est permis d’envoyer un courrier à l’IBU pour leur dire ce qu’il en avait pensé. Spoiler, pas que du bien. « Un seul produit a été testé, j’aurais aimé qu’on demande à voir tout ce que nous avions, a-t-il raconté dans le journal NRK Nordland. Parce que sinon, il sera très facile de cacher des choses. »

La course à l’armement non-fluoré

Réponse de l’IBU ? « Le système n’est pas parfait, mais il est aussi bon que possible actuellement, a fait savoir son directeur, Felix Bitterling. C’est toujours mieux que de ne rien faire. » Une réunion est prévue ce week-end entre la Fédération internationale et les responsables des cellules de fartage pour discuter des améliorations possibles.

De l’avis général, les techniciens des sélections nationales ont de toute façon mieux à faire que faire passer en douce quelques grammes de PFOA. C’est plutôt la course à l’armement non-fluoré qui se joue actuellement, pour être fin prêt quand l’interdiction totale tombera. Avec une interrogation. « Pour l’instant avec le fluor on a mis en place des protocoles qui permettent de bien se protéger. Est-ce que demain, sur le no-fluor, avec d’autres produits, on saura le faire ? pose Grégoire Deschamps, le responsable des techniciens de l’équipe de France, dans un article de RMC. Il y aura forcément une molécule qui va le remplacer… Est-ce que ce sera moins nocif ou plus nocif ? » Les fabricants de farts cherchent depuis maintenant quelques années le moyen d’éviter cette question.