« Un bon technicien du fartage, ça se protège », décrit Alexis Bœuf

BIATHLON Les équipes techniques ont réalisé un boulot incroyable lors du quadruplé français mercredi à Östersund. L'occasion de s'intéresser à ce job un peu particulier.

Propos recueillis par B.V.

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Le podium 100% Bleus à Östersund
Le podium 100% Bleus à Östersund — FREDERIK SANDBERG/AP/SIPA

C’est un marronnier des sports d’hiver : mais qui sont ces travailleurs de l'ombre qui font et défont les courses ? Les techniciens du fartage – la préparation des skis pour qu’ils glissent sur la neige - sont historiquement réputés pour être les pierres angulaires des bons résultats d’une nation, c’est connu. Mais hier, quand nos Français du biathlon ont réussi  l'exploit historique de prendre les quatre premières places de l'individuelle d'Östersund, il s’est forcément passé quelque chose de spécial à ce niveau-là. « Eux n’estiment pas forcément avoir fait un énorme coup », nous explique Alexis Bœuf, consultant de la Coupe du monde pour la chaîne L’Equipe.

Les premiers mots des athlètes français en zone mixte après leur exploit ont été pour remercier les techniciens du fartage. C’est le signe qu’ils ont fait quelque chose d’énorme mercredi ?

C’est sûr qu’il y a eu un très très bon fartage. Mais pour en avoir parlé avec les techniciens, eux estiment avoir fait du très bon travail mais pas forcément un énorme coup. Ils n’ont pas encore le recul nécessaire pour l’affirmer. Si les athlètes les remercient, c’est pour qu’on voit le travail de l’ombre qu’ils réalisent, surtout quand ça marche bien au niveau collectif… Les athlètes n’ont pas toujours l’occasion de le faire. Du staff, les techniciens sont les moins exposés au niveau médiatique, les moins représentés. Mais ils font vraiment un travail énorme. Ce sont les premiers à être sur les skis le matin…

Justement, comment fonctionne le boulot d’un technicien de fartage ?

Ils arrivent trois ou quatre heures avant la course à la cabane. Ils fartent tout un panel de skis en fonction des conditions de neige. D’abord ils doivent farter les skis et les essayer sur la piste, les user en faisant une petite dizaine de kilomètres et voir quel fart va rester le mieux. Après ça, certains des techniciens – une équipe est composée de 4 à 7 personnes - retournent au camion pour commencer à s’occuper des skis des athlètes en fonction des conditions du jour. En parallèle, une autre équipe continue à faire des tests pour finir le fart. Il y a trois couches de fart qui se superposent, il faut voir comment elles réagissent aux températures, à l’usure… Il y a plusieurs centaines de choix, de combinaisons possibles. Il faut aussi choisir les skis en fonction de leur dureté… C’est extrêmement technique. Mais ce n’est pas une science exacte, on ne peut jamais être sûrs de trouver la solution miracle pour le jour J. Le fartage est un facteur déterminant de la performance. Un athlète qui glisse bien va être avantagé, forcément.

Cet avantage est-il quantifiable ?

C’est compliqué de chiffrer ça. Entre un très bon fartage et un fartage moyen, il peut vite y avoir entre 15 et 30 secondes par tour, entre un bon et un très bon peut-être cinq secondes… Ça peut faire beaucoup au final. L’objectif des techniciens, c’est de farter dans la moyenne des grosses nations. S’ils peuvent faire un coup tant mieux, c’est peut-être ce qu’on a fait hier, mais le but c’est avant tout de ne pas prendre de risque, d’assurer une glisse performante.

Pourquoi la France est-elle si forte en fartage ?

On a une très bonne équipe, avec un très bon savoir faire. Nous avons eu historiquement plusieurs bons résultats sur plein de sites différents où les techniciens collectent des données qui serviront d’une année sur l’autre. Nous avons aussi un bon soutien de la part des marques de farts. Après, on n’est pas forcément les meilleurs, on fait partie de très bons comme les Norvégiens, les Allemands, les Russes. Ça peut arriver qu’on soit les meilleurs sur une course. En tout cas, c’est impossible d’être une grande nation du biathlon sans avoir une bonne équipe de techniciens. C’est comme la Formule 1, vous ne pouvez pas être compétitif si vous n’avez pas une belle équipe dans le paddock.

Avez-vous le souvenir d’une course où vous vous êtes vraiment dit qu’elle s’était jouée sur le fartage ?

C’est toujours une combinaison de plusieurs facteurs. Mais je me souviens qu'aux championnats du monde de Ruhpolding, en 2012 (la France termine avec le plus de médailles), on avait très bien glissé toute la semaine. C’était de la neige qui brasse un peu, avec un grain assez gros. On a un vrai savoir-faire français sur ce type de neige-là. Les Scandinaves, eux, sont souvent meilleurs sur les neiges très froides.

Y a-t-il un mercato des techniciens de fartage ?

Absolument. C’est un vrai savoir-faire reconnu et les meilleurs techniciens sont chassés par des équipes concurrentes. Un bon technicien, ça se protège, et avec lui ses secrets bien gardés.

Quel est en général le parcours de vie d’un technicien ?

Ce sont en général beaucoup d’anciens athlètes de haut niveau, en ski de fond ou biathlon, car il faut être très bon skieur puisqu’on est obligé de passer beaucoup de temps sur les skis. Le reste s’apprend au fur et à mesure, il y a toujours un petit jeune dans l’équipe chaque année qui apprend au contact des autres. La fédé commence à mettre un peu de formation en place. Mais comme les farts utilisés sont très chers et ne sont utilisés que sur la coupe du monde, pour apprendre, il faut y être.