Voile : « J’avais besoin de comprendre pour connaître ma part de responsabilité dans l’accident de la Route du Rhum »

INTERVIEW DU LUNDI Les deux skippers Armel Le Cléac’h et Kevin Escoffier, en tandem sur la Transat Jacques-Vabre, évoquent pour « 20 Minutes » l’impact de leurs accidents respectifs dans la préparation de leur nouveau bateau

Propos recueillis par William Pereira
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Armel Le Cléac'h et Kevin Escoffier sur Maxi Banque Populaire XI
Armel Le Cléac'h et Kevin Escoffier sur Maxi Banque Populaire XI — V. Curutchet / BPCE
  • Chaque lundi, 20 Minutes donne la parole à un acteur ou une actrice du sport qui fait l’actu du moment. Cette semaine, ils sont même deux : Armel Le Cléac’h et Kevin Escoffier.
  • Le duo fait équipe pour la Transat Jacques Vabre sur Maxi Banque Populaire XI en catégorie ultime.
  • Ils se confient sur les épreuves similaires qu’ils ont traversées et sur l’aventure commune qui les attend.

Armel Le Cléac’h et Kevin Escoffier. Deux naufragés – l’un sur la Route du Rhum en 2018, l’autre sur le Vendée Globe 2020 – en quête de rédemption unissent leurs forces en vue de la Transat Jacques-Vabre, qui a débuté dimanche. Le story telling serait parfait s’il n’était pas un peu malhonnête : le roi de la circumnavigation 2016-2017 avait invité Escoffier sur son Ultim’Maxi Banque Populaire XI bien avant que celui-ci ne coule dans l’hémisphère sud.

« Ce n’était pas : "allez on part ensemble parce qu’on a eu des aventures communes" », tient à préciser Le Cléac’h, attablé avec son binôme dans une salle du Molitor où il fait plutôt bon discuter autour d’un café en regardant les nageurs se mouiller la nuque au bord de la piscine. Profitant de leurs derniers moments au sec dans la capitale, les deux skippers sont revenus pour 20 Minutes sur leurs péripéties respectives, la nécessité de comprendre pourquoi ils ont coulé et les leçons qu’ils en ont tirées.

Le bateau sur lequel les deux skippers partent affronter la Jacques Vabre
Le bateau sur lequel les deux skippers partent affronter la Jacques Vabre - Jérémie Lecaudey / BPCE

Kevin, comment s’est passée la prise en main du bateau qui est celui d’Armel ?

Kevin Escoffier (KE) : Ce qui est toujours intéressant dans les mises à l’eau de bateaux, c’est le décalage entre la façon dont on imagine la manière dont il va se comporter et la découverte des sensations au réel. Je trouve ça grisant de réussir à découvrir ce qu’on avait imaginé. Aujourd’hui, même si le bateau a été mis à l’eau au mois d’avril, on a des certitudes. Sur la performance, on n’a pas de doutes. Mais ce sont des bateaux compliqués et il y a encore du temps de fiabilisation.

Est-ce qu’il a fallu que Kevin prenne des cours de rattrapage, lui qui est arrivé en cours de route par rapport à la conception du bateau ?

Armel Le Cléac’h (ALC) : Pas du tout. Si j’ai fait toutes les navigations depuis sa mise à l’eau, Kevin n’a dû n’en rater que trois ou quatre. On a fait les grandes navigations et les qualifs ensemble. Il n’y en a aucun qui maîtrise plus le bateau et c’est ce qui fera notre force quand on se relaiera. Je dirais presque que Kevin le connaît mieux que moi d’un point de vue structurel et conception parce qu’il a fait partie du bureau d’études [pendant dix ans à Banque populaire].

Ça a joué dans le choix du binôme ?

ALC : Oui ! Le fait que Kevin ait en tête le concept du bateau, le design, comment il a été imaginé après avoir perdu le précédent en 2018… C’est un argument fort dans la balance, parce qu’on va encore découvrir le bateau et avoir des petits soucis et c’est là que le côté ingénierie, design, conception de Kevin pourra nous apporter.

KE : Si Armel m’a proposé de faire partie du projet, c’est aussi parce que j’ai cette double casquette technique. Je suis là pour la Jacques Vabre, mais le bateau est aussi dans une phase de développement et je dois apporter pour le futur. Quand on va naviguer, on se demande aussi comment ça va se passer pour la navigation en solitaire, pour la Route du Rhum en 2022, etc. Il y a un projet global à long terme.

Au-delà d’une certaine complémentarité, vous avez un point commun : vous avez perdu un bateau en mer. Vous vous êtes parlé de vos naufrages ?

ALC : Bien sûr. Deux années se sont écoulées entre nos aventures respectives. En 2018, Kevin était encore dans le team Banque Populaire et très intégré dans le suivi de la Route du Rhum. Il est même venu me chercher à Vigo dans le bateau de pêche pour me ramener. Ça a été la première personne avec qui j’ai pu échanger sur ce qui s’est passé.

On voulait comprendre. Comment en était-on arrivé là ? C’était important d’avoir tout ça en tête pour imaginer le nouveau bateau sur lequel on allait naviguer. »

Après, il y a eu ce qui est arrivé à Kevin. J’ai suivi ça de loin parce qu’on ne pouvait pas l’aider dans l’immédiat. Quand il est revenu en France, je lui ai envoyé un petit message. L’invitation pour la Jacques Vabre avait été faite en amont du Vendée. Ce n’était pas, « allez on part ensemble parce qu’on a eu des aventures communes ».

KE : C’était plus parce que je n’avais plus de bateau que ça devenait facile pour moi de dire oui (rires). Armel m’a proposé avant.

Kevin, vous n’avez même pas songé à vous poser après ce qu’il s’est passé sur le Vendée ?

KE : Je ne suis pas quelqu’un qui aime trop se poser donc non, pas plus que je ne vais faire la Jacques Vabre en mode revanchard. Pour Armel c’est peut-être différent parce que c’est dans la continuité avec un Ultim' chez Banque Populaire. Moi, je viens pour faire une course de bateau parce que j’aime ça, c’est mon métier, ma passion, parce que ça me fait aussi plaisir de naviguer avec Armel sur un beau bateau.

Pour revenir à ce que disait Armel plus tôt, il y a eu un besoin vital de comprendre pourquoi vous avez cassé en mer pour repartir sereinement de l’avant ?

ALC : J’avais besoin de comprendre pour connaître ma part de responsabilité dans l’accident de la Route du Rhum. Est-ce que j’avais mal utilisé le bateau ? Est-ce que j’avais fait une mauvaise manœuvre ? On avait chaviré quelques mois auparavant à l’entraînement et là, j’avais eu ma part de responsabilité. A la Route du Rhum, je n’ai pas chaviré, mon bateau a cassé… C’était important de savoir si j’avais commis une erreur. Et ce n’était pas le cas. Ça m’a permis d’avancer. Parce que la question était aussi de savoir si j’avais envie de repartir sur ces bateaux-là.

KE : On est tous les deux cartésiens dans la manière de naviguer. On sait c’est un des sports où il y a une certaine fatalité : les paramètres météo, les ofnis (objets flottants non identifiés), etc. Sur les paramètres que l’on peut contrôler, c’est bien de ne pas commettre trop d’erreurs. Je pense que si Armel ou moi avions été fautifs dans nos accidents, on aurait mis plus de temps à s’en remettre. Je n’avais pas fait d’erreur de manœuvre. Au moment où je casse le bateau, je ne forçais pas spécialement dessus. J’étais là où je voulais sur le Vendée, je n’attaquais pas. Ça reste une vague et une rupture mécanique. Bien sûr que c’est un échec. Mais maintenant je peux dire qu’en plus de ne pas être si mal sportivement, je sais me sortir de situations difficiles.

A quel point les leçons tirées de ces accidents vous ont-elles accompagnés dans la conception du bateau ?

ALC : Le fait qu’il ait cassé après un choc avec un ofni nous a surpris parce qu’on n’imaginait pas qu’une casse pouvait entraîner une telle mise en danger, puis la perte du bateau. Avec le team Banque Populaire on a toujours privilégié la sécurité à la performance, donc on a mis les choses à plat. Sur l’Ultim où on navigue actuellement, on a en permanence des données sur la manière dont le bateau travaille et des alarmes si jamais on sollicite trop la plateforme. C’est lié à ce qu’on a vécu.

KE : Ça reste un sport mécanique, on est tous habitués à naviguer avec des bateaux dégradés. Si jamais le gars se dit que c’est fini au moindre souci, ça ne marche pas.

Justement sur l’aspect psychologique, vous avez connu des gros échecs, vous êtes immunisés maintenant, vous pouvez rebondir quoi qu’il arrive ?

ALC : Tous les problèmes auxquels on va faire face, dès lors qu’ils ne nous mènent pas à l’abandon, on saura trouver des solutions à bord. L’énorme déception serait d’abandonner parce que ça serait synonyme d’avarie majeure. Mais quand on prend le départ d’un Vendée, on sait que tout peut s’arrêter au bout de trois jours. Pour autant, on n’y pense pas à chaque instant.

KE : Si tu es tout le temps en train de te dire « on va taper quelque chose », tu ne navigues plus. Il n’y a plus de plaisir ni de performance. Il faut rester lucide sur plein d’aspects, mais les paramètres qu’on ne peut pas gérer – savoir s’il y a quelque chose dans l’eau devant – il faut en faire abstraction.

En parlant d’y aller à fond, l’idée, c’est d’aller à 100 % du bateau ou d’être mesuré en fonction des futures grandes échéances tout en faisant une bonne performance sur la Jacques Vabre ?

ALC : Notre objectif est d’arriver en Martinique, quelle que soit la place. On n’a pas tout le mode d’emploi du bateau. Il y a des conditions qu’on n’a pas encore rencontrées. Peut-être qu’à des moments où les autres concurrents, plus confiants et conscients de leurs capacités, pourront y aller un peu plus fort que nous, il faudra qu’on ne se laisse pas trop influencer par la compétition. Et accepter de ne pas prendre de risques.