Transat Jacques-Vabre : « Accroche toi bien, ça va bombarder »… On a volé à bord du foiler de Thomas Ruyant

VOILE Impressionnants de vitesse, les Imoca à foils sont une nouvelle fois très attendus lors de cette Transat en double. 20 Minutes a navigué à bord de l’un des favoris, dans des conditions de vent optimales. Sensations garanties

Frédéric Brenon
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Transat Jacques-Vabre: On a volé à bord du foiler de Thomas Ruyant — 20 Minutes
  • La Transat Jacques-Vabre s’élance dimanche du Havre. Objectif : rejoindre le plus vite possible Fort-de-France.
  • Quelque 79 bateaux répartis dans quatre catégories sont au départ. Les Imoca sont au nombre de 22.
  • Le voilier LinkedOut, du duo Thomas Ruyant- Morgan Lagravière, sera l’un des favoris chez les Imoca.

Ils étaient les stars du dernier Vendée Globe. Les foilers Imoca, dernière génération des célèbres monocoques 60 pieds, attireront à nouveau tous les regards de la Transat en double Jacques-Vabre qui s’élancera dimanche midi du Havre. Ces Formule 1 des mers sont capables de décoller et d’atteindre des vitesses inédites (jusqu’à 40 nœuds, soit 70 km/h) grâce à leurs appendices latéraux, les fameux foils. De l’extérieur, le spectacle de ces voiliers hors de l’eau est saisissant. Mais à bord, qu’est-ce que ça donne au juste quand on les pousse à fond ? A-t-on vraiment l’impression de voler ?

Cette expérience peu commune, c’est celle que j’ai pu vivre le 20 octobre à l’occasion d’une des dernières navigations d’entraînement de LinkedOut, l’un des bateaux favoris de cette Transat, barré par Thomas Ruyant et Morgan Lagravière. « Tu as beaucoup de chance, ça va vraiment envoyer aujourd’hui… », m’avait prévenu Marcus Hutchinson, le team manager de Thomas Ruyant, avant d’embarquer. Il faut dire que la tempête Aurore commençait à balayer le nord-ouest de la France. Et ce matin-là, les côtes du Morbihan étaient déjà placées en alerte « vents violents » par Météo France. Des conditions idéales en somme pour « pousser la machine » et peut-être tutoyer son record (38 nœuds).

Le sifflement hurlant des foils

Moins d'une heure plus tard, au large de la base lorientaise, Eole claque effectivement fort sur la grand-voile. Positionné à l’arrière du cockpit, les yeux rivés sur les chiffres de ses compteurs tout en évitant autant que possible les « paquets de mer » qui s’abattent sur lui, Thomas Ruyant donne le signal. « Accroche-toi bien, ça va bombarder. » Incliné à babord, le bateau accélère, semble frapper de moins en moins violemment les vagues, et se soulève. Les parois vibrent, un sifflement aigu inonde les oreilles. « Ce sont les foils qui font ça », explique Morgan Lagravière. Tout le monde se tient. Calé tant bien que mal entre deux winchs, il m'est difficile de percevoir ce qui se passe mais je vois clairement l’étrave monter et cacher l’horizon. On vole.

Il n’y a pas de moteur mais le bruit est infernal. Les équipiers hurlent pour se communiquer les « données de performance ». Puis une alarme retentit. « On lâche », ordonne Thomas Ruyant. LinkedOut retombe avec fracas. « C’est un des capteurs de foil qui a sonné. Ils nous alertent quand la charge subie devient trop importante. On a plusieurs dizaines de capteurs similaires sur le bateau : en tête de mât, dans les câbles… L’objectif est de trouver le meilleur équilibre entre performance et préservation du matériel. »

Le bateau Linked Out de Thomas Ruyant en plein
Le bateau Linked Out de Thomas Ruyant en plein - JM.Liot/TR Racing

Durant près de quatre heures, l’équipage renouvela ainsi les sessions de vitesse. Le compteur grimpe jusqu’à 32 nœuds. Parfois, l'élégant voilier bleu, porté par ses foils, semble suspendu en l’air, à trois mètres de haut. Instant magique. « Quand on arrive à stabiliser le vol, c’est la récompense », jubile le skipper, qui s’autorise même à immortaliser la scène au smartphone, quelques poignées de secondes, pas plus. « On est obligé de rester hyper vigilant pour ne pas avoir de problème. On doit être attentifs à tous les bruits, aux moindres mouvements. Malgré toute la technologie dont on dispose, les sensations sont importantes. Ça reste des vitesses extrêmes pour des bateaux qui font une tonne, ce n’est pas du tout anodin, surtout dans ces conditions-là. »

« C’est violent mais il tiendra le choc »

Après le vol, la redescente est à chaque fois extrêmement brutale. Décrocher un bras et c’est la chute assurée au milieu des cordages. Suis-je le seul à me demander comment cette caisse de carbone ne s’est pas encore fendue en deux ? « Plus ça va vite, plus le bateau peut monter. Et quand le foil sort de l’eau, il décroche et le bateau retombe. Ce sont des phases qu’on essaie d’éviter autant que possible. C’est violent à vivre mais le bateau a fait ses preuves. Il tiendra le choc », rassure le skipper.

La répétition des montagnes russes n’est pas éprouvante que pour le navire. L’un des membres du staff, pourtant rompu aux navigations, a déjà rendu son petit-déjeuner. Ce sera bientôt mon tour. Vomir à l’arrière, tout en se cramponnant, aspergé d’eau salée, est en soi une aventure. J’apprendrai plus tard que la plupart des marins prennent un comprimé préventif contre le mal de mer dans ces conditions météo.

Le foiler LinkedOut de Thomas Ruyant et Morgan Lagravière.
Le foiler LinkedOut de Thomas Ruyant et Morgan Lagravière. - JM.Liot/TR Racing

Thomas Ruyant, lui, est bien dans son élément. « On est content parce que c’est vraiment des conditions qu’on cherchait pour aller explorer certains réglages. On revient avec plein d’infos et une compréhension du bateau qui s’améliore encore. » Sur la Transat Jacques-Vabre, LinkedOut aura d’autres occasions de « bombarder » et d’approcher les 40 nœuds. Mais la « vitesse max » n’est pas une finalité. « Ce qu’on veut c’est surtout de la vitesse moyenne sur la durée. Parce que, parfois, le bateau peut monter à 36 nœuds mais si derrière on retombe à 12, le compromis n’est pas bon. Alors que si on trouve une vitesse stable de 25-26 nœuds, c’est parfait. »

Le skipper nordiste a beau avoir déjà navigué sur tous les océans avec sa « machine volante », avoir déjà subi une avarie de foil l’ayant peut-être privé d’une victoire sur le dernier Vendée Globe, il reste émerveillé par les performances des foilers Imoca. « C’est une avancée spectaculaire, il y aura un avant et un après, analyse-t-il. Les foils, ont les a vu arriver sur des supports légers mais là, aujourd’hui, on fait voler des monocoques, donc des bateaux qui portent du plomb [la quille], c’est quand même assez dingue. On parvient à atteindre des vitesses de multicoques très rapides. Ils ont fait passer un gros cap à la course au large. »

20 secondes de contexte

Partenaire de Thomas Ruyant lors de la Transat Jacques-Vabre 2019 et du Vendée Globe 2020, 20 Minutes continue d’accompagner le skipper sur la Transat Jacques-Vabre 2021.