Vendée Globe : « Mon histoire avec cette course n’est pas finie », promet Thomas Ruyant, 6e du classement final

INTERVIEW Le skippeur sur LinkedOut est fier de sa course malgré les frustrations causées par la perte de son foil tribord et une météo capricieuse

William Pereira

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Thomas Ruyant, quelques minutes après son retour sur terre
Thomas Ruyant, quelques minutes après son retour sur terre — TB Press
  • Thomas Ruyant (LinkedOut) a terminé le Vendée Globe à la 6e position.
  • Il a passé 72 % du temps de course dans le top 3 et a franchi la ligne en 4e, mais il a ensuite perdu deux places au jeu des compensations attribuées à Herrmann et Le Cam.
  • Un peu frustré mais fier de son tour du monde, le skippeur nordiste revient sur les temps forts de son Vendée Globe.

Retour sur terre mouvementé pour Thomas Ruyant, sixième du Vendée Globe, qui encaisse plutôt bien ses premiers jours de vie hors de LinkedOut en 2021. « J’ai eu beaucoup de potes qui sont venus me voir à l’arrivée, ça fait du bien. » Petite indiscrétion en coulisses : c’est d’ailleurs une rencontre fortuite avec des amis qui nous a contraints à décaler notre coup de fil au skippeur nordiste au lendemain. « Ça sera plus calme, on pourra mieux parler », souriait-il au téléphone. C’est donc samedi matin, après un précieux petit-déjeuner en famille, (« le genre de moment qui fait du bien et qu’on est heureux de retrouver », dit-il), que le quatrième homme à avoir franchi la ligne aux Sables d'Olonne a pris soin de nous rappeler.

Fier d’avoir pu boucler son premier tour du monde en solitaire, sans escale et sans assistance mais frustré de terminer la course hors du top 5 après avoir passé 72 % de l’aventure dans le top 3 – il y a effectivement de quoi enrager –, Thomas Ruyant n’a envie de retenir « que le positif ». Mais il raconte volontiers ses galères de foils dans un élan de partage dont les aventuriers font souvent preuve de retour d’un long périple et a, quoi qu’on en dise, une foi inébranlable dans ces bateaux de dernière génération. Interview débrief.

Quel bilan tirez-vous de ce Vendée Globe où vous avez tout le temps été devant ?

Ma première envie, c’était de finir. J’ai bouclé mon tour du monde et c’est une grosse fierté. On s’est donné les moyens d’avoir un projet performant, un super bateau. L’objectif était de naviguer aux avant-postes et on a réussi à le faire. Je ne voulais pas avoir de regrets sur cette course et j’y ai mis toute mon énergie. Je n’ai pas de regret aujourd’hui. Le film de la course, c’est que je suis 6e au classement. C’est une place à laquelle je n’ai jamais navigué pendant ce tour du monde (rires) donc c’est étonnant. Il y a eu des faits de course, des situations météo qui font que sur la feuille de match à l’arrivée, je suis 6e. Je vais pas trop regarder ça.

C’est un Vendée Globe où la météo vous a empêchée de vous envoler, notamment Charlie Dalin et vous. A l’exception des alizés sur la descente de l’Atlantique…

Oui, pour moi ça reste les meilleurs bords de la course. J’ai un bateau à 100 %, je suis à l’aise, je me rends compte que j’arrive à être le plus rapide de la flotte sur des allures importantes. Je suis en pleine confiance avec mon bateau et donc je peux imposer un rythme à la course. C’est ce que je me disais le long du Brésil quand j’arrive à combler les 200 milles sur Alex Thomson qui est devant, à creuser l’écart sur Charlie, à passer en tête avec 80 milles d’avance. C’est une sensation hyper agréable. D’avoir ce leadership à un moment donné a été un super moment. Mais derrière je pète vite mon foil. Et je sais que la course va être compliquée sportivement. Donc je m’accroche, mais avec beaucoup de frustration, parce que je passe d’un mode où j’impose mon rythme, à un mode plus compliqué où je dois trouver des solutions différentes en termes de trajectoire. J’ai réappris à utiliser mon bateau sans foil. J’ai réussi à ne pas trop perdre le contact grâce à la météo. Et je suis content d’arriver pas si loin. Je suis souvent arrivé à rester dans le trio de tête mais c’est compliqué et frustrant parce que, par exemple, ce long bord sur la remontée de l’Atlantique jusqu’à l’arrivée, c’était typiquement le gros point fort de mon bateau s’il avait eu son foil.

Vous vous êtes senti bridé, impuissant ?

Complètement. Après j’ai navigué avec un bateau très toilé toute la course. J’ai vraiment chargé pour essayer de combler le déficit mais sans jamais vraiment y parvenir. J’ai essayé parfois des trajectoires différentes avec plus ou moins de succès (rires). Je suis content d’avoir réussi à tenir un peu le rythme.

Racontez-nous le sacrifice de ce foil. Dans quel état étiez-vous, moralement ?

Evidemment, on se pose la question de l’abandon parce que l’avarie est grave et qu’elle peut entraîner d’autres dommages collatéraux. Mais finalement on a cherché assez vite la solution pour repartir de façon à finir le tour du monde, notre premier objectif, en toute sécurité. Donc la bonne solution a été de limiter la puissance de l’appendice qui s’était fissuré au niveau du coude. Il ne s’était pas cassé net, mais par contre je ne pouvais plus naviguer en tribord amure parce que sinon ça allait finir par se casser. J’ai donc coupé la partie qui pousse pour pouvoir garder le morceau de coude qui restait. J’arrive à repartir comme ça. Aujourd’hui, le foil est délaminé de partout. Le moignon qui reste il est dans un état de dégradation avancé (rires)…

Qu’est-ce que vous avez caché pendant la course en termes de dégâts à part ça ?

Plein de petites choses, mais c’est le lot de tous les bateaux. C’est ça, le Vendée Globe. T’as une merde par jour à régler parce que ce sont des bateaux extrêmes et très techniques. Là où je suis content, c’est que ces avaries hors foil, on a réussi à les gérer en ne perdant pas en performance. J’ai fait cinq ascensions dans le mât pour régler des problèmes de hook, de girouette, etc. On a réussi à chaque fois à le faire au bon moment, dans le bon timing de la course. C’est pas si évident que ça parce que quand tu as un truc qui pète, idéalement il faut le régler tout de suite. Mais on a vraiment essayé d’analyser les conditions météo pour trouver les meilleures fenêtres pour intervenir en tête de mât.

Le bateau de Thomas Ruyant a connu des avaries sévères, mais il a finalement tenu le choc
Le bateau de Thomas Ruyant a connu des avaries sévères, mais il a finalement tenu le choc - TB Press

Et puis il y a eu aussi cette voie d’eau dans l’Indien…

Là, je suis en tête, je repasse devant Charlie et à ce moment, je suis au contact avec Yannick. C’est là qu’il prend la tête et qu’il arrive à se barrer. Pendant ce temps, je m’arrête huit heures. Je fais une route plein Nord alors que c’est pas du tout le chemin. Mais je suis obligé d’arrêter le bateau parce qu’il y a 15 tonnes d’eau à l’avant.

Qu’est-ce qui provoque la voie d’eau ? Une erreur d’inattention ?

C’est pas du tout un relâchement. Le capot de pont à l’avant, les charnières à l’avant ont pris un peu de jeu au fil du temps… La puissance des vagues dans lesquelles tu rentres à 25-30 nœuds a fait que les vagues ont ouvert tout doucement les deux charnières avant de la trappe et ont fait rentré des tonnes d’eau à l’intérieur du bateau sans que je m’en rende compte de suite, parce que tout le compartiment est fermé et étanche. C’est allé très vite, en trente minutes, les compartiments avant se sont remplis.

Vous avez eu peur ?

Sur le moment, oui, parce que j’ai pas compris ce qui s’était passé tout de suite. En fait, quand je me réveille, le bateau par au lof, c’est-à-dire qu’il change de direction d’un coup. Au début je comprends pas pourquoi, j’essaye de remettre mon bateau sur la bonne route et je n’y arrive pas. Je sens le bateau lourd, qui a une réaction pas normale. Je rentre à l’intérieur du bateau et je vois mes leds de capteurs d’eau allumées à l’avant.

J’y vais pour ouvrir les trappes afin d’inspecter l’avant du bateau, et en fait, je ne peux pas ouvrir la trappe parce qu’il y a la pression de l’eau de l’autre côté qui pousse. Et je me dis « oh putain, c’est pas bon. » Je suis obligé de passer par l’extérieur et donc par la trappe avant et là je me rends compte qu’elle est… Les charnières sont ouvertes et le bateau s’est rempli comme une cocotte. J’ai deux grosses pompes pour évacuer l’eau à bord et ça prend 7-8 heures pour tout réparer. Devant, Charlie et Yannick se font la malle.

Et puis pour couronner tout ça, vous n’avez quasiment jamais pu naviguer sur votre bon bord contrairement à ce que vous imaginiez.

Non. A chaque fois, on a eu une météo dans le sud avec beaucoup de tribord amure. Et sur la remontée de l’Altlantique à la fin, on sait qu’il y a du tribord. Le dernier bord est très long et à chaque classement, je me prenais une claque. Parce que j’allais toujours un nœud, un nœud et demi, deux nœuds moins vite que mes concurrents. Donc il y a forcément un peu de frustration parce que j’avais les armes pour faire un super truc. Mais ça reste une grande fierté d’avoir navigué aux avant-postes et d’avoir bouclé la boucle.

Il y a eu des bons moments quand même, notamment cette option à l’Ouest des Falklands après le cap Horn qui vous remet dans le match…

Typiquement, avec la descente du Brésil à l’aller, cette phase après le cap Horn où je sens une ouverture dans laquelle je peux me glisser, je suis sur le bon bord (rires). Là c’est un super moment, ne serait-ce que parce que je viens de passer le cap Horn. Je me glisse dans le détroit de Le Maire où c’est vraiment magnifique et en prime je retrouve une mer plate, je me retrouve en bâbord amure après un sud où j’ai fait que du tribord. Je retrouve mon bateau, je sens bien l’option météo dans laquelle je m’engouffre et j’arrive à revenir sur Charlie. Je remonte quand même 300 milles en deux trois jours. C’était une très belle phase de la course pour moi et malheureusement le moment où je retrouve le contact on repasse en tribord amure et ça redevient compliqué. C’est à ce moment-là que la météo a permis aux chasseurs de recoller sur la tête de flotte.

Il a beaucoup été question du rendu décevant des foilers. Les derniers mis à l’eau ont vite abandonné. Et malgré votre présence constante aux avant-postes, Charlie et vous avez eu des soucis. Quel est votre regard sur la question ?

Je pense qu’on est dans une vraie transition technique en course au large. C’est la première génération avec des foils aussi grands et des bateaux qui peuvent littéralement voler. On est encore en train d’apprendre de ces bateaux. Typiquement, il y a plein de pièces standards sur mon bateau qui sont éprouvées depuis des années et qui n’ont pas tenu parce qu’on est passé dans un autre monde. On est encore dans cette transition. Il faut qu’on prenne la leçon de ce Vendée Globe et trouver les solutions à mettre en place pour que les bateaux puissent assumer un tour du monde. Mais je suis convaincu que l’avenir, c’est ces bateaux-là. Même si là, certains bateaux peuvent encore être fragiles, on va savoir progresser et rendre fiables nos bateaux et aller encore plus vite. Maintenant, la classe qui régit la jauge des bateaux va limiter certaines choses comme la taille des foils.

En fin de compte, le discours de dépréciation ne tient que parce que la flotte est arrivée groupée et que l’on trouve dans ce peloton des bateaux d’ancienne génération. Mais l’avance qu’on avait avec Charlie lors de la descente de l’Atlantique, si on avait eu la bonne dépression [ce qui est normalement le scénario classique] pour nous emmener dans le Sud, on pouvait mettre 2.000 milles à tout le monde et la question ne se serait même pas posée.

Michel Desjoyeaux dit qu’avec les conditions météo d’il y a quatre ans, vous auriez sûrement battu le record d’Armel Le Cléac’h…

Mais oui ! On oublie un peu vite les conditions qu’on a eues sur cette course pour tirer des conclusions sur le bien-fondé des nouvelles générations de bateau. On a eu des conditions particulières mais on a des bateaux exceptionnels et il y a encore des problèmes de fiabilisation vu qu’on est dans une période de transition technique. Ça se fait pas comme ça. Mais on a des équipes très performantes et il faudra bien débriefer ce tour du monde pour rendre fiable ces bateaux.

Vous manquez encore un peu de confiance en ces bateaux pour les pousser à 100 % ?

Moi j’avais une confiance absolue dans mon bateau sur la descente. J’étais vraiment à l’aise, j’allais vite. Et, après mes petits problèmes de hook, de pilote, le foil qui casse… Il y a forcément une perte de confiance qui s’installe un peu. Après dans le Sud, c’est pas là où les foilers font la différence. Là où la différence se fait sur un tour du monde c’est sur la descente et la remontée de l’Atlantique. Mais dans le Sud, que tu aies un bateau à dérives ou un foiler, tu vas à la vitesse des systèmes. Tu peux faire des gros écarts si tu as un système météo d’avance, mais ça n’a jamais été le cas. Mais oui, il faut encore naviguer, faire des milles pour avoir confiance dans le bateau.

On peut penser que les machines récentes sur ce tour du monde seront matures en 2024 ?

Ces bateaux-là vont progresser et d’autres nouveaux bateaux intégreront tous nos débriefings sur ce Vendée Globe-là. Aujourd’hui je ne sais pas quel serait le bon bateau, mais je sais quelles seront les bonnes voies pour me permettre d’avoir un bateau plus adapté à un tour du monde. Ce Vendée Globe était un bon test grandeur nature même si normalement ça ne doit pas l’être. Mais on a déjà plein d’idées pour la suite.

Pour le Vendée Globe 2024 ?

Je suis arrivé il y a pas très longtemps, je dois encore digérer mon tour du monde. Mais mon histoire avec le Vendée Globe n’est pas finie.

20 secondes de contexte

Partenaire de Thomas Ruyant lors de la Transat Jacques-Vabre en octobre 2019, 20 Minutes continue d’accompagner le skipper nordiste sur le Vendée Globe 2020.