Vendée Globe : Comment le « peintre sans toile » Bestaven a surmonté ses galères brésiliennes pour s’adjuger la victoire

VOILE Victime d’une vilaine molle en Amérique du Sud, Yannick Bestaven a un temps perdu le moral. Mais pas le Nord

William Pereira

— 

Yannick Bestaven remporte le Vendée Globe 2020.
Yannick Bestaven remporte le Vendée Globe 2020. — LOIC VENANCE / POOL / AFP
  • Yannick Bestaven a remporté la 9e édition du Vendée Globe.
  • Le skippeur sur Maître Coq s’est remis d’une déception après avoir perdu la tête de la course au large du Brésil.
  • Lucide et persévérant, il ne s’est jamais laissé abattre.

Début janvier, nous nous demandions ici même si Yannick Bestaven n’avait pas déjà remporté le Vendée Globe alors qu’il venait de franchir le cap Horn avec 100 milles d’avance sur Charlie Dalin et 400 sur Thomas Ruyant. La prophétie s’est certes réalisée, mais le papier a franchement mal vieilli. La victoire confortable promise à Maître Coq s’est transformée en course contre-la-montre à cause d’un savant mélange de caprice météorologique et « d’une petite erreur de stratégie », dixit Michel Desjoyeaux, qui lui auront fait perdre l’équivalent d’un jour et demi de navigation au large des côtes brésiliennes.

« C’était pas bon d’être premier en fait, se marrait le vainqueur à son arrivée aux Sables d’Olonne. Quand moi j’étais premier, je me suis fait reprendre, et là Charlie [Dalin], je lui ai repris les heures suffisantes pour passer devant, avec le temps de compensation. »

Marin sans vent, peintre sans toile

Le ton était un peu moins enjoué 20 jours avant l’arrivée sur les côtes vendéennes. On se souvient notamment de cette vacation où Bestaven avait du mal à cacher sa frustration après deux jours passés dans une molle [pas de vent] que ses poursuivants, à qui il avait servi d’éclaireur, prenaient un malin plaisir à contourner. « C’est dur parce que tout le monde est revenu, disait-il alors. C’était prévu. Mais après plus de 60 jours de course, il faut avoir le moral. »

La claque le fait plier sans rompre et, comme souvent chez les champions de sa trempe, l’oblige à puiser dans des ressources insoupçonnées. En VO dans le texte à l’arrivée : « le Vendée Globe, c’est dur, on croit avoir pensé à tout, tout imaginer et finalement on doit aller chercher des ressources bien profondes en soi. » Et, quand bien même le fardeau devenait trop lourd à porter pour l’aventurier, celui-ci pouvait toujours prendre appui sur son équipe à terre, à laquelle il était relié via un groupe Whatsapp composé de son attachée de presse, sa compagne, le boat captain, le directeur, Anne Combier (team manager) et son coach mental, Eric Blondeau. Ce dernier compare la détresse brésilienne de Bestaven à celle d’un peintre à qui l’on a laissé pinceaux et peintures mais enlevé la toile.

C’est la difficulté à agir sur les éléments qui était la problématique à ce moment-là. Quand on ne peut pas agir sur les éléments, on agit sur sa posture. Se reposer était un de ces éléments. Mais aussi d’en profiter pour faire des réparations, profiter de s’occuper de lui, s’occuper du bateau et simplement attendre, être prêt à rebondir. Il a accepté sa réalité. Il a vu les autres passer devant, mais on a surtout travaillé sur sa capacité à réagir une fois que le vent était plus favorable. On a travaillé sur sa capacité à exploser une fois que la nature a bien voulu lui accorder un peu de bénéfice. »

Exploser, oui, mais sans trop s’enthousiasmer non plus. Car dans cette interminable circumnavigation, il n’y a rien de mieux qu’un faux espoir pour vous achever le moral. Il fallait donc repartir avec des objectifs concrets et accessibles sur le court terme. Anne Combier au rapport : « la seule solution qu’il avait c’était de changer d’objectif et de se dire " t’es toujours dans les cinq premiers’". Après ça, il s’est reconstruit et a fini par reprendre confiance. » Blondeau enchaîne : « on s’est calé sur un redémarrage, sur une route, sur les Açores, on s’est calé chaque fois sur un événement disponible et visible. Sans partir sur des pérégrinations mentales sur une hypothétique arrivée aux Sables d’Olonne. »

Maestro Bestaven, Bestaven, Bestaven

Enfin, il est intéressant de noter que les compensations dont Yannick Bestaven était sûr de bénéficier sur la ligne d’arrivée ne sont jamais entrées en compte dans ce processus de rebond vers la victoire. Ce n’est qu’en toute fin de course, nous dit sa team manager, que la calculette s’est mise à fumer : « ça a commencé à rentrer en jeu la dernière semaine car on savait qu’il ne pourrait pas rattraper la totalité des milles de retard sur Charlie Dalin. »

C’est aussi à une semaine de la fin du Vendée Globe que son équipe a commencé à communiquer sur la pleine mesure des galères traversées par Maître Coq : voiles déchirées, balcon arraché au cap Horn et on en passe. « A l’arrivée, il avait tout dessus, on aurait dit un bateau de pirate avec toutes les voiles en l’air », se marre Anne Combier. Le skippeur n’était pas en meilleur état. La team Maître Coq a longtemps pris soin de maquiller une probable entorse du genou et une côte fêlée en petits bobos pour ne pas remonter le moral des troupes adverses. A la guerre, comme à la guerre.

Le moral de Bestaven a quant à lui fait son retour dans les alizés de l’atlantique sud où il a vite fait de retrouver le sens tactique qui lui avait permis de dominer pendant près d’un mois la tête de la flotte, jusqu’à finir par coiffer Thomas Ruyant au poteau dans une dernière ligne droite à faire rougir Marc Raquil, au gré d’une option Nord astucieuse. « En aucun cas, il n'est descendu très bas, conclut Blondeau. Et c’est d’ailleurs ce qui lui a permis de remonter très rapidement dans une conscience et une lucidité remarquables. L’une des choses les plus importantes sur lesquelles on a travaillée avant ce Vendée Globe, c’était sur la capacité de Yannick à improviser. Et je dois dire qu’il a été un maestro pour ça. » Il fallait bien ça pour surmonter les dépressions. Au propre, comme au figuré.