Coupe du monde 2022: Quand Platini, Sarkozy et les Qataris se retrouvent à Paris

ENQUETE Les enquêteurs de la police judiciaire, qui ont placé Michel Platini et une ex-collaboratrice de Nicolas Sarkozy ce mardi en garde à vue, s'intéressent aux conditions d'attributions du Mondial 2022 au Qatar

Thibaut Chevillard (avec Vincent Vantighem)

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Michel Platini et Nicolas Sarkozy au Parc des Princes en février 2015
Michel Platini et Nicolas Sarkozy au Parc des Princes en février 2015 — FRANCK FIFE / AFP
  • Michel Platini, 63 ans, a été placé en garde à vue ce mardi dans les locaux de l'Oclciff (Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières) à Nanterre.
  • Les enquêteurs de la police judiciaire s'intéressent aux conditions d'attributions du Mondial 2022 au Qatar. 
  • Au cœur de leurs investigations, une réunion organisée à l'Elysée en novembre 2010 à laquelle participaient le mythique numéro 10 des Bleus, Nicolas Sarkozy et le futur Emir du Qatar.

L’ancien milieu de terrain offensif joue désormais en défense. Placé mardi matin en garde à vue dans les locaux de l’OCLCIFF (Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales) à Nanterre, Michel Platini, 63 ans, « n’a strictement rien à se reprocher et affirme être totalement étranger à des faits qui le dépassent », écrivent ses conseils dans un communiqué transmis à 20 Minutes. Selon eux, l’ex-président de l’UEFA répond « sereinement et précisément » à « toutes les questions » des enquêteurs de la police judiciaire, « y compris celles sur les conditions d’attributions de l’Euro 2016 ».

Mais ce sont bien celles concernant l’attribution du Mondial de football au Qatar qui intéressent la justice française, explique à 20 Minutes une source judiciaire. Le parquet national financier a ouvert en 2016 une enquête préliminaire afin d’éclaircir le rôle joué par les représentants sportifs et les dirigeants Français de l’époque dans ce choix ainsi que dans celui de la Russie, comme l’a révélé Mediapart. Ce qui vaut à deux proches de l’ancien président de la République, Nicolas Sarkozy, d’être aussi entendus par les policiers. Il faut dire que la décision d’attribuer l’organisation de la compétition au Qatar, annoncée le 2 décembre 2010, avait surpris (et c’est peu de le dire) le monde du ballon rond. Et la France n’y serait pas pour rien.

« Tu devrais voter pour le Qatar, toi et tes sbires »

Drôle de pays pour jouer au foot. Dans cet Etat pétrolier du Golfe persique, il n’est pas rare que les températures dépassent 45 degrés celsius l’été. Alors que le Mondial est habituellement disputé en juin et en juillet, il sera pour une fois organisé du 21 novembre au 18 décembre 2022. Et encore. Le Qatar a été obligé de lancer un vaste et onéreux plan de rénovation et de construction de stades climatisés dans lesquels seront joués les matchs de la compétition. Car même en automne, dans le désert, les températures avoisinent souvent 25 degrés. Le premier, le stade Al-Wakrah, a été inauguré en mai. D’autres suivront. Les conditions de travail des ouvriers sont par ailleurs régulièrement dénoncées par des ONG.

La désignation de ce richissime Etat gazier avait rapidement déclenché des soupçons de corruption. L’ancien président de la FIFA, Sepp Blatter, avait à son tour mis en cause la France en octobre 2015. Il a notamment affirmé récemment dans une longue interview à la Radio Télévision Suisse qu’un « consensus au comité exécutif » de la FIFA existait pour que les Coupes du monde 2018 et 2022 aient lieu en Europe et aux Etats-Unis. Mais ce plan aurait échoué à cause de « l’intervention politique directe de la France », en particulier de l’ancien président de la République, Nicolas Sarkozy. Ce dernier aurait demandé à Platini : « Tu devrais voter pour le Qatar, toi et tes sbires ».

Une version démentie par l’entourage de l’ancien numéro 10 des Bleus. « Sarkozy ne lui a jamais demandé de voter pour le Qatar », affirme à 20 Minutes l’un de ses proches. Selon lui, le choix de Michel Platini s’était porté sur le Qatar depuis longtemps « car il estimait que le Moyen-Orient constituait une nouvelle frontière pour le football, qu’il y avait là-bas de nombreux fans de ce sport et qu’il n’y avait jamais eu de grandes compétitions internationales ».

Un « deal commercial, économique, industriel »

Selon Sepp Blatter, tout se serait joué lors d’une réunion discrètement organisée à l’Elysée le 23 novembre 2010, à laquelle participaient Nicolas Sarkozy, Cheikh Tamin ben Hamad al-Thani – devenu depuis Emir du Qatar – et Michel Platini. Une rencontre, dévoilée en 2013 par France Football, qui intéresse particulièrement la justice française. Ce jour-là, l’ancien chef de l’Etat aurait passé un « deal commercial, économique, industriel », avec les Qataris concernant en particulier le rachat du PSG ou la vente d’avions civils et militaires. En échange de l’assurance qu’elle votera pour le Qatar ?

Claude Guéant, alors secrétaire général de l’Elysée, et Sophie Dion, conseillère sports de Nicolas Sarkozy, faisaient aussi partie des convives, écrivait Le Monde en décembre 2015. Si le premier est entendu dans le cadre d’une audition libre « à ce stade » par les enquêteurs de l’OCLCIFF, la seconde a été placée en garde à vue. Interrogé à l’époque par le quotidien du soir, Claude Guéant avait répondu n’avoir « aucun souvenir » de cette rencontre. Sophie Dion, elle, assurait ne pas avoir été au Palais ce jour-là. Maintiendront-ils cette réponse devant les enquêteurs ?

Michel Platini, qui fêtera ses 64 ans ce vendredi, aurait été invité à l’Elysée afin d’être assuré qu’il voterait bien pour l’émirat. Ce que le principal intéressé a toujours contesté. Selon son entourage, il avait bien prévu d’annoncer à Nicolas Sarkozy lors d’un déjeuner « en tête à tête » sa décision de voter pour le Qatar. « Mais il a découvert qu’il y avait d’autres invités et il s’est senti piégé. » Toujours selon ce proche, « si Michel avait été corrompu, il aurait été favorable au rachat du PSG par le Qatar. Or, il a toujours dit publiquement que c’était une très mauvaise idée ».