XV de France: «Il avance sans ménagement, comme sur le terrain», brillant et calculateur, Serge Simon est-il l’homme le plus important du rugby français?

VI NATIONS Les multiples casquettes du numéro 2 de la Fédération ne font pas l’unanimité dans les instances et chez les acteurs du rugby tricolore

Julien Laloye

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Serge Simon et Bernard Laporte, lors de la tournée de novembre 2018.
Serge Simon et Bernard Laporte, lors de la tournée de novembre 2018. — FRANCK FIFE / AFP

Quand Serge Simon est en confiance, ce qui lui arrive souvent, il aime charmer son interlocuteur en déroulant sa vie façon Audiard. Une punchline mémorable parmi tant d’autres ? « Tout le monde n’a pas la chance d’avoir des parents communistes et un grand-père stalinien, comme moi ». Il existe donc un certain déterminisme personnel à voir rôder le vice-président de la Fédération dans les allées de Marcoussis, tel un commissaire politique de l’époque soviétique dépêché pour veiller à l’encadrement idéologique des jeunes recrues avant leur passage devant la presse. Des collègues tout à fait recommandables jurent l’avoir vu moquer le langage corporel défaitiste de Jacques Brunel avant le match de la peur face à l’Ecosse la semaine passée, quand les plus fins observateurs auront remarqué sa discrète présence dans le vestiaire des Bleus après la victoire.

Dans l’ombre envahissante des Bleus

Remarquez que c’est son boulot : Simon, parmi ses innombrables attributions au sein de la FFR, se trouve être le manager des équipes de France. Une sorte de binôme du sélectionneur à la figure longtemps incarnée par Jo Maso et ses inoubliables frisettes. « Un poste prépondérant dans la bonne marche du XV de France, résume Jean-Claude Skrela, ancien sélectionneur des Bleus. C’est à lui de gérer l’intendance, l’organisation des déplacements, le matériel médical… Et puis il a le droit d’intervenir auprès des joueurs. S’il faut passer une gueulante, il peut s’y coller. Bien sûr ça suppose une certaine connivence avec l’entraîneur et que chacun connaisse son périmètre de fonctionnement ». On ne sait pas avec quelle idée de périmètre Jacques Brunel s’endort le soir, mais on peut avancer que Serge Simon a largement outrepassé celui défini par Guy Novès avant lui.

Tout au long de sa campagne médiatique et prud’hommale, le premier sélectionneur de l’histoire du XV de France lourdé en cours de mandat s’est répandu sur la façon dont Simon lui avait savonné la planche, jusqu’à cette tournée historique à l’été 2017. En Afrique du Sud, le n°2 de la Fédé profite des résultats catastrophiques pour court-circuiter le staff à la moindre occasion et inviter des joueurs estomaqués à revenir aux bonnes vieilles méthodes de filou du rugby à papa. Celui du massage des testicules et des fourchettes enrobées de pommade chauffante dans les mêlées.

Il y gagne le sobriquet de « Don Simone », un surnom qui ne fait pas référence à la sangria frelatée vendue dans tous les bons supermarchés andalous. Le même Simon aurait conseillé à certains joueurs d'aller se vider la tête après un revers en Ecosse pendant le tournoi 2018, sans assumer quand ces derniers ont été rattrapés par la patrouille. « Un bon résumé du machiavélisme du personnage », témoigne une de ses connaissances. « Un homme très intelligent, mais une intelligence parfois mise au service de la méchanceté gratuite », persifle un ancien équipier.

Une carrière de comète en équipe de France

Membre de la fameuse première ligne des Béglais champions de France en 91, avec Laporte à la mêlée, Serge Simon a laissé le souvenir d’un joueur rugueux. Sa carrière internationale a duré le temps d’un coup de pied à la tête d’un joueur américain plus ou moins passé sous le radar, un épisode que l’ancien Rapetou n’aime pas se voir rappeler. C’est paraît-il l’objet d’un accrochage avec Marc Liévremont qui a fait les gorges chaudes du rugby français l’été dernier. Les deux anciens joueurs du Stade Français, réunis pour les 20 ans du sacre de 98, se sont écharpés devant tout le monde, Simon reprochant à l’ancien sélectionneur des Bleus de l’avoir dépeint en brute sadique dans une interview.

« Une altercation exagérée par les médias, nuance un témoin. Personne n’en est venu aux mains et il n’y a pas eu besoin de les séparer ». Puisqu’on en est là, précisons qu’à notre connaissance, Simon n’a pas composé le numéro de Novès pour lui susurrer des mots doux à 4h30 du matin lors de cette même soirée. Il est trop malin pour se laisser piéger aussi bêtement.

Aux souvenirs des bassesses du terrain, le brillant médecin de formation (il n’a jamais exercé), préfère la légende d’un récit qu’il a lui-même construit grâce une aisance oratoire unique à son époque. « Il fallait voir les yeux exorbités des journalistes quand il comparait la sortie d’un ballon en mêlée à l’accouchement d’une mère », se rappelle Noël Mamère. Longtemps maire de Bègles, l’ancien député écologiste a noué une relation d’amitié avec Serge Simon, posté à l’entrée de la Mairie de la banlieue bordelaise, le 5 juin 2004, pour la célébration (illégale) du premier mariage homosexuel en France. « Les doigts de certains fachos qui ont essayé de rentrer s’en souviennent », sourit Mamère en y repensant. « Il était là parce que c’était moi, mais aussi parce qu’il était convaincu de la justesse du combat. Serge est un garçon très éclectique ».

Conseiller de Royal et Hollande

A la fois pilier de rugby, docteur, créateur d’une unité d’addictologie et de psychopathologie du sport au CHU de Bordeaux, artiste peintre à la Morue Noire, du nom de son ancien atelier béglais, écrivain, et même animateur sur RMC, où il a bâti son image « d’homme d’opinion très corrosif, capable d’utiliser toutes les ficelles pour imposer ses idées à l’antenne, même quand les journalistes ne sont pas d’accord », selon un témoin. Proche des socialistes bordelais, Simon, qui participe à l’ébauche d’un programme sportif pour les campagnes de Ségolène Royal puis François Hollande, fait même un temps partie des ministrables aux Sports. Une activité débordante qui ne l’empêche pas de cultiver sa montée en puissance dans les instances du Rugby avec la présidence de Provale, le syndicat des joueurs professionnels.

Laurent Travini, compagnon de route de Simon au sein du syndicat, raconte le champ de friche :

« Il n’y avait rien pour protéger les joueurs, la fédé changeait la formule du championnat tous les six mois, c’était de l’amateurisme marron. Quand Serge débarque, tout le monde se méfie, c’était déjà un personnage qui défrayait la chronique. Mais quand on a Lapasset d’un côté de la table et Blanco de l’autre, il faut avoir du répondant. On peut penser ce qu’on veut de ce qu’il fait aujourd’hui à la Fédération, mais personne d’autre que lui n’aurait obtenu ce qu’on a pu obtenir pour l’intérêt des joueurs ».

C’est aussi au nom de l’intérêt du rugby que Simon décide de suivre Laporte dans un combat qu’on pense perdu d’avance. A l’ancien ministre les serrages de pogne sur le terrain, à « Don Simone » la stratégie globale.

« Il y a des hommes qui sont capables de relever de grands défis, juge le journaliste Darren Tulett, qui a collaboré avec Simon pour un livre sur l’histoire du crunch. Au-delà de son érudition et de sa repartie extraordinaire, Serge a toujours été un garçon qui aspirait à prendre des responsabilités importantes ». Le voilà servi. Vice-président en charge des équipes de France, du haut niveau, de la relation FFR/LNR, du marketing et de la communication, le Richelieu de la Fédération s’occupe aussi bien du dossier concernant le nouvel équipementier du XV de France (Le coq sportif) que de la rédaction des statuts du groupement d’intérêt économique pour la Coupe du monde 2023, selon le JDD. En creux, ses contempteurs lui reprochent d’avoir fait main basse sur le rugby français.

Les multiples casquettes du bonhomme méritaient bien un salaire conséquent. Rémunéré au maximum du plafond (9800 euros bruts par mois), Simon a mis la Fédération dans l’embarras puisqu’il bénéficie en plus d’une voiture de fonction, plaçant l’institution en porte-à-faux de l’administration fiscale, selon des révélations du Monde. « Une simple erreur de service » vite réparée, évacue alors l’intéressé.

« Serge aspirait à de grandes responsabilités »

Florian Grill se souvient avoir insisté en vain pour connaître ce chiffre auprès de l’équipe en place, cette dernière se bornant à donner une enveloppe salariale globale. Le principal visage de l’opposition au comité directeur de la FFR se montre sévère avec Simon. « Son problème est qu’il n’envisage les relations que par le rapport de force, ce qui l’empêche de rassembler et de construire. Son mode de fonctionnement empêche de bâtir des réflexions de confiance et le rugby en souffre ».

D’autres estiment au contraire que l’omniscient dauphin de Laporte peut se transformer en négociateur avisé quand il le souhaite. Elu avec la féroce intention de s’attaquer à la Ligue et d’obtenir la tête de son président Paul Goze, Simon a su se défaire peu à peu de son esprit de guerre de tranchées pour s’asseoir autour de la table, assure Alain Tingaud, vice-président de la LNR.

« Chaque camp est arrivé avec ses incompréhensions et ses rancunes. Serge, avec qui j’avais toujours eu des rapports corrects, est un homme de conviction, et il a fallu que nos convictions se mettent au service d’objectifs communs. La gouvernance Laporte a pu apparaître dure au premier abord, mais au moins, on rentre en profondeur dans les sujets. Aujourd’hui, la Ligue et la Fédération travaillent de concert, et Serge n’y est pas pour rien ».

« Ce n’est pas un dictateur, renchérit Laurent Travini, il n’a rien d’un Xi Jinping qui débarque dans la salle et demande à tous les autres d’obéir, il sait écouter. Même si aujourd’hui, c’est dur de nier qu’il y a des choses qui interrogent ». La sincérité de son alliance avec Laporte par exemple. Les deux hommes ont lié leurs destins à travers l’épopée béglaise, mais ils forment « un couple atypique », dixit Tingaud. « Il n’y a pas entre eux une véritable amitié, au sens d’aller boire des pots ensemble, éclaire un proche des deux hommes. Bernard est un spontané, c’est à la fois sa force et sa faiblesse. Serge est plus calculateur, toujours à penser au coup d’après ».

Peut-il lâcher Laporte ?

Le coup d’après peut-il être le coup de grâce pour Laporte ? L’histoire mille fois racontée du n°2 qui sort de l’ombre pour s’émanciper du patron et lui prendre sa place. Plusieurs de nos interlocuteurs ont été choqués par la violence des sifflets lors de France-Ecosse, quand Bernard Laporte est brièvement apparu sur les écrans du Stade de France. Le signe d’une rupture profonde entre le président de la FFR et la base, qui pourrait profiter au moins exposé Simon. Noël Mamère : « D’un côté, Serge est déjà le patron de la Fédération. C’est un garçon qui avance comme il avançait sur le terrain, sans ménagement ». Beaucoup le croient capable de planter un ami de 30 ans comme Laporte. Sûrement un hommage à son éducation stalinienne.