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Le rugby espagnol brisé par l’injustice après le match de la honte

«Le ciel nous est tombé sur la tête»… Huit mois après le scandale de l’arbitre roumain, le rugby espagnol brisé par l’injustice

RUGBYPrivé de Coupe du monde, l’Espagne va rejouer son premier match depuis l’énorme scandale d’arbitrage…
B.V, J.L et A.H

B.V, J.L et A.H

L'essentiel

  • Le 18 mars dernier, l'Espagne perdait sa qualification à la Coupe du monde de rugby au terme d'un match scandaleux face à la Belgique.
  • Huit mois après, les Leones vont rejouer un match international, mais tout a changé pour eux.

«Là, c’est tout qui s’enchaîne… J’en étais presque à me dire que les gens s’acharnaient sur moi. C’était un enfer, un cauchemar. » Lucas Guillaume risque de vivre un drôle de samedi. Pour la première fois depuis « le match de la honte », il va enfiler le maillot de l’Espagne pour affronter la Namibie. Comme si de rien n’était, ou presque. Entre le 18 mars et l’élimination grotesque de l’Espagne à la Coupe du monde de rugby, le troisième ligne a été suspendu 14 semaines, licencié par son club de Narbonne et recueilli par un club de Madrid. Tout ça à cause d’un arbitre roumain légèrement malhonnête.

On rembobine rapidement, pour ceux qui n’auraient pas entendu parler de ce qui s’apparente à l’un des plus gros scandales de l’histoire de rugby. Nous sommes à la fin de l’hiver dernier et l’Espagne a quasiment son billet pour la Coupe du monde au Japon en poche, à condition de battre la Belgique chez elle. Sauf qu’en cas de défaite ibérique, c’est la Roumanie qui sera qualifiée. Et que l’homme qui désigne l’arbitre de la rencontre est roumain. Et qu’il désigne justement un arbitre roumain. Et que ledit arbitre roumain, Vlad Iordachescu, ne décide que de siffler d’un côté et d’offrir la victoire à la Belgique, 18-10.

L’histoire fait le tour du monde. Les plus grands joueurs s’en émeuvent, le sélectionneur anglais champion du monde en 2003 Clive Woodward écrit une tribune dans le Dailymail en évoquant un « péril pour l’intégrité du sport », une pétition réclame que le match soit rejoué, et une enquête est lancée par World Rugby, l’instance dirigeante mondiale.

La Russie au Japon

En août, les conclusions tombent : l’Espagne, la Roumanie et la Belgique sont lourdement pénalisées pour avoir enfreint une règle aussi improbable et nébuleuse sur la sélection de joueurs étrangers – l’Espagne comptait par exemple dans ses rangs, sans le savoir, beaucoup de joueurs « Français » inéligibles. Et c’est la Russie qui ira au Japon. De plus, les joueurs espagnols qui auraient bousculés l’arbitre à la fin de la rencontre sont condamnés – sans la moindre preuve – à des suspensions allant de 14 à 44 semaines. Allez, tout ça sous le tapis et bienvenue dans la république bananière du rugby mondial.

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« La faute je la remets sur Rugby Europe (l’instance dirigeante continentale), souffle Lucas Guillaume. Mettre l’arbitre roumain dans cette position, ce n’était pas intelligent. Le conflit d’intérêts était évident. Des enquêtes ont été faites sur la prestation de l’arbitre, qui ont été apportées à notre procès, et elles montrent 26 décisions qui ne sont pas logiques. Clairement, le match devait être rejoué. » Il ne le sera évidemment jamais.

Quelques semaines après l’officialisation de sa suspension au terme d’un procès kafkaïen, Guillaume apprend, comme son coéquipier en club et en sélection Sébastien Rouet, qu’il est licencié de Narbonne. Motif : il aurait donné une mauvaise image du club et ne pourra pas être présent à la reprise de la saison, puisque suspendu. Blanchi cinq mois plus tard en commission d’appel, le troisième ligne est sans club. La Fédération espagnole lui offre une place dans un club espagnol amateur, l’Alcobendas Madrid. « Durant tout ce temps, la Fédération espagnole ne m’a jamais abandonné, témoigne-t-il. C’est une petite fédé, ils ont sans doute fait quelques erreurs au niveau de l’inéligibilité de certains joueurs, quoique les torts sont partagés avec World Rugby et la FFR, mais après, ils nous ont toujours soutenu. Je suis logé et nourri, et c’est déjà pas mal. Je m’entraîne et je joue avec eux. Au moins, je n’aurais pas de problèmes pour me libérer pour aller jouer avec la sélection. »

Comme ce samedi, donc, face à la Namibie. Le premier match de l’équipe nationale d’Espagne depuis le scandale. Autour de lui, tout va changer. Des 15 titulaires en Belgique, il sera le seul « survivant » dans cette tournée de novembre, qui verra aussi l’Espagne affronter les Samoa. Capitaine le 18 mars, Gautier Gibouin explique son absence : « Avec l’objectif de qualification pour la Coupe du monde, j’avais fait des gros efforts vis-à-vis de mon club (Nevers, en Pro D2) pour me rendre disponible. Maintenant qu’il n’y a plus cet objectif pendant deux ans, je reste avec le club. C’était entendu comme ça avec le sélectionneur. »

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Ils sont beaucoup dans ce cas. D’autres, avec la jurisprudence de la nouvelle règle (dont on vous passera les détails) sur la nationalité sportive, se retrouvent « apatrides ». Alors forcément, c’est tout le rugby espagnol qui est secoué.

« Ca a été un printemps et un été difficile, reconnait Jean-Michel Aguirre, ambassadeur pour la fédération espagnole en France. On est sortis bien mâchés de cette affaire. La Fédération a tout remis à plat et engagé sa responsabilité en assemblée générale extraordinaire, en disant en gros qu’il y avait eu une négligence de leur côté. Mais tout le monde a été reconduit, du staff au président. Après, c’est sûr qu’aussi bien au niveau des joueurs que des clubs, tout le monde comprenait l’élan avec cette qualification pour le Mondial en ligne de mire, et qu’on trouvait toujours le moyen de s’entendre pour avoir les joueurs à disposition pendant une période suffisante. Vous savez comme c’est difficile de se mettre d’accord entre les clubs et le XV de France, alors imaginer les envies de rétention des clubs quand il s’agit de lâcher un joueur qui veut aller avec l’Espagne. »

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Désormais privés de leurs meilleurs joueurs et d’objectif Coupe du monde, c’est un retour « dix ans en arrière » pour les Leones. Jean-Michel Aguirre :

« « World Rugby a préféré faire mal aux nations sans importance, mais ce qu’il n’a pas compris, c’est que c’est un sport en plein développement ici, avec 15 % de licenciés en plus par an. Il y avait 17 000 personnes pour les deux derniers matchs à domicile, et pour la première fois, Marca avait fait sa une sur un match de rugby. Aujourd’hui, on ne repart pas de zéro, mais presque ». »

« J’attends de voir s’il y aura du monde face à la Namibie, enchaîne Gautier Gibouin. Le ciel nous est tombé sur la tête, ça tue tout le travail, tout l’engouement qui avait été créé. J’ai l’impression que World Rugby essaie de compenser en nous donnant des super test-matchs. L’an passé on avait une très bonne équipe et on jouait le Brésil, là il y a plus personne et on joue les Samoa… »

Ah, et si jamais vous vous posiez la question : Vlad Iordachescu n’a pas été sanctionné. Il a même arbitré récemment un match de la Rochelle en Coupe d’Europe.