Violences conjugales : « Twitter m’a sauvé la vie », raconte Laura Rapp, victime d’une tentative de meurtre par son ex-conjoint
INTERVIEW•Près de deux ans après son appel à l’aide lancé sur Twitter, Laura Rapp publie ce jeudi « Tweeter ou mourir » (éditions Michalon)Propos recueillis par Hakima Bounemoura
L'essentiel
- Laura Rapp a été battue, insultée et a été étranglée par son ex-conjoint sous les yeux de leur fille de 2 ans et demi.
- « Abandonnée par la justice », la jeune femme a lancé un ultime appel à l’aide sur Twitter en mai 2019, relayé par de nombreux médias et qui a accéléré le traitement judiciaire de l’affaire.
- « Les réseaux sociaux ont permis aux victimes de violences conjugales d’être enfin visibles », explique aujourd’hui la trentenaire, qui en appelle à une vaste réforme de la justice.
«À l’aide ! » C’est par ces mots que commençait le thread posté le 14 mai 2019 sur Twitter par Laura Rapp, une jeune femme victime de violences conjugales après avoir échappé à une tentative de meurtre de son ex-conjoint. « Protégez-moi ! Protégez ma fille jusqu’au procès », clamait cette mère de famille insultée, battue et étranglée sous les yeux de sa fille de 2 ans et demi. Son histoire, racontée sur les réseaux sociaux, avait ému l’opinion publique, qui commençait tout juste à s’emparer de la question des violences conjugales et des féminicides.
Près de deux ans après cet appel à l’aide, Laura Rapp publie, ce jeudi « Tweeter ou mourir » (éditions Michalon), un livre dans lequel elle raconte sa longue descente aux enfers, ses difficultés à se faire reconnaître « comme victime » par la justice, et l’espoir enfin retrouvé grâce aux réseaux sociaux. 20 Minutes a interrogé la jeune femme, âgée de 32 ans, qui en appelle aujourd’hui à une vaste réforme de la justice « pour mieux protéger » les victimes de violences conjugales.
Comment allez-vous aujourd’hui ? Pourquoi avoir voulu écrire ce livre, que vous dédiez d’ailleurs à votre fille ?
Après trois ans de bataille judiciaire, ça va mieux… Mais il y a encore des hauts et des bas. Le principal, c’est que ma fille aille mieux aujourd’hui. Si j’ai voulu écrire ce livre, c’est pour elle, pour les générations futures. Pour leur donner un message d’espoir et leur dire qu’il ne faut jamais abandonner, et continuer le combat. Et c’est aussi pour toutes ces femmes, victimes comme moi de violences conjugales. On est beaucoup à avoir été victimes des dysfonctionnements de la justice, je ne suis pas un cas unique en France. C’est ça que j’ai voulu raconter dans mon livre. J’ai voulu prendre la parole pour montrer que mon histoire pouvait toucher n’importe qui.
Vous racontez l’emprise de votre ex-conjoint, votre longue descente aux enfers et, surtout, comment la justice vous a abandonné…
J’ai voulu montrer ce qu’était le phénomène d’emprise, qui est au cœur des débats aujourd’hui [dans les affaires d’ inceste, de viol…], et montrer l’enfer que vivent certaines femmes. Même si on en parle un peu plus aujourd’hui, il est important de lever le voile sur cette réalité. La violence physique, psychologique, institutionnelle, économique… c’est tout ça que j’ai voulu décrire, et dénoncer. Les gens ne se rendent pas compte du calvaire que l’on peut endurer. Mettre des mots sur ce que j’ai vécu m’a énormément soulagée. Avec ce livre, je veux aujourd’hui faire bouger les choses, changer le système.
Lorsque vous avez lancé cet appel à l’aide sur Twitter, aviez-vous conscience de l’ampleur que votre affaire allait prendre ?
Pas une seconde. J’étais dans un réel état de désespoir, j’avais tout tenté pour me protéger, moi et ma fille : grand cabinet d’avocat, recours aux associations, interpellation d’élus locaux… Je ne dormais plus, je passais mes nuits à lire les publications de militantes féministes et d’asso d’aide aux victimes pour espérer trouver une solution. Jusqu’au jour où j’ai décidé d’interpeller l’une d’elles pour lui demander de l’aide. Et c’est cette militante [Sophia Antoine] qui m’a conseillé de raconter mon histoire sur les réseaux sociaux, comme un SOS, une bouteille à la mer. J’ai beaucoup réfléchi, j’ai pesé le pour et le contre. C’était un ultime acte de détresse.
En quelques heures, votre thread a été repartagé des milliers de fois. Vous expliquez aujourd’hui que Twitter vous a « sauvé la vie », accélérant le traitement judiciaire de votre affaire…
Je ne m’attendais pas du tout au retentissement que mon thread a provoqué. J’ai tweeté en me disant que peut-être un journaliste allait voir ma publication, ou peut-être le cabinet de Marlène Schiappa. Mais sans réel espoir… Je n’ai pas pensé une seule seconde à l’impact que cela pourrait avoir, au nombre de retweets ni même à l’exposition médiatique que mon histoire a générée. C’est un peu un miracle ce qui s’est produit. Je ne comprends moi-même toujours pas pourquoi comment cela a pu prendre autant d’ampleur en quelques heures. Tout s’est enchaîné à une vitesse folle. J’étais un peu en panique au début, je ne vous le cache pas. Même mon avocate – Nathalie Tomasini [spécialisée dans les violences conjugales] – n’avait jamais vu ça de toute sa carrière professionnelle.
« « Pour ma fille, j’étais prête à tout ! Tant pis si je me prenais des insultes, des menaces, si j’étais victime de cyberharcèlement, de trolls ou de propos haineux… » »
En témoignant ainsi, aviez-vous conscience des dangers encourus, notamment des risques de cyberharcèlement ou de représailles de votre ex-conjoint ?
J’avais bien conscience des dangers que cela pouvait engendrer, et que tout pouvait se retourner contre moi. Mais mon seul objectif à ce moment-là, c’était juste de protéger ma fille. Pour elle, j’étais prête à tout ! Et tant pis si je me prenais des insultes, des menaces, si j’étais victime de cyberharcèlement, de trolls ou de propos haineux. Vous savez, j’aurais pu mourir cent fois pour ma fille.
Après, je ne vais pas vous mentir, cela a été très dur psychologiquement. J’ai pris de gros risques en parlant à visage découvert. J’avais peur que mon ex-conjoint me reconnaisse, et s’en prenne à moi. Mais je n’ai pas regretté une seule seconde ce que j’ai fait. Une semaine après, j’ai appris que mon ex-mari avait été remis en détention provisoire, ce que je demandais depuis des mois avec mon avocate. Bizarrement, la justice s’est soudainement réveillée…
Les réseaux sociaux sont-ils le dernier recours des femmes victimes de violences conjugales pour se faire entendre ?
C’est le cas depuis quelques années. Les réseaux sociaux ont permis aux victimes de violences conjugales d’être enfin visibles. Certains disent qu’ils ont permis une libération de la parole. Mais c’est faux, les femmes ont toujours parlé, c’est juste qu’elles n’étaient pas entendues. Comme si on voulait les cacher dans des placards… Grâce aux plateformes comme Twitter, il est devenu impossible de détourner les yeux, d’invisibiliser leur parole. Et la peur a aujourd’hui changé de camp. La vague #MeToo a permis de montrer à la société l’ampleur du phénomène, et a redonné espoir à de nombreuses victimes. Même si on a bien conscience que la justice ne se rend pas sur les réseaux sociaux.
« « On critique souvent les réseaux sociaux […] Mais ils sont utiles car ils sont une véritable caisse de résonance pour porter certaines causes » »
On parle beaucoup de haine, de violence en ligne sur les réseaux sociaux. Mais finalement, Twitter est aussi un formidable espace de parole pour les victimes…
On critique en effet souvent les réseaux sociaux mais, pour les femmes comme moi, c’est une chance. Twitter m’a sauvé la vie, et celle de ma fille. Il a aussi aidé beaucoup d’autres femmes à s’en sortir. Sans aller jusqu’à vous dire que tout est parfait, les réseaux sociaux sont utiles et permettent quand même de faire de belles choses… Plus il y a de témoignages publiés, plus on incite les victimes à parler. On le voit encore très bien aujourd’hui avec #MeTooInceste, #MeTooGay… Les réseaux sociaux une véritable caisse de résonance pour porter certaines causes.
Est-ce que vous conseilleriez aux femmes victimes de violences conjugales de faire la même chose que vous ?
Beaucoup de femmes l’ont fait, et le feront encore, je ne suis malheureusement pas un cas unique. Si les institutions judiciaires fonctionnaient correctement, on n’aurait pas besoin d’en arriver là. Pour des femmes victimes de violences conjugales, souvent seules dans des territoires parfois ruraux, ça permet de rompre l’isolement, et d’être mises en relation avec des associations. On arrive aujourd’hui au bout d’un système qui ne protège plus les victimes, c’est triste d’en être arrivé là en 2021 dans un pays comme la France.
Vous avez participé au Grenelle des violences conjugales fin 2019. Aujourd’hui, est-ce que les choses ont changé ?
On ne peut pas dire que rien n’a changé. Depuis deux ou trois ans, les violences intrafamiliales sont plus visibles grâce à la communication et la sensibilisation faites par les pouvoirs publics et les associations [avec notamment la mise en place du 3919]. L’arrivée des bracelets anti-rapprochement a aussi été quelque chose de positif, c’est mieux que le contrôle judiciaire. Mais il faut des moyens humains et financiers pour qu’ils soient efficaces et sauvent des vies. Certaines lois qui ont été adoptées représentent une avancée, mais cela reste insuffisant. Il faut une réforme structurelle de la justice et une vraie protection de l’enfance. Les juges aux affaires familiales sont trop souvent débordés, il faudrait des tribunaux spécialisés, comme en Espagne.



















